À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 12
--Parce que rien ne me déconcerte et ne me fatigue comme une lutte contre la routine entêtée. Quand je me suis heurté dix fois contre une absurdité, à la onzième fois je cède la place.--Et puis, au milieu des préoccupations de toutes sortes, des tribulations et des tracas qui ne me faisaient trêve ni jour ni nuit, il y avait pour moi nécessité première, question de vie presque, à ne rien prendre de haute lutte avec l'homme que j'avais chargé de la conduite de tout le matériel.--Où la chèvre est attachée... dit le proverbe.--Une intervention virtuelle de ma part eût pu déterminer le mauvais vouloir avoué, l'abandon de mon chef d'équipe la veille de ma première ascension une fois annoncée. _Je n'avais pas le temps!_
Et enfin, au bout du compte, il ne s'agissait que de notre peau!
Après la première descente difficile, si nous en revenions,--on verrait!
Que me demandiez-vous de m'occuper davantage de cette soupape, quand je ne savais pas seulement où j'allais exécuter ma première ascension?
Car, tout en faisant face, Dieu sait avec quelle peine! aux nécessités des payements quotidiens, en surveillant et activant la confection du matériel, j'en étais encore à chercher la place où je m'enlèverais.
Le terrain de Longchamp et celui des courses de Vincennes me faisant défaut, je n'avais plus à Paris qu'une place possible,--le Champ de Mars.
Dans ma pensée, en effet, l'ordre du spectacle que j'avais entrepris ne pouvait admettre le Pré-Catelan, où encore je retrouvais cette nécessité première de fabriquer le gaz sur place,--qui avait déjà fait échouer mon projet de première ascension à Bade,--et encore moins l'Hippodrome, dont j'avais très-nettement et à plusieurs reprises repoussé les propositions.
Restait donc le Champ de Mars.
Mais le Champ de Mars, il faut le demander,--et c'est là que je me heurtais contre une certaine difficulté...
Quelques mots d'explication sur ce point délicat sont nécessaires.
Bien que respirant assez mal en ces temps-ci pour avoir besoin, par certaines matinées surtout, d'aller chercher plus loin l'air libre qui me manque et que j'aime, je reconnais pourtant au moins que nous vivons à une époque où tout honnête homme a, en somme, le droit de conserver les souvenirs qu'il regrette et la pensée qui lui est chère, et qui, éternelle, ne saurait désespérer jamais.
Mais je considère aussi que ce respect de soi-même ne peut commander le respect aux autres qu'à la condition première d'un désintéressement qui n'admet ni transaction ni compromis.
Celui-là est mal venu auprès de moi, qui trouve le terme moyen entre sa conscience et son intérêt, et j'apprécie qu'il est honteux de tendre la main devant celui qu'on n'aime pas.
De même et pour tout dire, puisque j'y suis,--dussé-je encore ici m'attirer quelques rancunes de mes plus proches,--je ne saurais en aucun cas avoir tant seulement l'air de jurer ce que je ne voudrais point tenir, et il est des formules que je dédaigne fort, étant de ceux qui pourraient tout au plus donner un serment, mais qui n'en _prêtent_ pas.
J'ai la fierté de croire qu'il n'existe pas au monde une puissance qui puisse sur moi quelque chose, parce qu'au monde je ne vois pas un homme plus indépendant, défiant à l'impossible toute persécution, puisque je puis transporter partout ma tente et gagner partout le pain des miens.--Écrasé même, je serais plus fort encore que celui qui m'écraserait, car je le défierais de me mépriser.
Liberté parfaite, je suis tout disposé à accorder à mon voisin d'être lâche et bête autant qu'il veut, à la condition qu'il me laisse libre de penser ce que je veux, selon ma guise. Cette indépendance chère et supérieure à tout, je la dois au désintéressement inné qui ne me laisse pas mémoire d'avoir de ma vie envié ce qui me manquait,--et en première ligne de ce qui me manque et qui me manquera toujours, je vois l'extrême luxe, et, surtout, toutes fonctions publiques et distinctions honorifiques, quelles qu'elles soient. Je n'aurai jamais la prétention de conduire les autres, ayant tout juste celle de me conduire moi-même,--et j'en arrive ici jusqu'à éprouver une défiance et presque une aversion instinctive devant tout candidat. Il m'inquiète, dès lors que je vois celui-ci donner du coude de droite et de gauche dans l'estomac de ses voisins pour passer devant et dire aux imbéciles,--c'est la foule: «--Voyez combien je suis plus habile, plus éloquent, plus fort, plus beau et joli que ceux-là: prenez-moi!»--Je déclare que je ne serai jamais tant seulement adjoint au maire de mon village, si jamais le repos dans un village m'est donné.
Je ne sais pas croire ni aimer à demi, mais on voit de reste que je n'ai jamais été, que je ne serai jamais ce qu'on appelle un homme politique,--trop absolu dans ce que je pense pour conformer jamais ma pensée à un mot d'ordre, d'où qu'il vienne, trop éloigné des majorités pour même faire partie des minorités que chaque lendemain fait majeures, ayant toujours été ma petite église à moi seul,--et fuyant avec grand soin tout troupeau pour ne point attraper de puces et n'être pas mordu par le chien.
--Ah! jeune homme! voulait bien me dire un jour M. Guizot,--vous ne savez pas ce que c'est que la Raison d'État!
--Ah! certes, Monsieur,--et dussé-je vivre cent ans, qu'à cent ans je mourrai dans la peau d'un jeune homme qui ne l'aura jamais su!...
Mais cette aversion même que j'ai pour la technologie politique proprement dite a l'avantage de me laisser entière, absolue et sans distraction, la réserve des appréciations de ma conscience. Je suis sur le grand Rail tout droit d'où l'on ne peut jamais dérailler, et je m'y trouve en vérité trop bien pour ne pas m'y tenir, étant certain, là, de ne me contredire ni me tromper jamais. Je n'ai de ma vie mis les pieds dans un club, je ne sais pas ce que c'est qu'une société secrète; mais plus je vieillis, plus j'aime et admire ce que j'admirais et aimais étant jeune, et, ni pour ma vie ni pour la vie même des miens je ne me laisserais arracher seulement l'ombre d'une concession sur ce qui est à jamais ma foi.--_Æternus quia impatiens!_
Pour en finir au plus tôt avec cette profession de foi qui me pesait, devant ceux qui ne me connaissent pas,--j'ai, avant tout, l'amour fervent et l'éternel respect du Droit. De même qu'il est à terre des couteaux que l'homme loyal ne ramassera jamais, fût-ce contre son plus mortel ennemi, ainsi je pense, contre mes adversaires et même, s'il est besoin, contre mes amis, que rien ne justifie ni n'excuse ce crime, le plus grand de tous:--l'atteinte portée au Droit.--Une seule chose pourrait aggraver ce crime: son succès.--Dès lors que vous appréciez que la fin justifie les moyens, vous vous appelez Escobar et vous êtes l'ennemi. Je n'admets pas ces distinctions à l'usage de certains raffinés, entre l'honnêteté politique et la probité privée:--coquin de ci, coquin de là,--je ne connais rien autre chose. La morale est une et éternelle, et un croc en jambe ne me convaincra jamais.
Je ris à les voir se chamailler avec des mots et chercher à raccommoder ensemble des vocables: Autorité!--Liberté!
«--_Bourgogne!_--_Armagnac!_--Dites donc _France!_» s'écriait une belle parole perdue dans je ne sais quel mélodrame.
--Autorité!--Liberté!--Dites donc le seul mot vrai, ce mot doux aux bons, aux mauvais terrible, le mot divin qui embrasse tout:--JUSTICE!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Donc, appréciant qu'il est déloyal et honteux à qui ne donne rien de demander quelque chose, et vivant à l'écart de tout, je ne me sentais aucune espèce de disposition à m'approcher pour solliciter... même ce qui m'appartenait.
XIII
Un bilan. -- Les cuistres et les niais. -- Le monsieur de Seine-et-Oise. -- Style lapidaire. -- Les âmes soeurs. -- _Le patron!_ -- Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. -- Galvanisme. -- Question _ubi_. -- Le Champ de Mars. -- Temps perdu. -- La Bérésina! -- Victorien Sardou, propriétaire. -- Deux voisins de campagne. -- Le maréchal Magnan. -- Un billet. -- Justice rendue. -- L'ingratitude. -- Trois collèges peu électoraux. -- Au gaz! -- Mon condisciple Forqueray. -- Le talisman. -- _Plus lourd que l'air!_ -- Ce n'est qu'impossible! -- Devant le conseil. -- Un magistrat. -- _Un dimanche!_ -- Le _Pont cassé_ du sieur Séraphin. -- _Plus lourd que l'air, plus fort que tout._
On voudra bien reconnaître pourtant que ce que je souhaitais avec tant d'ardeur n'était pas,--pour moi personnellement,--d'un intérêt fort précieux.
Car le bilan,--non pas probable, mais certain,--en ce qui me concernait, n'était que trop facile à établir d'avance.
1° Je proclamais une idée nouvelle pour l'infiniment grand nombre:--logiquement donc et historiquement, je devais m'attendre à tous les désagréments qui assaillent tout homme dans mon cas: attaques, injures de tous cuistres, lâches et gredins ténébreux;--morsures au talon de par tous les niais,--je vous raconterai, à sa place, le joli discours d'un monsieur de Seine-et-Oise,--sans parler de la raillerie supra-française à la portée de tous ceux qui, pour s'excuser de ne rien comprendre à ce que je voulais faire, naturellement devaient en rire supérieurement.
Rien n'y a manqué:--lettres de goujats anonymes, insultes des compères Moigno et Meunier, traduites jusqu'en style lapidaire par une autre digne soeur de ces deux âmes.
Je ne parle pas des inconvénients physiques: ils furent appréciables et durent faire jubiler le coeur de quelques honnêtes gens.
2° S'agissait-il donc d'argent?--Mais, tout convaincu que je fusse sur ce point d'un succès--qui ne devait pas me revenir (--je dirai tout à l'heure de combien je m'étais trompé), je n'étais pas assez aveugle pour ne pas apprécier tout d'abord que je commençais par m'engager, moi, la plus proverbiale incapacité financière, dans une entreprise énorme et pleine d'aléas;--que j'affrontais d'abord, moi-même et seul, un premier déboursé formidable et trop certain d'une part,--et que d'autre part j'allais porter quelque préjudice à mon établissement photographique--Dans les conditions que j'ai dites surtout, cet établissement n'allait pas impunément se passer de la présence de son chef. Le public, même quand il achète des chemises, aime avoir affaire au _Maître de la maison_.
Sans parler des concurrents, qui ne négligeraient rien pour profiter de l'excellente occasion, ni des ennemis au guet, le plus bienveillant des hommes, mon cher et bon camarade Cham, ne taillait-il pas déjà, sans penser à mal, le digne garçon! le crayon qui allait tracer dans le _Charivari_,--mon ancienne maison!--ce dessin que j'eusse trouvé plus comique encore s'il s'était agi d'un autre:--
Un monsieur à un photographe:
--Monsieur, je désirerais avoir mon portrait?
--Rien de plus facile, monsieur! Prenez donc la peine de monter!
Et au fond, en l'air, un ballon...
Mon vieil ami Clairville et son collaborateur Dornay sans aucune malveillance, tout au contraire, ne jetaient-ils pas déjà sur le papier _le scenario_ de cette pièce qui montra pendant cent soirées consécutives au public du théâtre Déjazet,--_Monsieur Nanar_--courant en vareuse blanche après son hélice, et poursuivi par un client obstiné qui s'acharne, mais en vain, à obtenir de lui son portrait?
Dépense certaine d'un côté, perte assurée de l'autre, voilà donc le point de départ; et, s'il y avait succès d'argent, avec les frais écrasants de cette entreprise en dehors des proportions ordinaires, les quelques mille francs que je glanerais après la vraie moisson faite au bénéfice de mes mécaniciens et inventeurs,--dont je ne satisferais peut-être aucun!--ces quelques billets de mille francs arriveraient-ils à compenser le dommage?--Quelle folie donc à moi de quitter mon bon et brave gagne-pain photographique!
Rien encore n'a manqué à cette partie du programme,--si ce n'est les quelques mille francs glanés en question.--Jusqu'ici, découvert énorme, mon établissement tué,--que j'ai galvanisé six mois durant au sortir de mon lit de blessé,--et que je vais tuer de nouveau tout à l'heure en repartant...
3° Enfin s'agissait-il de vanité à satisfaire, d'un besoin de bruit, d'une réputation à faire ou à augmenter?--Mais j'ai travaillé beaucoup déjà, et, bon ou mauvais, j'ai beaucoup produit. Mes journaux, mes livres, mes caricatures, ma photographie, et surtout la cordiale camaraderie de mes confrères en journalisme et la bienveillance du public, m'avaient donné toute la notoriété que j'eusse pu souhaiter jamais.
En vérité, il me semble que je n'avais pas besoin de monter en ballon pour m'appeler Nadar!
Hélas! mes bénéfices personnels n'avaient pas besoin de la triste démonstration des faits pour être évalués à beaucoup moins que 0.
Puisqu'il ne s'agissait donc pas d'un intérêt privé (--c'eût été idiot!)--il y en avait donc là un autre, incontestable,--immense, si j'avais raison,--touchant, même si j'avais tort, et devant lequel toutes considérations privées, tous autres scrupules, toutes répugnances devaient céder.
Que faire, en effet? Fallait-il aller demander à l'Angleterre, toute prête, la place que j'avais, de droit, chez nous?
Si peu _Chauvin_ que je fusse, pouvais-je seulement offrir à des yeux rivaux le premier spectacle de la plus grande tentative aérostatique (pour ne parler en ce moment que d'aérostation) qui eût été faite encore, et ne devais-je pas la réserver à notre pays, qui a vu s'élever le premier ballon des Montgolfier?
Le Champ de Mars ne m'appartenait-il pas _de droit_, comme le lieu consacré, traditionnel,--le berceau presque de notre «toute française» aérostation?
Ne savais-je donc pas moi-même, pour me rassurer tout à fait,--et qui eût pu mieux le savoir?--quel désintéressement, quelle abnégation j'apportais dans cette grande entreprise?
Je ne trouvais rien à répondre à tout cela, qu'on me répétait constamment autour de moi,--et pourtant, par une distinction puérile que quelques-uns comprendront peut-être, je souhaitais avoir la disposition libre du Champ de Mars,...--mais je ne me serais jamais décidé à le demander...
Et comme il n'était guère probable qu'on vînt me l'offrir sur un plat d'argent, je l'attendrais peut-être encore, sans quelques bons amis qui se mirent en campagne.
Ne demandant rien à personne, n'ayant jamais crainte de sentir le terrain manquer sous mon pied, c'est-à-dire n'ayant jamais convoité, gêné ni envahi la part d'autrui,--étant toujours enfin, j'ose le croire, autant qu'il est en moi à la disposition de mon prochain, je peux dire que j'ai toujours eu le bonheur d'avoir des amis--et de bons amis même--partout.
De bonnes âmes donc, qui ont nom Saint-Albin, Jubinal, Choler, de Pages, de Beaufort, Piétri, s'étaient inquiétées de la détresse d'un citoyen fort empiergé d'un gros ballon dont il ne savait que faire, et une fois fait, chacun d'eux s'était mis à l'oeuvre, qui de droite, qui de gauche.--Et pendant que ces braves gens trottaient, je n'aidais rien, restant lâchement dans la coulisse et venant seulement aux nouvelles...
Mais que de temps perdu là encore! Que de pas et démarches inutiles! Que de courses sur fausses pistes!
--M. le préfet Haussmann est fort bien disposé pour cette idée, me disait-on; mais le Champ de Mars ne le concerne point.--Je vais au ministère de l'Intérieur.
--Le ministère de l'Intérieur voit d'un bon oeil le projet de ces curieuses ascensions; mais le Champ de Mars dépend uniquement du ministre de la Guerre.
Or il m'apparaissait que généralement on avait quelque peur du ministre de la Guerre...
J'allais de l'un à l'autre, impatient, enfiévré, énervé,--découragé parfois à mettre le feu à mon ballon,--moi dessous!--Je voyais les jours s'écouler, les dernières feuilles des arbres tourbillonner sous le vent d'automne,--et l'hiver accourant!
--L'hiver! Pour moi Moscou et la Bérésina!
_Enfin Malherbe vint!_ dit Boileau.--Ce n'était pas Malherbe, ce fut Victorien Sardou. Il était réservé à Sardou d'enlever la position.
Il faut savoir que Sardou, par une rencontre de fortune, s'était trouvé, un très-beau matin, acquéreur du château des princes de Béthune sur le coteau de Marly, tout justement au-dessous de la propriété du maréchal Magnan.
On avait voisiné, et comme notre Sardou n'est pas charmant seulement au Gymnase, le maréchal, qui chaque soir, au retour de Paris, montait à pied la côte derrière ses chevaux, entrait presque quotidiennement chez son aimable voisin, et se délassait des travaux de la journée en faisant quelques tours de bonne causerie sous les grands arbres du jeune auteur.
Sardou, toujours vaillant, toujours prêt, eût attaqué la place dès le jour même; mais le maréchal n'était ni à Marly ni à Paris. Il accomplissait je ne sais quelle besogne militaire dans quelque place forte,--Strasbourg, je crois,--que je donnai de bon coeur à tous les diables à ce moment-là.
Il fallait attendre.
Je n'attendis pas longtemps.
Deux jours après, je recevais de mon ami le mot que voici.--Je n'ai pas besoin de souligner toute l'indulgence, toute la délicatesse de ce billet:
«Marly-le-Roi, jeudi 17.
«Mon cher ami,
«_Enlevé, le ballon!_... J'ai vu hier au soir le maréchal, qui te donne tout le champ de Mars. C'est solennellement promis, mais il désire te voir pour te remettre la permission écrite en mains propres. Va donc le voir aujourd'hui à la Place, de midi à deux heures: il t'attend. _Je ne saurais d'ailleurs assez te répéter que tu n'as rien à demander,_ que la chose est accordée. . . . . . . . . . . . . . . .
«Et là-dessus, bonne poignée de main, courage, en avant!
«Ton dévoué de coeur,
«VICT. SARDOU.»
«P. S. Si tu as encore besoin de moi?...»
Je me présentai donc chez le maréchal Magnan, et en complétant les détails que Sardou lui avait indiqués sur le but de mon entreprise, je le remerciai d'aider au grand oeuvre de la future Navigation Aérienne.
Mais je tiens à dire--et je tiens à dire tout de suite--que j'eus bientôt à remercier le maréchal pour quelque chose de plus.
S'il avait paru s'intéresser d'abord à ma théorie du _Plus lourd que l'air_, s'il aida puissamment l'entreprise de mes ascensions, il ne me fut pas possible plus tard de ne pas voir qu'il portait un intérêt autre et au moins aussi réel à ma situation personnelle, si périculeusement engagée d'abord, si gravement compromise ensuite.
Quelque peu surpris, me parut-il un instant, que notre religion ne fût point précisément la même,--ce qu'honorablement je n'aurais pu ne pas lui témoigner,--il n'en fut ni moins bienveillant ni moins cordial, et j'eus surtout lieu d'être plus d'une fois touché de la préoccupation de père avec laquelle il s'inquiétait toujours du sort des chers miens... Il est des paroles qu'on n'oublie pas, et d'autant qu'on les attendait moins.
Pour moi plus qu'un autre, je regarde comme un devoir de dire que j'ai trouvé le maréchal Magnan essentiellement bon et humain.
Je crois pouvoir ajouter que, si j'ai un vice, ce ne sera jamais le plus abominable de tous:
--L'ingratitude.
Contre le soupçon de flatterie, je ne pense même pas à me défendre.
Tout fut bientôt réglé avec le ministère de la guerre, où je trouvai aussi bon accueil de MM. le général De Jean et du colonel de La Pisse, que je l'avais reçu des généraux Soumain et de Villiers, et du colonel Sautereau.
On eût dit qu'il y avait un mot d'ordre de bienveillance, d'encouragement et d'affabilité.--_Plus lourd que l'air_ ne comptait plus ses conquêtes!
Je n'avais plus qu'à m'occuper des préparatifs matériels de ma première ascension. Je dis _première_, car, bien que je n'eusse d'abord songé qu'à obtenir une fois le Champ de Mars,--ce qui eût été une ruine plus que complète,--le maréchal, qui y voyait d'un peu plus loin que moi, me l'avait libéralement et spontanément donné pour quatre.
Il fallait d'abord s'occuper du gaz.--De par le privilége de l'indiscipline qui dut me faire essayer jadis de trois collèges, qui furent pour moi moins qu'électoraux,--Versailles, Lyon et Bourbon, à Paris,--il n'est pas un coin de rue où je ne me cogne du nez contre un ancien condisciple.--J'allai donc trouver le soir même mon vieux camarade Forqueray, ingénieur de la Compagnie Parisienne du gaz.
Je fus étourdi, renversé de ce qu'il m'apprit:
--La grosse prise se trouvait derrière l'École Militaire.
--Pour amener le gaz au centre du Champ de Mars avec des tuyaux de cinquante centimètres,--(en avait-on suffisamment dans les magasins?)--il s'agissait de creuser une tranchée de douze cents mètres, à un mètre cinquante de profondeur.
--Pour préparer et exécuter cette besogne, il fallait un travail de je ne sais combien d'hommes pendant je ne sais combien de jours et de nuits.
--La Compagnie Parisienne, appréciant les pertes et autres dérangements réels que lui causait tout gonflement de ballon, ne donnait dans ces cas le gaz qu'à 40 centimes le mètre cube, 10 centimes de plus qu'au prix ordinaire:
Donc, 6,000 mètres,--total: 2,400 fr.
Mais ce chiffre n'était rien vis-à-vis de l'effroyable dépense des tranchées.
Et il y avait encore une autre question vers laquelle je n'osais même pas me retourner:--l'argent pour tout cela!...
Ces détails me furent confirmés par M. Lepeudry, ingénieur en chef du service extérieur.
C'était grave;--mais j'avais une telle foi dans mon talisman,--le _Plus lourd que l'air!_--Au bout du compte, tout cela n'était guère qu'impossible!
Il fallait d'abord m'adresser au Conseil d'administration même de la Compagnie du Gaz.
Le lendemain matin,--_Plus lourd que l'air!_--je me présentais au Conseil d'administration même.
Je connaissais quelques visages dans le conseil, visages qui dès longtemps s'étaient montrés bienveillants à mon endroit, bienveillance dont j'avais toujours tâché de ne point démériter.
Il y avait, d'abord pour moi, MM. Émile, Isaac et Eugène Pereire,--mes trois premiers actionnaires de la rue Saint-Lazare, auxquels j'avais donné jadis jusqu'à 87 fr. 56 c. pour 100.--Nadar aux Pereire! Quelle gloire!--et auxquels j'ai donné beaucoup moins depuis...
Mais je patiente,--et eux aussi, j'espère!
Il y avait encore mon ancien voisin de Maisons-Laffitte, l'honorable M. Dubochet,--et M. Bixio, un ancien aéronaute!--et M. de Gayffier, directeur de la Compagnie, et M. Rhoné, et qui encore?...
Le conseil était nombreux: une imposante vingtaine de notabilités...
Grâce à la présentation de M. Émile Pereire, je suis introduit aussitôt,--et je commence par établir avec autant d'aplomb que si je n'avais parlé devant des gens qui en savent sur tous points cent fois plus que moi,--ma théorie du _Plus lourd que l'air_...
Quelques objections,--légères.--Passons! Mais non sans constater, tout en passant, le bon vouloir général que je trouve là encore.
J'arrive au but,--et je demande simplement à la Compagnie de me faire exécuter immédiatement les travaux nécessaires.
Accordé!
Parbleu!--_Plus lourd que l'air!_
Je remonte au bureau de l'ingénieur, mon ami
--Ton devis de tranchée, location de tuyaux, pose et dépose est formidable, me dit-il. Sais-tu que nous allons dépasser 20,000 francs?...
--Bigre! c'est roide!--Et le gaz à part?
--Et le gaz à part.
--Marchons toujours!--_Plus lourd que l'air!_ vaut bien ça!
--Ensuite, nous ne pouvons rien commencer sans l'autorisation civile pour l'ouverture de la tranchée sur la voie publique, et l'autorisation militaire pour l'ouverture sur le Champ lui-même.
--Je cours les chercher.
--Mais c'est impossible! tu n'as plus qu'un jour, malheureux! et il faudrait ces autorisations non pas aujourd'hui, mais immédiatement, _avant-hier_,--et encore!
--Nous les aurons!