À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 13
--Il est fâcheux qu'on ne puisse même pas parler d'un moyen qui économiserait une partie des frais énormes de fouilles: ce serait de déposer nos tuyaux sur le sol, le long de l'École Militaire et de l'avenue Suffren, en les enfouissant seulement sous les voies traversées.--Mais malheureusement cela est absolument contraire à tous les règlements, et tout notre Conseil d'administration réuni, ses président et vice-présidents en tête, n'obtiendrait pas la dépose sur la voie publique d'un bout de cinquante centimètres pendant cinq minutes.
--Moi, je l'obtiendrai!
--Tu es fou.
--Comment, fou? Qui pourrait dire non quand il s'agit d'une chose comme celle que je tente!--_Plus lourd que l'air!!_--À qui faut-il s'adresser pour ces machines-là?
Je note ma série d'adresses sur mon calepin, je me précipite dans mon fiacre, je cours chez un digne magistrat, très-considérable et très-considéré, un de ces hommes devant lesquels toutes les portes s'ouvrent d'elles-mêmes.
À point nommé je le trouve, et je lui dis, à cet homme dont les précieuses secondes sont comptées:
--Au nom de l'incontestable--_Plus lourd que l'air!_--que je me trouve, faute d'un autre, avoir l'honneur de représenter,--je vous somme de venir avec moi pendant deux heures!
L'excellent homme met son chapeau.--_Plus lourd que l'air!_
Dans la journée, j'ai vu M. le secrétaire général de la Seine, et M. Alphand, et M. Hombert, et M. Grégoire, et M. Nouton, etc., etc., etc.
Tous acquiescent,--_Plus lourd que l'air!_--l'un par l'autre.--J'ai toutes les paroles, pas une signature: il n'y avait _littéralement_ pas le temps de signer...
--Et rendez-vous général est pris pour le lendemain matin,--un dimanche!!!--à huit heures précises, au Champ de Mars,--entre les ingénieurs et les inspecteurs de la Ville,--les ingénieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,--et mon brave ingénieur ami,--et ses contre-maîtres,--et ses terrassiers.
_Plus lourd que l'air!_
Je rentre moulu, et je me couche.
Mais je ne dors pas!
À huit heures, j'arrive au Champ de Mars.--Je suis le dernier! Tout le monde--_Plus lourd que l'air!_--est à son poste; les ingénieurs et inspecteurs de la Ville prennent mot premier et dernier avec les ingénieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,--les toiseurs mesurent,--les contre-maîtres tracent,--et enfin les terrassiers attendent, échelonnés sur lignes, chacun à sa place, la pioche en l'air!...
--Eh! que c'est long! Qu'attendent-ils donc? dis-je à Forqueray.
--Ton signal! me répond-il en souriant.
--_Plus lourd que l'air!!!_ Partez! criai-je.
Et toc! toc! toc! toc!--Les voilà tous partis, comme au _Pont cassé_ du sieur Séraphin.
Tout le monde s'est entre-salué. Les ingénieurs remontent dans les quatre ou cinq voitures respectives qui les remportent.
Je les contemple, et j'ai un instant d'ahurissement, de quasi-hébétement comme somnambulesque.
Puis je prends le bras de mon ami,--et avec un éclat de rire:
--Quand je pense à tout ce gros monde que j'ai remué depuis quinze jours, quand je vois tous ces gens très-sérieux que vous êtes ici, arrivés tous, comme au doigt et à l'oeil, pour que ma volonté soit faite,--ma volonté à moi, sans science, sans influence, sans prestige aucun,--il y a des moments où je me demande si je ne suis pas fou,--ou à défaut de moi si ce n'est pas eux?
«Ni eux, ni moi, ô mon ami!--C'est PLUS LOURD QUE L'AIR! qui commence à avoir raison!
XIV
Le _Quand même!_ et le _Géant_. -- Le _Titan_. -- Détails. -- Quatre cent mille entrées! -- Hélas! -- M. Nusse. -- Créons l'épave! -- M. le préfet Boittelle. -- _Une faveur personnelle!_ -- Méprise. -- Le grand siècle... scientifique. -- _Circenses!_ -- Simple bilan. -- Explication nette. -- L'entente. -- Une queue de chien! -- Au Pré-Catelan. -- Robespierre Ouistiti. -- Un secrétaire de l'_Aéronaute_. -- Feray ou l'Homme électrique! -- Louis Blanc historien. -- L'ange de la calvitie. -- Léonidas. -- _C'est Nadar!_ -- Merci!
Les journaux annonçaient déjà à l'envi la première ascension du _Quand même!_
J'avais d'abord eu l'idée, en effet, de prendre simplement ma devise pour baptiser mon aérostat.
Mais, en approchant du moment décisif, j'avais éprouvé une certaine répugnance--d'abord vague, très-nette ensuite--à soumettre à la publicité et aux aléas divers ma devise, qui me semblait à ce moment être une partie de moi-même.--Conseil fut tenu: _Géant_ fut proposé par mon ami Daniel Kreuscher, mis aux voix et adopté.
Le lendemain, on me proposait le mot _Titan_, qui m'eût convenu mieux. Mais il était trop tard.--Si j'ai le malheur de faire un autre ballon, il s'appellera le _Titan_.
Il nous restait quelques jours à peine jusqu'à celui fixé pour la première ascension, le 4 octobre.--Ces derniers jours et les nuits dernières se passèrent dans une exaspération d'activité dont mes agitations précédentes ne m'avaient même pas donné l'idée.
Il s'agissait d'être prêt à l'heure dite et de ne faillir à aucune des promesses faites par moi dans les journaux. Plus encore, et dans certaines limites, j'avais à me préoccuper de celles faites en mon nom.--Je l'ai bien vu!
Tout nouveau au métier de directeur de spectacle, je n'étais pas sans émotion vive en pensant à cette responsabilité,--qu'il m'eût été singulièrement plus commode et plus profitable, à tous les points de vue, de laisser assumer par quelque autre.--Malheureusement, personne autour de moi n'eut cette simple idée, ni moi non plus.
J'eus donc à disposer tout:
Dessin des affiches,--découverte et achat des pierres lithographiques dans les dimensions extravoulues,--compositions et tirages lithographique et typographique,--visa, autorisations,--timbre,--affichage,--envois aux foyers des théâtres.--Composition, correction, tirage, publicité et mise en vente du premier numéro de l'_Aéronaute_.
Composition, tirage double, découpage, tirage et numération des billets d'entrée, et distribution à l'avance dans les établissements publics.
Après discussion, je m'étais, comme toujours, rangé à mon opinion,--et j'avais fait tirer le modeste chiffre de 400,000 billets,--je dis _quatre cent mille_.--Et encore n'étais-je pas bien sûr de ne pas manquer!...
Il me paraissait plus qu'impossible que la population tout entière, riches et pauvres,--les trop pauvres pourraient voir encore par-dessus les treillages d'enceinte à hauteur d'appui,--n'accourût pas à ce beau spectacle et ne s'empressât d'apporter cinq ou six cent mille francs, du premier coup, à ma Société du _Plus lourd que l'air_...
J'apportais tant, à moi tout seul!...
Hélas!...
Pour découper, timbrer et compter ces 400,000 billets, les intimes se présentèrent. Un service de permanence fut installé, qui ne s'arrêta plus ni jour ni nuit.--Et en voyant ces bons amis, les manches retroussées, et ces belles dames qui se disputaient les places et se relayaient autour de la grande table, dans ma salle à manger transformée en atelier,--un vieillard de nos visiteurs se rappelait ses souvenirs de l'émigration...
J'avais encore à me présenter aux administrations de chacun de nos chemins de fer et à organiser à temps utile des trains de plaisir sur toutes les voies jusqu'à dix et vingt lieues de distance.
Puis, à choisir mon personnel administratif, celui des bureaux de perception, etc.
Et encore tracer les cercles des enceintes, combiner les entrées et issues, piétons, cavaliers, voitures;--traiter pour les treillages, les banquettes, les bureaux, etc.
L'administratif aggravait tout cela. L'administratif est terrible chez nous: vous ne faites pas un pas sans vous y heurter. Pour insérer votre chien jusqu'à Asnières dans le tiroir grillé du wagon,--où il est si mal,--il vous faut passer par à peu près autant de formalités que pour acheter une propriété de cent hectares.--J'omets assez d'autres détails plus gros pour passer sur toutes mes courses et démarches administratives.
Il en est cependant une trop importante pour être oubliée, car je pus presque croire un instant qu'elle allait mettre à vau-l'eau tout mon ensemble de combinaisons.
Quatre jours avant l'ascension, je me rendis à la préfecture de police, auprès du chef de la police municipale, M. Nusse.
Je trouvai un homme plein de politesse et de bon vouloir:
--En mettant à ma disposition le Champ de Mars, Monsieur,--dis-je à M. Nusse,--j'apprécie que l'on m'a donné en main une arme de premier choix: longue portée, précision, rien ne me manque pour atteindre mon but.--Mais ce très-bel et très-bon outil, c'est justement lui qui me fera d'autant mieux sauter la cervelle, à moi-même, si vous ne m'assurez la jouissance certaine de ma possession.--Vous savez ce qu'est la populace parisienne à certains jours, et je n'ai pas besoin de vous rappeler les précédents de l'histoire aérostatique, Miolan et Janinet, Deghen, de Lennox, etc., etc.--Les masses sont hostiles aux nouveautés: les ballons, comme les chemins de fer, sont restés une chose nouvelle et d'une excitation particulière. Il y a toujours des gens pour jeter du haut d'un pont des solives ou des pierres sur les rails avant le passage du train; il y a toujours des gredins dévorant mal leur envie de porter préjudice à tout aérostat; il y a toujours surtout des mains démangées du besoin de créer la première épave...--Si je n'avais pas, dix fois pour une, certitude d'être bien couvert par vous, je...
Le chef de la police municipale me rassura, me promettant de me donner tout le personnel nécessaire: le service des agents se combinerait avec celui de la troupe, très-obligeamment mise à ma disposition par le maréchal Magnan.
Il m'engagea, pour me rassurer mieux encore, à faire une visite au préfet de police lui-même, M. Boittelle.
--Je pense que cette visite est inutile, répondis-je, du moment que j'ai votre promesse, que je prends comme très-bonne.--M. Boittelle a ses petites affaires, j'ai mes grosses. À quoi bon nous déranger tous les deux et nous faire perdre du temps?...
M. Nusse insista: je n'avais plus à refuser et je me rendis auprès du préfet, qui, à ma satisfaction, voulut bien me faire introduire aussitôt que je lui fus annoncé.
M. Boittelle, avec lequel je n'avais pas encore eu l'avantage de me rencontrer, me parut un homme de nette et franche allure, le regard bleu (?) bien clair et toujours de face: je me sens à mon aise à croiser ces regards-là.--Il m'était impossible d'ailleurs de ne pas reconnaître que son administration n'avait jamais fait grand bruit: «--Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!» a-t-on dit: il faut savoir gré aux polices honnêtes femmes qui ne font pas parler d'elles.--Je savais enfin que M. Boittelle aimait les tableaux, et j'en voyais quelques-uns fort bons autour de nous:--tout s'annonçait bien.
--Ah! monsieur Nadar! je suis bien aise de vous voir! J'avais à vous parler; prenez la peine de vous asseoir.
--Ce n'est pas la peine, monsieur: je ne veux pas abuser de vos instants.
--Veuillez vous asseoir.
Je m'assieds.
--Monsieur Nadar, l'administration supérieure a pour vous une bienveillance tellement inouïe,--inexplicable, que je ne puis que m'incliner et obéir.--Mais ce ne sera certainement pas sans vous avoir dit--ce que j'ai à vous dire!
Ce préambule commandait l'attention: j'attendis.
--Monsieur...
Mais je me trouve ici un peu embarrassé, la matière traitée devenant délicate et les mots propres s'étant trouvés articulés sans aucune recherche de périphrase. Je sens qu'il peut y avoir là une question préliminaire de simples convenances vis-à-vis de mon interlocuteur, dont je reconnais être resté l'administré obligé,--De plus, en répétant dans sa forme remarquablement précise le gros reproche que M. Boittelle avait, me parut-il, singulièrement à coeur de m'adresser, je ne voudrais pas du tout avoir l'air de me livrer à une bravade inutile--ce que je dédaigne le plus--et qui n'aurait même pas l'excuse d'être périlleuse.--D'autre part, cependant, comme on va le voir, il m'était impossible d'omettre cette entrevue dans les _Mémoires du Géant_...
Qu'il suffise donc d'indiquer que M. le préfet, parfaitement au courant des choses d'après ses fonctions, appréciait que je manquais un peu trop d'enthousiasme pour le gouvernement actuel. Il trouvait encore à redire à mon éloquence trop vive, trop pittoresque et insuffisamment intermittente...
Je dois reconnaître de moi-même qu'en réalité je ne m'étais guère essayé dans le genre Cantate...
--... Vos opinions vous appartiennent, Monsieur, continua M. Boittelle. Mais ce que je ne saurais comprendre ni admettre, c'est qu'un homme dans ces dispositions d'esprit s'adresse au gouvernement pour en obtenir une--FAVEUR PERSONNELLE...
Je me redressai comme un ressort de montre: pour moi c'était l'offense, et la plus grave!
--...et si quelqu'un, dans votre cas, s'adressait à moi pour obtenir une faveur, voilà le cas que je ferais de la demande!
Et le préfet froissait un papier.
Je ne saurais dire de quelle couleur j'étais...
--Vous n'avez sans doute pas cru, Monsieur, répliquai-je, que je me retirerais sans vous avoir répondu à mon tour ce que j'ai à vous répondre! Vous devez connaître l'homme qui est devant vous, vous qui tenez nos coeurs dans votre main,--et vous devez bien savoir dès lors que, s'il s'agissait ici d'une--_faveur personnelle_,--comme il vous plaît de dire,--vous ne verriez pas cet homme ici, pas plus que personne ne le verrait ailleurs! Vous faites une confusion complète, Monsieur: je ne viens rien _chercher_ chez vous, j'APPORTE,--et si à votre siècle, qui a déjà trouvé la vapeur, l'électricité et la photographie, je suis,--moi, artiste, moi, homme d'imagination, moi, ignorant,--la cause déterminante d'un mouvement, d'une agitation, d'où sortira la Navigation aérienne,--eh bien! Monsieur, on pourra saluer chapeau bas ce grand siècle...--scientifique!
«Quant à mon profit particulier, je vais vous le dire, et il est vraiment trop clair:--c'est que, père de famille, j'engage là le pain de mon enfant et ma peau.--Voilà ce que je revendique et ce qui me revient comme--_faveur personnelle_...
«Reste un côté intéressant et bon encore à examiner, le côté _circenses_, qui ne saurait être ici indifférent. Je vous donne, Monsieur, le plus beau, le plus grandiose, le plus émouvant spectacle qu'il aura été jamais donné à un homme de contempler.--Or, qui suis-je? Un homme sans fortune aucune.--Combien me coûte à moi ce spectacle? Cent mille francs! (--ce devait être le double!).--Et à vous, gouvernement, si intéressé à cette grande chose, que coûte-t-il?--L'abandon pendant une demi-journée d'une parcelle de la voie publique inoccupée et sur laquelle, de tradition, tout aérostat a son droit.
«Voyez-vous bien maintenant, Monsieur, que, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je ne viens rien _chercher_ chez vous, mais que j'y _apporte_.(--Je me répétais, _ne varietur_.)--Et trouvez-vous encore, Monsieur, qu'il s'agisse ici de--_faveur personnelle?_
L'évidence était telle qu'elle ne laissait pas un doute possible.
Mais cette explication était nécessaire pour que la lumière se fît,--et je crois qu'elle se fit complète. On mu connaît vite, parce que, jouant franc jeu, je n'hésite jamais à abattre mes cartes. La netteté de mes paroles ne pouvait qu'être appréciée par un homme qui me semblait aussi net lui-même et qui, pensais-je, avait assez à coeur sa propre conviction pour respecter toute réserve d'une autre conscience.
De ce moment, et le premier nuage franchement dissipé, je trouvai dans M. Boittelle une bienveillance qui ne s'est plus démentie un instant.--Les quelques désordres de la première ascension, explicables par la confusion d'un début, furent sévèrement prévenus pour la seconde, où, de ce côté, tout fut au mieux.
Il y avait nombre de points sur lesquels j'avais besoin de facilités.
Exemple. Il était une fois advenu qu'un équilibriste de l'Hippodrome s'était tué, la corde pourrie s'étant rompue sous lui.
Aussitôt, et en conséquence logique, l'administration avait décrété--qu'à l'avenir les aéronautes et leurs aides seraient seuls admis à monter dans les ballons.
En dépit de mes ascensions antérieures et de mes brevets d'aérostier photographe, j'avais moi-même été victime une fois de ce règlement prohibitif.
M. le préfet comprit bien vite qu'avec les dimensions extraordinaires du _Géant_ et vu le nombre très-limité des aéronautes de profession, il me fallait compléter ailleurs l'équipage indispensable.
Il m'autorisa donc à emporter avec moi autant de personnes que je voudrais,--et même, en considération du but, je pense, à accepter des passagers payants.
Concession qui, par le fait, se trouva d'ailleurs de peu d'importance réelle.--Car, il faut que je le dise, pour répondre à un «_savant_,» que rien n'empêchait de venir avec nous et qui m'a amèrement reproché sur ce point mon _mercantilisme préjudiciable à la science_,--sur les vingt-trois passagers de mes deux ascensions, deux seulement passèrent, comme on dit, par la caisse. Il ne m'est plus permis de ne pas les nommer: madame la princesse de la Tour d'Auvergne et M. Lucien Thirion.--Les autres voyageurs, étrangers ou amis, acceptèrent l'hospitalité cordiale.
Il y avait encore une autre préoccupation administrative, très-légitime en ce qu'elle intéressait le repos des familles: l'âge des futurs passagers.--M. Boittelle me demandait la liste à l'avance, chose impossible, vu les éventualités à prévoir: les uns se décideront au dernier moment à partir, d'autres peut-être à rester.--Je priai M. Boittelle de me laisser toute latitude sur ce point, promettant qu'il n'y aurait pas abus.
Il voulut bien accepter ma parole, et il n'a pas dépendu de moi qu'elle ne fût scrupuleusement tenue.
Ainsi de toutes les autres difficultés,--et cette bienveillance du préfet me fut d'autant plus précieuse qu'il savait bien qui elle aidait.
Aussi, à peine de retour de Hanovre, j'écrivis de bon coeur à M. Boittelle que, ne devant plus, selon les probabilités, avoir affaire avec la préfecture pour d'autres ascensions, je ne prendrais certainement pas congé de lui sans lui exprimer l'excellent souvenir que,--notre petit choc de début oublié,--je gardais de mes rapports avec son administration et lui-même.
Il me fit l'honneur et le plaisir de sa visite;--et comme il était assis auprès de mon lit:
--Une chose dont je n'aurais eu garde de vous parler _avant_, lui dis-je, mais que je savais bien et vous aussi, et dont je puis causer à mon aise avec vous _après_:--quelle jolie queue de chien d'Alcibiade je vous ai, sans le vouloir autrement, coupée là!--Pendant huit jours, pas même un mot du Mexique!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est ici que je dois encore mes remercîments aux excellents amis qui m'assistèrent de leur concours si utile dans ces derniers et multiples préparatifs,--Daniel Kreuscher, G. Arosa, Pau, L. Delair, Piallat, St. Godefroy, A. Courbe, Baulant, Engel, etc.
Deux alliés inattendus vinrent se joindre à ces dévoués.
Je regardais, un jour, gonfler au Pré-Catelan un de ces ballons primitifs qu'on appela ballons à feu, puis Montgolfières,--et que l'aîné des Godard avait cru pouvoir surbaptiser en les nommant _Montgodarfières_.....(!!!)
Rien de plus beau au monde,--y compris même et certainement l'ascension d'un aérostat à gaz,--rien de plus émouvant que le spectacle de cette masse s'enlevant avec majesté et emportant, à côté de ses voyageurs, une fournaise qui vomit la flamme et les étincelles.
(--Quand elle s'enlève!....)
C'était fort terrible à voir gonfler, un peu plus encore, je crois, à monter,--et descendre, donc!--Les bottes de paille disparaissaient, lancées coup sur coup dans un brasier d'où la flamme s'élançait à courte échappée par un tuyau d'un mètre de large, flamboyante avec des milliers de crépitements, sous l'enveloppe de toile...
Un petit monsieur vient à moi, tout petit, méridional en diable, le front le plus renversé que j'aie vu de ma vie, les cheveux retroussés et retombant en arrière comme des baguettes:--un Robespierre Ouistiti.
Il se présente en se nommant. C'était Saint-Félix (Théobald!)--le désespoir de l'excellent Jules de Saint-Félix qu'un journal, abusé cette fois de plus--et ce ne sera pas la dernière!--faisait monter encore l'autre jour en ballon avec nous au lieu de celui-ci:--Saint-Félix, la préoccupation de Périchot, qui, littérateur lui-même, m'a demandé l'autre jour, les yeux dans les yeux,--si Saint-Félix était un bon auteur...
--Vous avez fait plusieurs ascensions, monsieur Nadar: vous êtes mon ancien et je viens vous saluer. Celle-ci va être ma première.
Je regarde mon petit homme. Il parlait de tenir compagnie à cette fournaise, à mille mètres en l'air, comme s'il se fût agi de boire un verre d'eau.
--Vous montez là-dedans, monsieur! lui dis-je.--Et, sans indiscrétion,--y avez-vous affaire?
--Pas le moins du monde!
--Alors vous êtes un imbécile...--Permettez, permettez!!! mais si vous n'y montez pas, je prends la place!
De là, comme dit H. Monnier, data notre liaison, très-passagère.--Saint-Félix venait donc nous offrir son concours--absolument désintéressé! m'assura-t-il.
J'acceptai de bon coeur cet auxiliaire, et pour reconnaître le bon vouloir qu'il témoignait, je lui dédiai, en attendant nos ascensions, les fonctions purement honorifiques de secrétaire de la rédaction de l'Aéronaute,--paraissant au moins douze fois par an! disait le titre,--en attendant qu'il dirigeât la comptabilité de nos futures recettes.
Il confectionna donc avec moi le premier numéro; mais il m'aida surtout, d'une manière générale et comme il put, à me débrouiller, tant bien que mal, des difficultés administratives et de l'innombrable, effroyable correspondance qui nous pleuvait matin et soir de tous les mondes habités.
Il prit sa place dans les deux ascensions du _Géant_,--la seconde fois, malgré un pressentiment obstiné qui ne l'arrêta point,--et il supporta ses graves blessures avec courage et résignation.
Notre second auxiliaire imprévu s'offrit dans la personne étrange d'un brave garçon que tout Paris connaît.
Feray, barbe blonde en toute venue, chauve comme dix académiciens,--(analogie passionnelle: la Souris, «_ce petit animal vorace et inquiet_,» a dit Buffon; mais Feray fait défaut comme voracité, manquant même du simple appétit),--Feray fait miroiter dans toutes les rues de la ville, au soleil Parisien et à la pluie, depuis tout à l'heure vingt ans, son crâne toujours nu et blanc comme l'ivoire. Ce crâne provoquant, en mouvement toujours, semble appeler les alouettes. Feray affirme que l'usage du chapeau lui donne mal à la tête.--Des théories! Passons.
Feray est un excellent homme, qui possède une vertu que j'estime fort: l'indignation, cet enthousiasme retourné. Feray a soif de justice: il se met en avant dès qu'il voit ou croit voir une iniquité. Un mauvais plaisant, à la suite d'une querelle de bal masqué, l'avait jadis baptisé: «--_L'homme--qui--m'a--arrêté--quand-- j'ai--battu--le--Turc._»--C'était un peu long. Feray a protesté, d'autant plus justement que les profanes allaient chercher midi à quatorze heures à propos de cette inoffensive plaisanterie. Feray est d'ailleurs connu de tous les honnêtes gens et il est même passé à l'état de figure historique: en 1848, il fut élu vice-président de la Commission du Travail, installée au Luxembourg,--et Louis Blanc, dans son _Histoire de la Révolution de 1848_, le remercie de l'avoir débarrassé au 15 mai, non sans danger personnel, des gardes nationaux qui s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti.
Ce personnage bizarre, légendaire, éternel, éburnéen, que vous avez rencontré, dans tous les lieux publics, toujours nu-tête, toujours courant et remuant,--section des Agités,--cet «Homme Électrique,» comme l'a si éloquemment dénommé le journal _le Hanneton_; cet Ange de la calvitie, ce genou exaspéré exerce une profession honorable en même temps qu'inouïe:--de plus en plus invraisemblable, l'honnête et chauve Feray vend de l'eau--_pour conserver les cheveux!_