À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 16
Je vais sans doute ici un peu surprendre les gens qui ne me connaissent que de loin;--de ceux qui ne me croiraient pas, je suis tout consolé.--La vérité est que j'ai la plus profonde répugnance à attirer l'attention sur ma personne, et sans que je sois timide, malgré le bruit que j'ai pu quelquefois faire, plusieurs regards concentrés sur moi m'embarrassent extrêmement d'abord, m'irritent bientôt. En première raison de ceci,--et sans parler de plusieurs considérations d'autres ordres,--je ne serais jamais, pour tout au monde, monté sur un théâtre.
Or je me suis engagé, à mon ordinaire, dans cette entreprise sans plus réfléchir à ce côté de la question qu'aux autres, et depuis que je m'agite dans notre enceinte de manoeuvre, j'ai eu trop de choses à faire pour y songer. Les cris de ces affreux marchands me forcent à courber le nez sur cette trop évidente et très-désagréable probabilité--que je dois servir en ce moment de point de mire à quelque lorgnette, et que me voici passé du coup homme public, dans un des sens les plus désobligeants de cette dénomination qui m'est si antipathique.
J'ai beau prier les sergents de ville d'empêcher ces cris si cruels à mon tympan: ils auraient trop à faire, car la meute des crieurs est maintenant lâchée,--et d'ailleurs la besogne ne leur manque pas de toutes autres parts...
(--Pourvu que le ballon ne crève pas, au moins!...)
En effet, les services divers, mal organisés à ce début, fonctionnent mal.--À chaque instant on vient m'annoncer que les billets d'entrée manquent sur un point, et les agents de surveillance sur un autre.--Tel bureau a trop de personnel, tel autre ne peut suffire.--Il faut doubler, tripler le contrôle à telle entrée.--Les suppléments ne sont pas installés.--À plusieurs reprises, et sur plusieurs points, la foule envahit et force les barrières.--Un monsieur, d'une politesse exquise, choisit cet instant pour venir me demander, la bouche en coeur:--«_à quel endroit du ballon je place mon hélice?_...»
Je réponds à l'un, à l'autre,--l'oeil tantôt sur le ciel toujours nuageux, tantôt vers le GÉANT, qui commence à se gonfler...
Et je vais, je viens, fiévreux. Pendant que je tourne et retourne autour de l'énorme circonférence du filet, indiquant à mes artilleurs, aérostiers-néophytes, comment ils ont à s'y prendre pour descendre graduellement les sacs de lest pendus aux mailles, j'envoie prier un ou deux de mes messieurs de l'enceinte de vouloir bien éteindre leurs cigares, s'ils ne tiennent pas absolument à nous faire sauter en l'air avec eux.
Sur la droite, j'entends une forte rumeur; on se presse vers les gaziers:--c'est un monsieur âgé qui s'est penché sur l'orifice de la valve, malgré avertissements, et qui a été renversé par l'asphyxie.
On l'emporte: il en a au moins pour deux jours de lit.
C'est bien fait,--mais ce n'est pas assez!!!
Mais, de tous ces épisodes irritants, de tous ces avis inutiles, de toutes ces questions niaises, de tous ces tiraillements, de tous ces ahurissements,--le plus insupportable supplice je le dois à ceux que j'ai eu l'imprudence, l'imbécillité d'admettre dans l'enceinte de manoeuvre.
Amis ou inconnus, les voilà chez eux, et de la place ils font les honneurs aux autres.--Celui-ci, que de ma vie je n'ai seulement aperçu, me demande la faveur de faire entrer deux personnes qui lui ont fait signe;--cet autre plus modeste,--comment diable est-il entré ici?--m'apporte un crayon et des billets de secondes qu'on l'a prié de faire changer en premières;--tous s'empressent de me transmettre des cartes plus ou moins cornées.--D'autres scélérats, dans le lointain, ne trouvent pas ma torture suffisante et invoquent tous les droits possibles pour être admis à augmenter le nombre de mes bourreaux de l'enceinte réservée.--J'ai eu la lâcheté de répondre oui aux premiers; mais ceci commence à prendre de telles proportions, que je me décide violemment à dire non et à tourner le dos avant qu'on ait même ouvert la bouche.
Que de bonnes petites et âcres rancunes je me mets à la Caisse d'épargnes!
Le plus violent vient d'accourir, le sourire aux lèvres, me demander de la part d'une dame des premières, «--qui ne me connaît pas, mais qui sait toute mon amabilité,»--UN PETIT BANC!...
Les nuages se sont un peu dissipés.--Décidément il ne pleuvra pas!
Reste toujours la question d'explosion?...
Je bous en dedans...
Qu'est-ce que je vois?--À côté, juste à côté du ballon, un beau monsieur, un cigare neuf au bec, qui frotte sur une boîte d'allumettes...
Je me précipite et d'un revers de canne, j'enlève doigts et allumettes. Il jette un cri de douleur et fourre sa main dans son gilet.--Je l'ai pris à la cravate:
--Jetez-moi ce gredin-là dehors!...
Ouf!!!...
Et mon ballon crèvera-t-il?...
J'ai essayé une fois ou deux, dans mon inspection d'ensemble, de pénétrer dans la nacelle.--Impossible! Delessert en défend l'entrée.--Avec cinq ou six tapissiers, il travaille pieusement à l'intérieur.--Que diable peut-il y trouver encore à faire?...--
Tout à coup:
--Regarde!... me dit mon frère.
Je m'élance, bouscule les tapissiers du rez-de-chaussée, grimpe d'un bond à la plate-forme et arrache des mains de ce pauvre Delessert, ébahi, un drapeau tout historié par-dessus les trois couleurs,--le premier des quatre dont il s'apprêtait à nous orner...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis bien en colère, car, suffoquant, je viens de dire _vous_ à Delessert!
Cependant derrière moi, à mon oreille se penche, sérieux, menaçant, le digne M. Babinet--qui me prie, me supplie de ne pas monter, et m'explique par A + B la certitude absolue de l'explosion imminente...
Je ne le sais, parbleu! que trop,--et toute la question n'est plus pour moi que dans le moment précis de l'explosion.
Si le ballon s'enlève à cent mètres seulement, qu'il crève alors s'il veut et moi avec!
L'honneur au moins sera sauvé!
--Avance,--avance donc, l'Heure!--l'Heure si ardemment, si avidement aspirée qui doit mettre fin à cet énervement trop prolongé!
Le ballon est gonflé, mais Godard n'a pas encore disposé le Compensateur.
Je lui en fais l'observation.
--Monsieur Nadar, il est six heures: vous avez annoncé le départ pour cinq. Le Compensateur va nous prendre une bonne demi-heure--au moins!--et il va faire nuit!
Une contrariété de plus! Je n'ai pas le courage d'être trop sévère avec Godard: ce qu'il me répond doit être sincère; il n'aura sans doute pu faire mieux....
Nos passagers se pressent autour de moi.
J'ai résolu que nous partirions Treize--ni plus ni moins,--appréciant qu'il n'est jamais bon de perdre une occasion de donner du pied dans une bêtise.
Indépendamment de mon premier noyau d'élus, je me suis réservé le droit de choisir au dernier moment entre deux ou trois postulants.
Une dame,--on me nomme une très-belle personne,--madame A. D.--me fait demander de prendre part à l'ascension. Elle a joint à sa demande les mille francs, prix du passage.
Il s'agit bien de femmes en ce moment!
--Non!
--Qu'est-ce encore?
Une autre dame, madame la princesse de la Tour d'Auvergne demande à être du voyage.
--Non!!
--Mais c'est ton seul passager payant que tu perds, puisque les autres...
--Non!!!..
Et je tourne le dos.
On revient encore.
--Non, non, non!!!...
Mais j'avais affaire à plus obstiné que moi,--et en me retournant, je me trouve en face d'une femme en demi-tenue de ville, qui me paraît, sans que je la regarde, petite, maigre, blonde et assez impérieuse:--tout ce que je déteste!
--Je désire monter, monsieur.
--C'est impossible, madame.
--Je veux monter, monsieur.
--Vous ne monterez pas, madame.
--Je monterai, monsieur,--parce que vous avez annoncé que l'on serait admis en payant le passage et parce que vous ne vous êtes réservé aucun droit d'exclusion. Le prix du passage, le voici; de plus, bien que rien ne m'y oblige, et comme je comprends que vous désiriez savoir qui vous emmenez... (se tournant vers le cavalier à son bras):--Marquis de Larnage, présentez-moi.
--J'ai l'honneur de savoir à qui je parle, madame; mais je ne veux pas exposer une femme dans cette première ascension.
--Il fallait avertir, monsieur!
J'ai examiné mon interlocutrice. Je n'ai pas affaire au coup de tête d'une petite pensionnaire, et rien de sérieux, d'absolu, de déterminé comme les lignes délicates de ce frêle visage. Toutes les raisons qu'on m'oppose peuvent être excellentes, mais elles doivent tomber devant ma volonté, puisque en somme je suis le maître en cette affaire. Les mille francs, c'est presque une impertinence de plus: ce n'est pas ici une demande, c'est une injonction...--et je n'en saurais supporter de personne au monde, même de la femme qui a ses droits sur moi.
Je dois ajouter encore que cette injonction est articulée de l'accent le plus sec, le plus...--je cherche un mot pour ne pas dire: désagréable,--et n'en trouvant pas qui rende mieux la vérité à ce moment-là, je fais toutes mes humbles excuses....
Comment se fait-il que devant cette décision si nettement articulée et qui devrait m'obstiner d'autant mieux, je sente s'évanouir toute mon irritation,--et que j'éprouve comme du plaisir à faire céder ma force devant cette volonté féminine?...
--Entrez donc, puisque vous l'avez voulu, madame!
Et donnant la main à la princesse je pénètre moi-même sur notre plate-forme.
Je m'y heurte contre le ventre de Villemessant.
--Tiens!!!--fais-je, n'ayant pas du tout été prévenu,--est-ce que tu viens avec nous?
(Je suis, de par mon habitude un peu trop générale, le seul être de la création qui tutoie Villemessant,--lequel me dit vous.)
--Oui.
--Très-bien!--mais seulement laisse-moi faire mon appel.
Je fais l'appel.--Nous sommes quatorze, c'est un de trop: je me le suis promis!--Villemessant est le dernier venu: c'est lui qui va descendre.
Mais je me garderai bien de lui dire que c'est en sa qualité de _quatorzième!_ ce qu'il n'admettrait pas du tout. Or--je ne me soucie pas d'une lutte pour le moment et je ne veux pas recommencer l'affaire de Blanchard, blessé à la main d'un coup d'épée au moment du _Lâchez tout!_ par un jeune gentilhomme enragé,--qui n'était pas du tout l'officier Bonaparte, comme on s'entête encore à le dire de temps en temps, mais un jeune élève de l'École Militaire, nommé Dumont.
Justement Godard tâte son pesage. Il y a un ou deux faux départs,--comme toujours.
--Tu vois que nous sommes trop nombreux? dis-je à Villemessant eu lui indiquant l'écoutille par laquelle on prend congé.
Villemessant promène son oeil rond auteur de lui. Il prie et invoque: il donnerait son Chambon et assurerait pour un an la chronique du _Figaro_ à celui qui lui céderait sa place.--Mais chacun tient à la sienne!
--Et sortir d'ici après y être entré! gémit-il. Il va se trouver quelques animaux pour dire que j'ai eu peur...
Je le console,--mais en même temps j'insiste vers l'écoutille.
Il s'y engloutit--et, de là, avant d'enjamber la porte, il me lance encore un dernier regard, si suppliant que je suis prêt à lui dire:--Allons, monte!
Mais mon chiffre Treize!!!...
Je me détourne bien vite,--et je crie à pleine voix:
--LÂCHEZ TOUT!!!
XVII
L'ASCENSION. -- Je cherche... -- Si on est ému en montant en ballon? -- La pince à sucre. -- Le Diable d'Orgueil. -- La médecine de l'avenir. -- _Le divin Inconnu._ -- Jamais de vertige. -- Pourquoi? -- Pas de _mal de mer_. -- Le planisphère. -- La boîte à joujoux. -- Les bruits. -- La jumelle. -- Ce que vous éprouverez tous. -- Le physicien Charles. -- _Regarde, malheureux!..._ -- La cuvette d'horizons. -- Les éléphants sauvages de la plaine d'Asnières. -- L'oiseau Roc dans la forêt de Saint-Germain. -- Et pas l'ombre de danger! -- À preuves. -- Les bateleurs aérostiers. -- Défi à la foudre! -- Une nouveauté de quatre-vingts ans. -- Une prédiction d'un ignorant réalisée par un savant. -- Les ondes sonores de M. Lissajoux. -- Mon professeur M. Couder, de l'Institut. -- Le rêve d'un homme bien éveillé. -- _Autrefois!_... -- C'était si peu de chose!
--LÂCHEZ TOUT!!!
Les chefs d'équipe et les artilleurs de la garde lâchèrent tout,--comme un seul homme.
Le GÉANT ressentit comme une légère secousse, si légère qu'elle fut à peine perceptible.
Et il commença à monter...
Mais lentement, lentement, avec gravité, comme avec précaution, semblant tâter sa route...
Un immense hurrah, des milliers d'applaudissements retentirent...
Nous montions, majestueux... On eût dit que le GÉANT soulevait avec peine, de son énorme crâne, la voûte immense...
L'assourdissante clameur des deux cent mille voix paraissait augmenter.
Elle augmentait en effet d'un formidable appoint, du «--Ah!!!...» de toute l'infinie population, refoulée, tassée, les pieds meurtris depuis le matin, autour de l'enceinte et dans les voies adjacentes, et que notre ascension graduée délivrait.
Tous les cris sauvages, exaspérations particulières au larynx de la gaminerie parisienne,--et dont on ne retrouve tout au plus le _la_ qu'au bassin des oiseaux aquatiques au Jardin des Plantes,--jaillissaient au-dessus de l'infernal ensemble; des glapissements suraigus, d'aigres coups de sifflet perçaient l'octave et surgissaient vers nous comme les hautes fusées du bouquet...
Nous montions...
Le bruit effroyable, soutenu, semblait nous suivre et monter avec nous.
Nous regardions, penchés sur le bordage, ces milliers de visages, tous braqués des mille points du plateau en mille angles aigus dont nous étions l'unique sommet.
Nous montions...
La cime des arbres qui bordent d'un double rang le Champ de Mars dans sa longueur était déjà au-dessous de nous... Nous atteignions le niveau de la coupole de l'École Militaire.
L'exécrable tapage montait toujours avec nous...
D'une main, je ne cessais de saluer, en prolongeant l'adieu, mes bons amis, qui se perdaient déjà pour moi dans les infinies confusions de la multitude, mais qui, eux, me voyaient encore,--comme fait le voyageur qui agite derrière lui le mouchoir par la portière du wagon emporté...
De l'autre main je tenais ma jumelle, et je cherchais,--je cherchais dans notre grande enceinte de manoeuvre, qui se faisait de plus en plus petite et qu'avait aussitôt envahie comme digues rompues une foule irritante de visages renversés,--je cherchais avidement le plus voulu, le plus aspiré, le _seul_...--avec l'_Autre_...
--mon petit enfant, mon Paul!...
Je ne le pus retrouver, ni la mère,--qui avait pleuré en voyant pleurer l'enfant, et était restée...
Le pauvre petit! Si vaillant, si brave pour son petit compte, quand il fond sur le charretier qui bat le cheval, quand, sur un signe, il se jette, d'un coup, du bateau dans les grandes vagues pour me rejoindre, plein de foi dans le père,--mais si bon, si doux, si tendre, si aimant, et dont je sentais le petit coeur si gonflé, si gros tout à l'heure en l'embrassant, quand je lui disais: «--Allons! sois--_comme un homme_!»
Et l'_Autre_, cette consolation des mauvaises heures, cette indulgence éternelle, cette timidité si résolue...
Pauvres chères créatures!
--Ah! la bête méchante que je suis! C'est moi qui les fais pleurer!...
Vous me demandiez si on éprouvait quelque émotion à s'enlever dans une nacelle d'aérostat?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Allons, bon!!!...--s'écria à côté de moi une voix terrible.
Nous fîmes tous un soubresaut,--sauf la dame, qui rêvait aux horizons, accoudée des deux mains sur le bord.
Si absorbée qu'elle fût, je l'aurais cependant défiée de ne pas se retourner à ce cri.
C'était le cri d'Eugène Delessert.
Parbleu!
--Qu'est-ce qu'il y a? lui demandai-je.
--Comment! ce qu'il y a?--Il y a que j'ai oublié LA PINCE À SUCRE!!!
Il y eut une salve de fou rire.
Il ne riait pas, lui, et, sans se fâcher, sans même daigner paraître surpris, il nous regardait avec l'éternel sérieux qu'il apporte à toutes choses, ne pensant qu'à la pince à sucre oubliée...
Cette pince à sucre, c'était le remords, le ver dans le fruit. Ce Robinson des Airs impeccable avait oublié un point:--le départ de Delessert était gâté!
Mes compagnons de voyage ne connaissaient Delessert que depuis très-peu de jours, pour l'avoir vu s'occuper et se préoccuper de l'armement et de l'approvisionnement de notre nacelle avec cette conscience singulière et plus qu'irréprochable qu'il apporte à ces sortes de choses.
J'avais bien surpris par-ci par-là quelques regards tout ronds devant certains départs au repos de ce brave garçon; mais c'était ici seulement qu'il devait nous être donné de le mesurer et de l'apprécier au complet.
Nous allons le retrouver tout à l'heure....
Nous glissions à quelque six cents mètres de hauteur sur Paris, dans la direction de l'Est.
Jules Godard était déjà descendu du cercle, où il grimpe à chaque départ pour dénouer et disposer les cordes de l'appendice et de la soupape.
Chacun s'était installé de son mieux sur les six légers tabourets de canne et sur la caisse longue à deux fins, et contemplait ce merveilleux panorama, dont on ne se lasse jamais de là-haut et qui jette surtout les débutants dans l'extase.
Je ne sache pas en effet de volupté plus intense, douce et âcre à la fois, que celle d'une ascension aérostatique.
Rien ne peut rendre cette plénitude du sentiment de soi-même, cette conviction de sa propre liberté, ce dégagement absolu et immédiat de toutes les choses de ce monde.--Comme tout est loin, préoccupations, soucis, amertumes, dégoûts! Comme le mépris tombe bien de là haut!
Je ne dis pas que le diable d'Orgueil y perde quelque chose, mais où trouverait-il mieux?--
«--La plupart des péchés,--a dit Jean-Paul, qui est toujours bon à citer,--demandent une occasion, une certaine condition première, depuis le troisième jusqu'au dixième commandement inclusivement.
«Il est certain qu'on ne peut violer à chaque instant la sainteté du mariage, ni le dimanche, ni sa parole.
«Il est aussi impossible de calomnier en soliloque que de se battre en duel tout seul.»
Mais s'exalter mentalement dans la louange de soi-même, quoi de plus facile à faire, le jour, la nuit, l'été, l'hiver, partout et jusque dans «--l'humble retraite pleine de bénédictions--» d'un certain saint homme que je connais?
Et je ne serais pas content de moi là haut! Je ne me sentirais pas tout fier de me dire:--Personne, avant moi, n'a passé ici!--Je chante exécrablement faux, d'accord,--c'est vrai, veux-je dire!--mais la voix de Tamberlick a-t-elle jamais monté aussi haut?
Cela ne fait de mal à personne...
Quel air on respire! Quelle faculté, quelle ampleur dans le jeu des poumons!--Je serais bien surpris si la thérapeutique de l'avenir ne trouve rien à faire par ici, quand l'homme aura pris la complète habitude des chemins aériens.
Et puis cette ignorance charmante, cette indifférence du point d'arrivée, ce vague,--ce _divin Inconnu_,--comme aurait dit Beyle.
Et pas de vertige!
Jamais de vertige en ballon.
J'apprécie--les savants rectifieront--que le vertige n'est que par les points de comparaison.
Ainsi, vous montez, je suppose, sur les tours Notre-Dame.
Vous ne montez pas sur les deux à la fois, bien entendu, faute d'envergure suffisante.
Vous regardez au loin l'arc de triomphe de l'Étoile:--pas de vertige.
Mais jetez le regard sur la tour voisine,--et, en voyant plonger dans les profondeurs ces grandes lignes de pierre qui semblent vous attirer avec elles,--en pénétrant de l'oeil dans ces baies sombres, dans ces noirs soupiraux,--en laissant tomber vos yeux sur cette plate-forme inférieure où les dalles semblent vous faire place nette,--le vague malaise vous envahit, et la tête va vous tourner...
Dans le ballon, vous êtes, s'il en fut, le point unique, isolé dans l'espace.--Pas de point de comparaison,--partant, de vertige point.
Un aéronaute qui compte derrière lui quelques centaines d'ascensions, me disait qu'il n'avait jamais vu un seul cas de vertige parmi tous ses voyageurs divers.
--Et pas de _Mal de mer_?
--Comment éprouverait-on rien qui y ressemble, emporté que l'on est comme le brin de duvet, la bulle de savon, par le courant dont l'aérostat fait, pour ainsi dire, partie intrinsèque. Par les vents les plus violents, le ballon que vous avez vu avant le départ fouettant l'air avec fracas de son taffetas encore flasque, luttant contre les cordages qui le retiennent à terre, tantôt soulevant les hommes de manoeuvre cramponnés à la nacelle et aux cordes d'équateur, tantôt repoussé contre le sol avec une telle violence qu'il semble vouloir s'y écraser,--ce ballon, une fois libre, part et file dans l'air sous l'ouragan, sans contre-heurt, sans secousse, sans oscillation, sans vibration.
C'est l'athlète qu'on voulait lier: il était indomptable, dans l'indignation de sa force contre tout joug. Le voici libre: il est tranquille.
Donc charme encore de ce côté, de par l'inexprimable douceur du repos absolu.--Dans les petits ballons, il est vrai, le moindre mouvement de l'aérostier, votre inévitable partner, suffit pour se répercuter désagréablement dans l'ensemble de la nacelle,--et l'aérostier professionnel n'est guère capable généralement de tenir compte de ces délicatesses.
Mais je me suis tout de suite aperçu, avec une satisfaction que je ne saurais dire, que l'énorme lest de ma maison-nacelle du GÉANT a supprimé tout à fait ce réel inconvénient.
Décidément, je serai trop bien là-dedans!
Rien ne doit déranger en effet ni troubler cette rêverie, cette absorption, cette extase du voyage aérien.
Et quelle extase!
J'ai retrouvé sous les ballons ce vague de l'âme et des yeux qu'on éprouve au renouveau, quand on se laisse marcher machinalement par les bois ou les prairies: l'air est chaud, le soleil lutine les ombres transparentes des feuillées et fait miroiter les mousses sous vos pas. Des senteurs enivrantes s'exhalent de partout. L'ouïe n'est pas oubliée dans ce bercement général, et les craquements de la sève, la voix de toutes les plantes se confondent dans le susurrement des milliers d'insectes. Vous vous sentez comme engourdi et presque ensommeillé...
Un peu plus ce serait ce que la langue médicale, si pittoresque, appelle «l'_effet stupéfiant_...»
Mêmes impressions dans la nacelle du ballon.
La terre se déroule sous vos yeux en une nappe immense de couleurs variées, où la dominante est le vert dans tous ses tons et dans tous ses mariages.--Les champs en damiers irréguliers ont l'air de ces _couvertes_, faites de pièces diverses rapportées par l'aiguille de la ménagère. Une immense boîte à joujoux est répandue sous vos yeux. Joujoux ces petites maisons, expédiées par le fabricant de Carlsruhe: joujoux cette église, cette citadelle.--Joujou bien plus encore ce petit chemin de fer microscopique qui nous envoie de si bas son tout petit coup de sifflet, comme pour forcer sur lui notre attention, et qui file tout mignon et si lentement--il fait pourtant ses quinze lieues à l'heure!--sur son rail imperceptible, panaché de sa petite aigrette de fumée...
Quelle netteté dans tout ce microcosme et surtout quelle impression de merveilleuse, ravissante propreté!--Qu'est-ce que ce flocon blanchâtre que j'aperçois là-bas? la fumée d'un cigare?--Non, c'est un nuage.
C'est bien le planisphère, car nulle perception des différences d'altitudes:--la rivière coule en haut de la montagne comme au bas.--Pas de différence entre les haies de ronces et les hautes futaies des chênes centenaires.
Je parlais du coup de sifflet tout à l'heure. C'est un des étonnements du _nouveau_ dans une nacelle d'aérostat, que de percevoir les sons terrestres à de si grandes hauteurs.--J'ai entendu à quinze cents mètres le claquement du fouet d'un voiturier que je ne pouvais distinguer qu'avec ma jumelle.
Et puisque arrive là ce mot: jumelle, disons bien vite que c'est à peu près la seule assistance à demander à l'optique, l'usage de la longue-vue étant difficile de par tous les mouvements de la nacelle.
Quelles voluptés au monde vaudraient celle-ci!