À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 14
J'ai tiré l'échelle.--Feray, donc, que toute agitation irrésistiblement attire, vint nous offrir ses services,--et c'est lui, ce Crâne des crânes, qu'on vit à la fois en vingt endroits, dans son privilège d'ubiquiste, comme une comète échappée, courant à pied, à cheval et en mylord par les foules: «--C'EST NADAR!» disaient sur ses pas les personnes incompétentes ou ordinairement mal informées;--et Feray ne m'en a pas voulu!--Il fut terrible comme Léonidas au seuil de l'enceinte de manoeuvre, et on m'assura même qu'il m'avait un peu brouillé avec quelques journalistes.
Le regret que j'en ai ne m'empêchera pas de remercier ici ce bon et énergique garçon de son excellente volonté et de son assistance très-efficace dans les fonctions générales, délicates et difficiles qu'il avait spontanément assumées.
Quant à son _Eau_ merveilleuse, je jurerais qu'elle est héroïque--même contre les migraines et les névralgies...
--du moment qu'il le dit?...
XV
L'hospitalité de M. Leturc. -- La maison Godillot. -- Un faux M. de Morny. -- Eugène Delessert! -- Une photographie qui n'a pas besoin de retouches. -- Le Robinson des Airs. -- Le Canard à Collier vert. -- Des vitriers! -- Je restitue le gigot. -- L'échelle de cordes! -- _Règlement de bord._ -- Ne pas se détester quand même! -- Une omission réparée. -- Autocrate, quoique... -- Motifs à l'appui. -- _La parole d'honneur!_... -- Trop d'hospitalité. -- Je me corrigerai peut-être... -- Avis! -- Les enveloppes polyglottes. -- L'homme à la feuille de vigne. -- L'attente. -- Les trois nuits... -- Un télégramme à cheval. -- L'interprète de Rethem. -- Si!... -- Le venin ne raisonne pas. -- Calomnions! -- La leçon Chinoise. -- Une porte doit être ouverte! -- Les timbres de l'avenir.
Le jour de l'ascension approchait.
De l'immense atelier, alors vide, où M. Leturc lui avait donné la plus large hospitalité et où il avait reçu les derniers sacrements, le GÉANT avait été transporté à la maison Godillot, de l'avenue Dauphine, et exposé là à la curiosité des visiteurs invités par cartes et même non invités.
Car tout le monde était accueilli, et j'avais voulu, malgré conseils autres, que cette exhibition fût gratuite. Le GÉANT me semblait un aérostat trop bien né pour agir autrement.--Le résultat des futures ascensions, dix fois certain pour moi, ne me permettait-il pas, au reste, de dédaigner ce misérable appoint?...
Une foule considérable se portait chaque jour à l'avenue Dauphine, où les voitures faisaient queue. Les plus gros personnages venaient examiner l'énorme ballon gonflé à un septième seulement, faute d'élévation sous ces voûtes pourtant si hautes; les dames envahissaient la nacelle, les plus hardies grimpaient par l'échelle intérieure sur la plate-forme.
Je fus assez surpris de voir entrer un jour,--à cheval,--un personnage qu'on m'assura être M. de Morny.
Il est probable qu'on se sera trompé, puisqu'il y avait là des femmes et que ce cavalier, sans mettre pied à terre, garda tout le temps son chapeau sur la tête.
Mon ami Delessert, alors directeur de la maison Godillot, allait, venait, se démenait. Cette ballonnerie l'avait jeté dans une surexcitation extraordinaire. On m'a assuré qu'il n'en dormait plus, et je le croirais volontiers.
Eugène Delessert est de cette brave et loyale famille protestante dont tout Français sait le nom, neveu, si je ne me trompe, de feu Benjamin Delessert, qui fut, par excellence, non pas seulement un honnête homme, mais l'honnête homme. Il a fait souche.
Eugène est le Delessert terrible de la tribu des Delessert. Il a fait dix ou douze fois le tour du monde, a visité cinq fois la Californie seulement et six fois l'Australie.--Il faudra que je lui demande de nous amuser à compter un jour ensemble les tonnes d'or qu'il doit en avoir rapportées...--Il parle toutes les langues connues et peut-être encore le _Javanais_. Il a chassé le bison des savanes avec les Delawares et les O Jib Be Was, l'ours blanc en Norvège, le renard bleu au Groënland, et il a allumé son cigare à la dernière lave incandescente des cratères éteints de l'Himalaya. Vice-président du Comité de Vigilance à San Francisco, il a fait pendre ou a pendu lui-même dix ou douze coquins, dont il a, je crois bien, gardé la corde, et, mêlant l'utile à l'agréable, il a fondé le premier hôpital Français en Californie. Il fait des armes, monte à cheval, plonge, frète des navires, rédige des actes commerciaux et peint l'aquarelle. Il a tout vu, tout connu, j't'embrouille.--Maigre et sec comme don Quichotte, solennel comme Chinga-Kock, sobre comme Caleb, brave comme Garibaldi, imprudent comme... moi,--infatigable, ingénieux, inépuisable en ressources, cet homme universel qu'on ne saurait rêver sans une gibecière de voyage au côté et un _rifle_ sur l'épaule, eût improvisé un dîner à trois services aux derniers jours du siége de Mayence, comme il vous inventerait une salade de romaine au milieu des sables du Sahara:--un type accompli des Robinson Crusoé passés, présents et futurs.
D'autre part, chaste et vertueux comme le Canard à Collier vert,--la seule espèce en ornithologie, dit-on, dont le mâle couve.
Une anecdote.--À Londres, un jour de fête, il se promenait, taciturne à son ordinaire, dans les salons publics de Cremorne.--Tout à coup il s'élance à grands coups de canne et les glaces volent en éclats... L'assistance, d'abord stupéfaite, s'indigne; un cercle, de plus en plus menaçant, se resserre autour du Français insolent qui ose attenter aussi brutalement à la propriété Anglaise: des cris sont poussés qui vont être suivis d'effets...
Delessert se croise les bras, défiant la foule, et d'une voix ferme et en excellent anglais:
«--Je suis Français, j'ai vu là des caricatures injurieuses contre mon Souverain, je les ai détruites et je suis prêt à recommencer. Celui de vous qui n'en ferait pas autant s'il voyait sa Reine ainsi insultée dans notre jardin Mabille, celui-là serait le dernier des lâches!
Et les Anglais d'applaudir.--Delessert passe au comptoir, paye la casse et s'en va.
(--Il me vient là tout à point, en racontant cette histoire, un joli souvenir de Chodruc-Duclos, tuant en 1830 deux Suisses uniquement pour donner leçon à un maladroit...
Mais je garde mon souvenir pour moi, ne voulant désobliger personne...)
Delessert est le plus grave des enfants fous que j'aie jamais rencontrés de ma vie, et il me fut permis de le mesurer et apprécier au complet. On dit qu'on ne connaît bien que les gens avec lesquels on a voyagé:--quelle pierre de touche vaut alors une nacelle d'aérostat!
Ce Delessertissime devait donc partir avec nous. Après tous les modes de locomotion humaine, c'était la première fois qu'il allait essayer de celui-là.--Aussi quelles agitations sous ce masque impassible!
Le chargement d'un quinze cents tonneaux en partance pour deux ans ne l'eût pas autrement absorbé. Cette immensité d'ateliers qui s'appelle la maison Godillot ne vivait plus, n'agissait plus, ne respirait plus que pour le GÉANT, dont Delessert s'était constitué l'armateur. Les forgerons forgeaient, les cordiers tressaient, les tapissiers tapissaient, les peintres peignaient,--et surtout, hélas! les fournisseurs fournissaient!--Chaque matin, en arrivant, je trouvais une nouvelle amélioration qu'Eugène m'exhibait triomphalement; chaque jour, chaque heure amenait sa surprise. On déballait des paniers de vaisselle, ou bien c'était de la verrerie:--verres à bordeaux, verres à champagne, verres à liqueur!--plus, des conserves de légumes, des viandes fumées, des fourneaux à l'alcool,--que sais-je?
J'avais beau tâcher de me mettre en travers,--lui représenter qu'il ne s'agissait pas de passer six mois entre terre et ciel,--que nous débarquerions, selon toute vraisemblance, chez des peuplades assez civilisées pour nous fournir des écuelles et quelque chose dedans. Pour toute réponse, et avec sa gravité de Janséniste, il me tendait une page calligraphiée et tirée par lui-même, comme essai de notre presse Ragueneau,--et, imperturbable, rappelait le garçon pour le tancer d'avoir oublié l'assortiment des sauces anglaises. Il jouait au ballon GÉANT avec le sérieux de l'enfant qui joue à la petite guerre, sans se dérider une seconde de son flegme américain. Si je m'avisais de lui faire observer que les atterrages d'aérostats ne sont pas respectueux envers les assiettes, je trouvais une heure après le vitrier en train de poser des vitres à nos petites fenêtres (textuel).
--Des vitres à une nacelle de ballon, bon Dieu!
Je vis bien, à ce dernier coup, que je n'avais plus rien à dire, et je me résignai à contempler--et à me taire.
Le moment est enfin venu de déclarer, à la face du ciel et des hommes, que c'est à Delessert que nous fûmes redevable des gigots, homards, poulets et radis triomphalement arborés à nos parois extérieures, lors de la première ascension.--J'ai joui trop longtemps dans l'opinion publique du bénéfice de cette exhibition pour ne pas regarder comme un devoir d'en restituer aujourd'hui à Delessert la gloire, qui revient à lui seul.
Mais, à côté des enfantillages, il faut reconnaître que le voyageur expérimenté se retrouvait pour nous dans de sages et précieuses précautions.
Si, entre autres, l'échelle de cordes que nous apporta Delessert avait été à sa place, c'est-à-dire pendue au cercle, au lieu d'être repliée à fond de cale,--où L. Godard s'obstina, aux deux départs, à la reléguer comme nouveauté inutile,--notre traînage en Hanovre eût été moins long, et ledit Godard n'aurait pas eu besoin d'exposer son jeune frère à se rompre le cou pour aller chercher à la force du poignet, par ces chocs terribles et pressés comme grêle, la corde de soupape échappée qui fouettait l'air...
Je dois encore rapporter que j'obtins une fois toute l'attention de Delessert et qu'il m'honora même d'un demi-sourire de satisfaction:--ce fut quand je lui présentai mon libellé du RÈGLEMENT DE BORD et les enveloppes en plusieurs langues destinées à renfermer les lettres que nous devions expédier de là-haut.
Delessert se préoccupa vivement de ce Règlement.--Je constate fidèlement ici sa collaboration à ce document,--qui fut admirablement tiré par les presses de Claye, et dont je n'ai pu me défendre d'envoyer bien loin des exemplaires à quelques collectionneurs excentriques.
Voici l'oeuvre commune:
RÈGLEMENT DE BORD
DE
L'AÉROSTAT _LE GÉANT_
ART. 1er. Tout voyageur, à quelque titre que ce soit, à bord du GÉANT, prend, avant la montée, connaissance du présent règlement et s'engage sur l'honneur à le respecter et à le faire respecter, dans sa lettre et dans son esprit.--Il accepte et conserve cette obligation jusqu'au retour inclusivement, à moins de congé acquis.
ART. 2. Il n'y a, depuis le départ jusqu'au retour effectué, qu'un commandement; celui du capitaine. Ce commandement est absolu.
ART. 3. À défaut de pénalité légale, le capitaine ayant la responsabilité de la vie des voyageurs, décide seul et sans appel, en toutes circonstances, des moyens d'assurer l'exécution de ses ordres, et le concours de tout voyageur lui est acquis.--Le capitaine peut, dans certains cas, prendre l'avis de l'équipage, mais son autorité décide souverainement même contre l'unanimité.
ART. 4. Tout voyageur affirme en montant à bord qu'il n'emporte avec lui aucune matière inflammable,
ART. 5. Tout voyageur accepte, par le fait seul de sa présence à bord, sa part d'entière et parfaite coopération à toutes les manoeuvres, et se soumet à toutes les nécessités du service, sur toute et première réquisition du capitaine.--Il ne peut à terre s'écarter de l'aérostat sans autorisation, ni se retirer définitivement sans congé dûment acquis.
ART. 6. Le silence doit être absolu au commandement du capitaine. Ce silence est de rigueur pendant toute manoeuvre.
ART. 7. Les vivres ou boissons quelconques qui pourraient être apportés par l'un des voyageurs sont déposés à la cantine commune. Le capitaine a la clef de la cantine et détermine les distributions.--Les vivres ne sont dus aux passagers qu'à bord seulement.
ART. 8. La durée des voyages n'est jamais limitée. L'appréciation seule du capitaine décide de la limite. Cette même et unique appréciation décide sans appel de la mise à terre d'un ou de plusieurs voyageurs dans le courant du voyage.
ART. 9. Tous jeux sont interdits à bord.
ART. 10. Il est rigoureusement interdit à tout voyageur de délester de quoi que ce soit le bord sous aucun prétexte.
ART. 11. Le bagage total de chaque voyageur ne peut excéder en poids 15 kilog., et en volume celui d'un très-petit sac de nuit.
ART. 12. Sauf de très-rares exceptions, dont le capitaine seul a l'appréciation, il est absolument interdit de fumer à bord et à terre en dedans de l'enceinte qui entoure le ballon.
Aucune de ces dispositions n'étant indifférente, et la moindre infraction, si puérile qu'elle paraisse, pouvant compromettre la vie de l'équipage, il est ici rappelé de nouveau que c'est _à la conscience et à l'honneur_ de chaque voyageur qu'est confié le respect du présent règlement.
_Paris, 3 octobre 1863 (veille du premier départ du GÉANT)._
Un article important avait été omis. Je ne l'oubliai,--j'en ai les nombreux témoignages,--vis-à-vis d'aucun des voyageurs de mes deux ascensions.
J'ai trop peu de goût pour les dictatures pour ne pas aller au-devant d'un soupçon d'autocratie; mais les ascensions comme celles que je voulais entreprendre sont de véritables campagnes. Le but de ces ascensions était tel d'ailleurs que le succès ne devait dépendre d'aucune faute de précaution.
Je ne pouvais donc, sous aucun prétexte, permettre à ceux que j'admettrais à y prendre part,--généralement inexpérimentés en cette locomotion,--la possibilité de compromettre même innocemment le succès de ma grande entreprise par des appréciations fausses, des inexactitudes de nature à inquiéter ou même égarer l'opinion.
À un point de vue plus personnel, j'entendais bien me réserver d'ailleurs en tout droit, et sans conteste possible, la faculté de raconter moi-même mes expéditions.--Je payais seul,--et assez cher, avais-je pensé,--ce mince privilége pour espérer que tous ceux auxquels j'offrais l'hospitalité auraient au moins la délicatesse de le respecter.
Enfin, je comptais, après chaque ascension, en soumettre le compte rendu à l'assentiment de chaque passager.--Ce devait être un véritable _Livre de Bord_, unanimement contre-signé et donnant dès lors au public toutes garanties non-seulement de véracité, mais d'absolue exactitude.
Cet article omis, je n'oubliai pas de l'exposer ni de l'imposer, je le répète, à tous les passagers que j'acceptai dans mes deux premières ascensions! J'exigeai de chacun, et avec une même formule,--la PAROLE D'HONNEUR--que, _quoi qu'il arrivât_, pas une ligne, pas un mot, même télégraphique, ne seraient expédiés sans m'avoir été préalablement communiqués...
C'est la seule réponse que j'aie encore aujourd'hui à faire aux nombreux amis qui m'ont reproché de n'avoir pas devancé certaines publications, lorsque,--condamné à l'immobilité sur mon lit de blessé, en pays étranger,--dévoré par tous les parasitismes de tous les genres,--j'ignorais même ce qui se passait à côté de moi, et si quelque main éhontée et avide n'arrachait pas quelque lambeau du drapeau commun.
Quant à l'autre reproche,--celui d'avoir accepté à côté de moi des inconnus dans une partie sérieuse où il faut être dix fois sûr de ses partners,--je n'ai rien à dire,--qu'à confesser encore ma trop grande facilité d'accueil.
Je me corrigerai peut-être...
Mais j'ai ressenti un trop vif chagrin,--au milieu de tant d'autres,--de ces étranges publications dont les inexactitudes et les contradictions flagrantes ont déconcerté l'opinion publique et m'ont même été attribuées;--qui encore, dans certains journaux d'Angleterre, ont provoqué de sanglantes railleries contre le caractère Français,--pour n'avoir pas gardé à coeur le besoin de la protestation publique et très-explicite d'aujourd'hui.
Si une imprudence que je ne suppose pas nécessitait une déclaration plus circonstanciée, ma réponse serait alors autrement complète.
Je ne crois pas devoir oublier non plus, dans ces archives, le modèle de ces fameuses enveloppes en plusieurs langues qui ont fait pousser des cris affreux à un honnête feuilletoniste scientifique,--avec lequel je n'ai pas fini.
Cet homme à feuille de vigne avait une telle hâte de s'indigner après l'accident encore inexpliqué,--il le sera enfin tout à l'heure!--qui interrompit si inopinément à Meaux notre premier voyage, qu'il n'eut même pas la patience d'attendre le second; tant il était pressé de m'injurier!--Il n'avait pourtant que bien peu de jours à laisser passer pour savoir si le GÉANT avait quelques chances de se servir de ces enveloppes de lettres!
On m'a raconté pourtant qu'après notre seconde ascension il y avait eu dans le public une certaine émotion à attendre de nos nouvelles que l'on demanda vainement, trois jours de suite, aux journaux muets. Si l'honnête feuilletoniste en question conteste, je ne dirais certainement pas, devant lui, cette sympathie, mais cette curiosité que j'ai pu seulement connaître d'après rapports,--j'ai au moins su pertinemment que, ces nuits-là, un frère et un groupe d'amis dévoués veillèrent dans ma maison, attendant le message qui devait leur annoncer le sort de celui qu'ils aiment--par cette bonne et simple raison qu'ils en sont aimés.
J'ai su encore qu'en la dernière de ces nuits, ces veilleurs à l'oreille ouverte se levaient tous à chaque coup de la sonnette...--Mais,--toutes les hypothèses ayant été épuisées vingt fois,--ce frère et ces amis ne se parlaient plus entre eux,--même comme on parle dans la chambre d'un malade, à voix basse: ils attendaient toujours,--mais ils n'espéraient plus...
Or, voici la simple explication de l'inexplicable retard de ces nouvelles.
Pas un des neuf passagers de notre voyage de Hanovre ne savait un mot d'allemand.--Une dépêche en français, envoyée dès le lundi matin, deux ou trois heures après notre chute, par un cavalier à la station la moins éloignée, nous était revenue le lendemain matin, faute d'avoir pu être traduite. Il fallut dépister un interprète allemand-français, rare trouvaille à Rethem, et réexpédier le messager à cheval.--La dépêche n'arriva à Paris que le mercredi dans la nuit.
Si, dès l'aube du lundi, ou même dans la nuit de notre départ, nous avions eu la précaution de semer au-dessus des petits centres de populations Belge, Hollandaise et Allemande, que nous laissions sous nous, quelques-unes de nos enveloppes tant reprochées et vilipendées,--il y eût eu sans doute quelques heures d'angoisses de moins pour ceux qui attendaient; et la précaution polyglotte se trouvait peut-être justifiée.
Elle l'était encore davantage si notre descente, au lieu de s'exécuter dans le pays où l'on parle allemand, avait eu lieu seulement trois ou quatre heures plus tard, puisque, avec le même vent, nous tombions alors en plein territoire Russe.--Or, à notre descente désastreuse--et dont le public n'a jamais su les véritables et misérables causes, que je dirai, enfin! à leur place, tout à l'heure,--nous avions encore en réserve une vingtaine de sacs de lest de 25 kilogr. chacun, c'est-à-dire de quoi rester encore quelques quarante-huit heures en l'air,--ce qui, avec le vent que nous avions, pouvait nous mener loin...
La moindre notion aérostatique et le plus mince sentiment des probabilités suffisaient là pour se passer du fait et laisser aux petits journaux les plaisanteries, chez eux inoffensives, à propos de nos enveloppes en plusieurs langues.
Mais le venin ne raisonne pas, et c'est dans un article dit scientifique qu'une simple précaution utile, élémentaire, était dénoncée à l'indignation de tous comme une manoeuvre dolosive, frauduleuse, impudente, destinée à tromper la crédulité publique. L'insulteur n'avait pas reculé jusque devant la calomnie, sans même examiner si elle n'était pas exagérée jusqu'à l'invraisemblable et au ridicule:--dans un journal grave, dans une rédaction spéciale dont chaque terme doit être pris au sérieux par le lecteur, il n'hésitait pas à affirmer qu'il avait vu, parmi nos différents textes,--une leçon _Chinoise_!...
Implacable contre ce qui est le mal, je dirai tout à l'heure ce que vaut,--et comme savant, et comme homme,--celui qui m'a offensé de la façon la plus odieuse,--en laissant derrière lui prudemment ouverte, après chaque injure, chaque insinuation perfide, la porte par laquelle on se dérobe au châtiment.
Mais j'oubliais:--voici le modèle promis d'une de ces abominables enveloppes, dans toute l'horreur de leur supercherie,--et qui n'ont pas craint d'employer même une langue mère, le latin,--pour mieux exploiter la naïveté publique!...
=PRIÈRE de porter immédiatement au plus prochain journal ces nouvelles impatiemment attendues par les familles des voyageurs du ballon LE GÉANT, parti de Paris le dimanche 4 octobre, à cinq heures du soir.=
Placeat ad proximam hujas loci Publicam Cartulam has nuntias afferre, quæ viatorum in GEANTE familiis valde desiderantur.
You are kindly requested to address to the nearest Newspaper office these news desired with the utmost impatience by the families of the travellers in the balloon LE GÉANT.
Bitte diese Nachrichten sogleich an das nächste Zeitungs-Büreau zu tragen, da dieselben ungeduldig von den Familien der Reisenden des Luftballons GÉANT erwartet werden.
[Polonais: Prosze te nowiny, niecierpliwie oczekiane przez familie podrózajacych balonem GÉANT, jak najpredzej zaniesc do blizszej gazetnej kantory.]
[Cyrillique: Proshu nemedlenno otnesti v blizhaishuyu Redakciyu mestnih Vedomostei, eti izvestiya o puteshestvuyuschih na vozdushnom share Zheant, s neterpeniem ozhidanniya ih semeistvami.]
Preghiamo di portare immediatemente queste notizie, con somma impazienza aspettate dalle famiglie dei viaggiatori del ballone GÉANT, alla più vicina reddazione di giornale.
Ruego à vd. de llevar aquellas noticias con impaciencia esperadas por las familias de los viageros del ballon el GÉANT á la redaccion del mas vecino diario.
Notre savant de bas de page verra aux prochains voyages du GÉANT,--Hanovre ne compte pas!--si celles que j'enverrai seront timbrées de Meaux...
XVI
Les journaux. -- Remercîments. -- Dissonances. -- _Les victuailles!_ -- Juge et partie. -- Le mépris! -- L'abbé Fracasse. -- Une citation. -- _Le Nain jaune._ -- A. Scholl et son sous-Scholl. -- _Le Hanneton._ -- Le Guillois, Commerson de l'avenir. -- _Sans bretelles!_ -- Une affiche. -- Les directeurs de ballons. -- La formule! -- Le couvre-oreilles. -- Le paletot insubmersible. -- Richard, Breguet, Devisme, Ragueneau. -- Le Champagne Folliet. -- Une lettre chargée. -- Le souscripteur anonyme. -- Le 3 octobre. -- M. Levesque. -- La pluie! -- L'explosion! -- Pourquoi? -- L'ivrognerie. -- Le maréchal Regnauld de Saint-Jean d'Angély. -- Le général Gault, le colonel Robinet. -- Agitation. -- Les crieurs. -- Un homme public! -- Pourvu que!... -- Les fumeurs. -- Un asphyxié. -- C'est bien fait! -- L'enceinte de manoeuvre. -- _Un petit banc._ -- Un coup de canne. -- Les drapeaux de Delessert. -- M. Babinet. -- Pas de compensateur! -- Madame A. D. -- La princesse de la Tour-d'Auvergne. -- Discussion. -- Je cède! -- De Villemessant. -- Je ne cède pas! -- Le chiffre 13! LÂCHEZ TOUT!!!
Cependant journaux de Paris et de province faisaient, à propos de la prochaine ascension du GÉANT, un terrible remue-ménage.
Il serait difficile de trouver plus de bienveillance que je n'en trouvai chez mes confrères de la presse. Je ne sais si tous appréciaient bien au juste ce que je voulais faire et ce que j'avais tant de fois répété;
--_Gagner_ AVEC MON BALLON _le premier capital d'essais nécessaire à une Société de Navigation Aérienne_ SANS BALLONS.