À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 11
Je ne me couche plus ni ne m'assieds. J'ai trouvé presque du même coup les mille et mille mètres de soie, bien solide et _une_.--Un jeune géomètre, M. Tisseron, passe deux nuits et trace nos épures, sur lesquelles les deux Godard n'ont plus que la peine machinale de tailler les immenses fuseaux.--Des placards de toutes couleurs s'épanouissent de trois en quatre jours sur les murs de Paris, convoquant toutes les ouvrières en disponibilité à l'établissement du _Chalet_, dont on nous a loué aux journées la salle de danse.--La femme et la belle-soeur de Louis Godard--deux perfections comme ordre, travail, activité--embrigadent toutes celles qui se présentent et dirigent merveilleusement ce difficile ensemble,--non pas à la façon du chef d'orchestre amateur qui indique de son bâton distrait la mesure, mais le violon en main et donnant le _la_ les premières.
Cependant le reste s'est mis en route et trotte bon train.
Le filet est commandé à la première maison de corderie, dont le chef, M. Yon, aéronaute passionné lui-même, apporte à la confection un intérêt d'artiste.
Un hangar de planches, dressé en une matinée, abrite déjà l'équipe de vanniers qui, sous la direction de leur habile patron, Fortuné, tressent avec le câble, le rotin et l'osier, la maison à deux étages à l'italienne qui nous emportera.
La soupape est commandée.
Le cercle est en main.
Tout va bien!
Le moment est venu, tout juste: je cours au chemin de fer de l'Est, j'écris aux chemins de fer allemands, j'écris au grand-duc de Bade.
Hélas! nous ne partirons pas de Bade!
La très-bienveillante administration du chemin de fer de l'Est a bien vite compris que cette inauguration attirera bon nombre de voyageurs sur la ligne et par l'organe de son secrétaire modèle, mon ancien confrère en journalisme Gireaud, elle m'a accordé le libre transport pour mes produits chimiques,--car il s'agit là de fabriquer notre hydrogène sur place, ce qui n'est pas une petite affaire.
Mais les chemins allemands me refusent la même franchise, et le sourd Zolwerein ne me dispensera même pas des frais de douane.
D'autre part, la maison de produits chimiques Quesneville de Paris et une autre importante maison de Strasbourg reculent devant l'exiguïté du délai.
Disons, en passant et entre mille autres détails oubliés ou négligés, que, sous la savante direction de M. Barral, j'ai été remplir à Grenelle un petit ballon d'expériences, au moyen des appareils Lemaire pour l'improvisation du gaz.--Malheureusement, ces appareils ne peuvent produire l'énorme quantité qui m'est nécessaire.
Me voilà désolé!--Je m'étais si bien promis la chère satisfaction de cette inauguration à Bade!
Mais nous n'avons pas le temps des regrets: les jours se succèdent, les heures nous dévorent, les secondes nous brûlent.
À l'année prochaine, Bade!
Et organisons bien vite notre première ascension à Paris.
Mais je ne veux faire ces ascensions que dans un emplacement libre, presque particulier. Rien d'officiel,--_Rien des bureaux!_ comme dit _le Tintamarre_.--Il n'y a qu'un endroit: le terrain des courses de Longchamp.
Et le gaz, comment y viendra-t-il?--Nous verrons plus tard!
--Si on se préoccupait de tout!...
Je vole chez un ami que j'ai la chance de compter parmi les membres du Jockey-Club, et il se trouve justement que c'est le garçon le plus sympathique à tous, lettré, spirituel comme s'il n'avait pas cinquante mille livres de rentes, et, quoique jeune, d'une influence très-réelle, très-aimé qu'il est parce que très-aimable.--J'ai nommé le marquis du Lau d'Allemans.
--Ce sera difficile! me dit-il. Le Comité (--toujours les Comités!) tient à son Champ. Nous avons des spécialistes forcenés de jalousie, et il nous faut ici l'unanimité.--Courez d'abord chez Paul Daru: si vous persuadez Daru, vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. Voici un mot pour lui.--Voyez ensuite Charles Laffitte, le duc de Galiera, Mackensie, Delamarre.
Parfait accueil, très-bienveillant intérêt de M. Paul Daru. Il a bien vite compris qu'il y a là quelque chose à encourager.
De même chez M. Charles Laffitte, mon ancien et charmant voisin à Maisons.
De même chez M. Mackensie.
De même auprès de M. Delamarre.
Bon espoir chez le duc de Galiera.
Je vois tout le monde, et aussi le digne M. Grandhomme, agent du Cercle. Ne négligeons rien!
Le Comité s'assemble: il en est qui se dérangent et arrivent de la campagne tout exprès...
Patatras!... Tout s'écroule: un bulletin noir--signé, si je ne me trompe, de M. le baron Lupin--déclare l'aérostation indigne d'être admise sur le terrain des chevaux.
Je recours chez mon ami du Lau:
--Alors sauvez-vous bien vite vers nos rivaux des courses de Vincennes, et voyez d'abord un homme très-obligeant et agréable, le baron Finot.
Je repars, l'oeil sur ma montre, et je ne trouve point M. le baron Finot,--mais je rencontre là un vieux camarade à moi, Sabine, secrétaire de la Compagnie.
Il soumet ma proposition à M. de Saint-Germain,--que cela regarde surtout, m'a-t-il dit.
ACCORDÉ!
À la bonne heure!
Les Messieurs d'ici ne font pas tant de façons au moins.--_Mais!_...
... _Mais_ seulement ils m'imposent une petite condition:
--c'est qu'ils prendront _le quart de ma recette_, ou gracieusement, à mon choix, _dix mille francs_ de ma poche,--une bagatelle!--à l'effet de créer un Prix nouveau en mon honneur!
DIX MILLE FRANCS! Mais, si je ne me trompe, c'est sur le pied de cinquante francs par chaque jour de course que la ville leur loue ce terrain....
Je refuse par acclamation la libéralité de M. de Saint-Germain.--Ces négociants-ci sont trop forts pour moi!
Et refusant, je ne puis m'empêcher de rire en pensant à la création du _Prix Nadar_ pour l'amélioration de la race chevaline,--une spécialité que je n'avais point encore songé à aborder!
Mais il ne s'agit pas de rire, et pendant que je cours, perdant mon temps, à droite, à gauche, après celui-ci, après celui-là,--car les courses à Paris sont toujours doubles, quand elles ne sont pas triples,--je ne passe pas une journée sans grimper jusqu'à deux et trois fois par chaque vingt-quatre heures à mes ateliers divers dispersés dans les Batignolles,--et le ballon avance--et le ballon est fini--et...
--qu'est-ce que je vais en faire à présent?...
Autre question:
--Transporté dans le rêve par l'inscription de mon souscripteur aux dix mille francs, je me suis arrêté court sur le terrain des souscriptions.
J'ai si bien senti que ce terrain était trop mien, pour ne pas le quitter pour un instant sans hésitation, ni crainte aucune! Si je voulais--_fara da se!_--me passer de tout le monde et gagner avec mon ballon le premier capital de ma Société, je n'avais plus le temps de suivre cette piste.
Sans cela, même à cette heure et après les dures épreuves par lesquelles il m'a fallu passer, je jure qu'alors lancé, j'eusse fait jaillir des pavés, en les frappant du pied, un million, s'il l'eût fallu, au profit de l'hélice aérienne et des plans inclinés!
Une école physiologiste ne met point la force dans les muscles, mais dans le grand central et le plexus nerveux.--Or je sentais en moi une irrésistible puissance d'influx magnétique et, la certitude infinie, imperturbable du succès me faisant réussir, chaque victoire décuplait ma vaillance irrésistible comme se multiplie par elle-même à l'infini cette incalculable force qui a nom la vitesse acquise.
Le fâcheux fut pour moi de lâcher un instant prise:--le courant électrique fut brisé.
Et ici commence l'interminable et douloureuse série des revers,--car la fortune ne pardonne pas au joueur qui quitte les cartes en pleine veine...
De ces difficultés, de ces chagrins, de ces angoisses, on me permettra de ne dire ici qu'une très-faible partie,--dans l'intérêt de la Cause, comme on dit au Palais,--et aussi pour ne pas abuser de la permission d'ennuyer mon lecteur.
L'épigraphe de ce livre porte:--_Rien que la vérité!_--Pas moins, mais pas plus.
Je dirai peut-être une autre fois:--_Toute la vérité!_
Mais ce sera à mon heure,
--après le succès!
XII
Un coin du voile. -- Simple bilan. -- Quel mois! -- Le vrai pacte. -- Théorie du prêteur et de l'emprunteur. -- A. Dumas fils. -- En quête. -- Plus royalistes que le roi. -- Un épisode -- L'abbé B...d. -- _Je t'attends!_ -- Le calice en vermeil. -- _Les diamants de ma femme!_ -- Un poulet qui aime un canard. -- Théorie élémentaire de la soupape. -- Un homme pratique. -- Pas le temps! -- _Ubinàm gentium?_ -- Le droit de tous. -- Les termes moyens. -- Prêter et donner. -- Ce qui me manquera toujours. -- À bas les candidats! -- Adjoint au maire. -- Profession de foi. -- Les couteaux à terre. -- Escobar. -- Bourgogne! Armagnac! -- Justice!
Si peu embarrassé que je sois à parler de mes propres affaires, des intérêts qui ne sont pas les miens seuls ne me permettent, ai-je dit, de soulever ici qu'un très-petit coin du voile qui cache tant de tristesses.
Le lecteur, d'après le peu que je lui dirai en courant, devinera ce que j'ai dû lui taire, et il me pardonnera l'aridité de ces rapides détails, indispensables à plusieurs points de vue. Je suis bien loin, malheureusement, d'avoir l'habileté magistrale du grand Balzac, qui se plaisait à faire intervenir au milieu de son drame le Chiffre,--cette puissance terrible, comme la Fatalité antique, dans notre société moderne,--et de ce chiffre même, aride, antipathique, savait tirer la passion palpitante et l'intérêt haletant.
Je dois établir simplement ici le bilan approximatif des ressources et des dépenses de mon entreprise.
Comme ressources, je pouvais donc compter sur un premier souscripteur, M. B...t, pour 10,000 fr.--et sur le second, M. B...o, pour X. (Cet X devait plus tard signifier 500 fr.)
Total: 10,500 fr.
Rien de plus, car mes ressources personnelles étaient nulles: sans patrimoine, d'une part, je n'avais jamais songé, d'autre part, comme je l'ai dit, à mettre de l'argent de côté. Des deux familles auxquelles j'appartiens, l'une est beaucoup trop pauvre, l'autre beaucoup trop riche pour qu'il me vienne jamais à la pensée, fût-ce en danger de mort, de leur emprunter un centime.--Enfin, je ne pouvais, ai-je dit encore, demander aucune aide à mon établissement photographique, propriété commune et encore grevée d'une partie des frais de son installation.
Or, qu'avais-je à payer?
D'abord, pour la soie, 60,000 fr.
Ensuite, à L. Godard, entrepreneur de la confection, et aux termes du devis qu'il m'avait tout d'abord remis, 9,000 fr.
Nous verrons plus tard dans quelles proportions surprenantes devait s'accroître ce devis...
Puis le filet, la nacelle, les agrès, etc., etc.
Donc, pour le début, le problème était ainsi posé:
Avec 10,500 fr. commencer par payer 69,000 fr. à premier dire.
Je me rappelle avec quel serrement de coeur et quel frisson d'épouvante je vis, le premier soir, donner le premier coup de ciseaux dans ces ballots de taffetas blanc qu'on apportait par petites charretées...
Un peu plus, j'allais crier:--N'allez pas plus loin! Comptez ce qui est taillé et qu'on remporte le reste!
Mais je ne suis pas non plus celui qui s'arrête.--Marchons toujours! me dis-je.
Et, fermant les yeux, j'avançai.....
Par quels procédés arrivai-je à renouveler le miracle de la multiplication des pains et à donner à tous les ayants droit satisfaction telle, qu'au bout d'un mois--je dis un mois!--mon ballon, ensemble et détails, était prêt à s'enlever!
Mais quel mois! et qui saura jamais, qui pourra jamais soupçonner les efforts, la tension d'esprit, les bouillonnements de cerveau, les insomnies brûlantes, la fièvre permanente de ce cruel mois, fouaillé, comme par l'urticaire, de la nécessité de faire jaillir chaque soir de mon imagination l'argent exigé par les payements du lendemain!
Car il fallait être plus qu'exact: devant les nécessités d'urgence suprême de cette besogne _in extremis_, le moindre arrêt, la moindre indécision dans l'élan des travaux eussent été mortels.
J'avais bien deux ou trois dizaines de mille francs confiés par moi dans des temps meilleurs à des amis dans l'embarras. Mais je m'honore de déclarer qu'il ne me vint même pas une seconde l'invraisemblable pensée de m'adresser à mes débiteurs, et j'ajouterai à cette déclaration que ce n'est pas seulement à mon bon sens que je rends ici cette justice.--C'est à un tout autre sentiment, et tout d'instinct, comme toujours, que j'obéissais.
De par le sans-façon avec lequel j'ai toute ma vie considéré et traité les affaires d'argent, j'ai toujours éprouvé une invincible répugnante à réclamer, fût-ce dans les plus grands accès de gêne, une restitution de prêt;--et je ne crains pas de le dire ici, sachant, bien que je n'ai pas de démenti à attendre.--Il m'a toujours semblé qu'il y a là violation du pacte secret entre le prêteur et l'emprunteur, pacte dont on me semble généralement oublier un peu trop la véritable base.
C'est cette base que j'essayais une fois entre autres de rétablir dans une conversation de chemin de fer avec A. Dumas fils.--Il me paraissait, comme tant d'autres, lui qui doit mieux valoir, confondre les choses,--et il se plaignait.
Et je lui répondais qu'à mon sens, l'ami qui vient vous demander un service se donne par ce fait seul barre sur vous, en vous créant dès l'abord son obligé par la jouissance qu'il vous apporte de lui être utile. Le service rendu n'est que la rémunération légitime de cette jouissance, et ce service rendu trouve dès lors son immédiat payement en lui-même.--S'il vient à se rencontrer ensuite qu'il soit dans les moyens de votre prétendu obligé d'ajouter à cela, comme appoint, quelque reconnaissance, vous voilà payé double.
Mais si vous ne vous contentez pas encore, s'il vous prend, insatiable, la tentation singulière de rentrer dans votre argent par-dessus le marché, je n'hésite pas à vous trouver exorbitant et même un peu usurier.
Il me semble inutile d'ajouter que je ne m'adresse ici qu'aux personnes qui parlent une même et certaine langue.--Les gens d'argent, qui se servent d'un autre dictionnaire, sont libres de sauter cette page ou de hausser les épaules.
En résumé, je trouve qu'il est beaucoup plus naturel comme aussi plus facile d'emprunter que de se faire rendre,--et je cherchai mes prêteurs.
Mais les quelques amis dévoués, non pas à mon entreprise, que tous blâmaient, mais à ma personne, étaient rares ou pauvres eux-mêmes; les quelques généreuses spontanéités qui se révélèrent, même très-inattendues, autour de moi étaient comme noyées et disparaissaient sous l'ivraie. Les autres, sur lesquels j'avais compté,--puisqu'ils avaient toujours eu le droit de compter sur moi,--me refusaient toute aide:--par amour de moi! disaient-ils.
Et vraiment le prétexte était tout trouvé et si facile!--«Ce qu'il est de plus sûr, ô mon ami! c'est que vous allez ruiner votre établissement de photographie et vous casser le cou:--n'imposez pas à ma tendresse la douleur de vous y aider!»
Que répondre à ces bonnes gens qui m'aimaient plus encore que je ne m'aime?...
Non. Nul ne pourra deviner quelles suprêmes et parfois étranges ressources a absorbées, englouties jusqu'à sa dernière heure cet aérostat insatiable!--On pourra peut-être seulement soupçonner le débordement et le désarroi où je me trouvai pour ainsi dire dès le premier jour, par ce simple fait, que,--sur le seul devis de L. Godard, s'élevant primitivement à 9,000 fr., je payai par à-compte successifs, au fur et à mesure des exigences et sans mémoires fournis, jusqu'à 22,000 fr., dont reçus,--pour arriver à un mémoire définitif de 41,000 fr...
Sans compter tant d'autres gouffres ouverts autour de ce principal devis...
Mais le pauvre curé de campagne s'est dit qu'il remplacerait sa misérable chapelle, qui tombe en ruines, par une vraie église, grande et belle comme une Cathédrale.
Il n'a rien, ni fortune, ni crédit, ni assistance,--et le Roi est trop loin et le Conseil municipal trop près.
Mais il a mieux que fortune, crédit, rois, et conseillers municipaux:--il a la Foi, et il Veut.
Alors il commence par appeler le maçon et lui dit:--Voici les trois francs que je possède. Mettez à cette place une pierre de trois francs...
--...et bientôt, en haut de la falaise, le clocher de Notre-Dame de Boulogne perce la nue...
Je voulais passer sous silence jusqu'au dernier tous les détails, toutes les péripéties de ce drame agité.--Il est un épisode pourtant que je n'ai pas le courage de garder pour moi seul, tant il m'est bon au coeur de m'en souvenir.
À l'émotion encore que j'éprouve en me le rappelant se mêle peut-être un peu d'orgueil. «--Les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent, disait de Maistre.»--Qu'on me pardonne de dire aussi, comme je le pense, qu'un homme vaut peut-être par les amis qu'il a.
Tous les matins donc, j'armais en course. Un de ces cruels matins,--un des plus cruels, c'était un des derniers,--je saute à bas de mon lit sans sommeil,--et me voilà parti.
Où allais-je? chez qui? je n'en savais rien: j'avais épuisé la liste des dévouements auxquels je pouvais m'adresser.--Or il fallait trouver n'importe quoi, n'importe où:--c'était la paye des couturières! m'avait-on dit la veille.
(--Combien de fois déjà avais-je donné de l'argent pour ces dévorantes couturières!...)
Je pense tout à coup à un jeune abbé de mes amis, vicaire d'une des plus pauvres paroisses de Paris.
Un hasard me l'avait autrefois fait rencontrer, et j'avais été aussitôt vers lui par une irrésistible attraction.
Dès que je le connus, j'eus affection et respect pour ce caractère élevé, humblement soumis, de par un serment aimé, aux sévérités de sa foi. Partant l'un et l'autre des deux pôles les plus lointains, nous nous étions presque tout de suite rencontrés sur le terrain commun où doivent se retrouver les hommes de bonne volonté. Sévère pour lui-même et indulgent aux autres, il ne s'était pas détourné de moi,--et il m'avait donné son amitié, malgré l'éternelle petite guerre de nos dissentiments, qui ne le découragea jamais.--«Je t'attends!» me dit-il toujours et encore, dans sa douce et fraternelle obstination.
Pleine de trésors d'indulgence, pure et calme comme celle d'un nouveau-né, mais regardant face à face les austères devoirs de son ministère, cette âme tendre, d'autant plus sympathique d'ailleurs, semble vouloir se faire pardonner sa vertu, et, comme pour qu'on s'en accommode plus doucement, son esprit enjoué, pittoresque, incisif, qui eût fait la fortune d'un homme du monde, tempère la gravité professionnelle, s'humanise et charme tout chemin par les saillies d'une grâce méridionale.
Je me dirigeais donc vers la maison de celui qui était toujours venu vers la mienne aux heures mauvaises, aux heures du chagrin et de la douleur.
À la porte, je m'arrêtai:--Que vais-je faire, et à quoi bon venir troubler la paix de cette demeure? Ne savais-je pas que celui-ci qui donne ses jours et ses nuits à consoler les malades et les mourants de ce quartier pauvre, ne porte pas seulement aux misérables les consolations de la parole? Ne m'avait-il pas une fois fait la confidence des désespoirs de la lutte inégale de sa pauvreté contre tant de détresses?--Quelle cruauté inutile à lui apporter une douleur de plus!--Et de quel droit, s'il lui reste quelque chose ce matin, venir porter la main sur ce qui appartient plus légitimement à d'autres?
Mais--plus malade peut-être moi-même que tous de l'Idée Fixe, autrement féroce et implacable que la dévorante passion du joueur--il était écrit que je frapperais à cette porte!
Je vois encore s'offrir à moi cette figure ouverte, bienveillante, reposée, que n'a jamais troublée la passion qui veille, tout illuminée encore du plaisir que lui apportait ma visite,--la seconde en tout, un miracle!--puis s'attristant et se désolant à ma parole: «--J'ai mes ouvrières à payer ce matin; je ne sais où trouver l'argent, puisque je viens te le demander!»
Les larmes lui étaient venues aux yeux.
--Je m'étais plusieurs fois reproché la dépense de mon voyage de cet été dans ma famille, déplorait-il, le pauvre!--(il n'avait pas vu les siens depuis je ne sais combien d'années);--maintenant ce sera un remords!--Que faire?--Et combien tu es bon d'avoir pensé à moi!--Et dire que je n'ai rien,--rien!!!...
Tout à coup il se lève, disparaît--et revient, apportant un écrin noir carré, qu'il remet en mes mains.--C'était l'unique bien qu'il possédât au monde:--son calice en vermeil.
--Pardonne-moi du peu, voilà tout! me dit-il
Et ses larmes disparaissant dans son sourire:
--Ce sont _les diamants de ma femme!_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pauvre chère âme!
Il venait me consoler à mon lit de douleur au retour de Hanovre,--puisqu'il est dit que je ne suis bon qu'à le troubler,--et il me plaignait, et il me grondait:
--Quelles transes tu me causes! me disait-il.--_Je suis comme un poulet qui aime un canard!_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais le temps nous presse. Détournons nos regards de ces souvenirs de la route et avançons.
Je n'avais pas que des tracas d'argent.
Il existait entre mon entrepreneur, L. Godard, et moi des dissentiments très-sérieux sur certaines parties importantes de notre construction.
Je ne pouvais parvenir à lui faire comprendre la nécessité première de conformer les dimensions de la soupape surtout--à celles générales de l'aérostat.
Que le lecteur ne s'épouvante pas. Il ne saurait, à aucun point de vue, s'agir ici de problèmes scientifiques, et un enfant de dix ans comprendra au premier mot ce que je vais dire.
Donc, pour éviter qu'un ballon, quand il touche terre pour s'arrêter, ne fasse voile sous le vent et ne soit traîné, comme nous l'avons été en Hanovre, par exemple, tout le monde admettra, et le bon sens le plus élémentaire indique la nécessité première de se débarrasser--au plus vite et dans les plus larges proportions--du gaz qui gonfle ledit ballon.
De cette nécessité, j'avais toujours vu se préoccuper vivement Eugène, l'aîné, l'instructeur et le plus intelligent de la tribu des Godard.
En second lieu, pour qu'un ballon se débarrasse au plus vite de son gaz, le même bon sens commande, n'est-ce pas?--que l'issue réservée à ce gaz--soit la soupape--soit diamétralement proportionnée à la capacité du ballon.
Il n'est pas besoin d'avoir fait une seule ascension pour admettre ces deux principes absolus.
Il ne m'avait jamais été possible pourtant de les faire entrer dans la cervelle de L. Godard et de vaincre son obstination sur ce point.
Jamais je n'avais pu lui faire reconnaître que notre ballon de 6,000 mètres--c'est-à-dire douze fois plus grand qu'un ballon ordinaire de 500 mètres--devait comporter une soupape douze fois plus grande.
--Une soupape est toujours trop grande, monsieur Nadar! ne cessait-il de me répéter, confondant toujours le jeu de manoeuvre pendant l'ascension et celui d'atterrage proprement dit.--Moi, je suis un homme pratique!
--Eh bien! vous verrez, homme pratique, le terrible gâchis que nous aurons à notre première descente par le plus petit vent!
Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'il me promît une soupape double de l'ordinaire, soit d'un mètre,--pour m'en livrer une de 80 centimètres...
La soupape n'était pas ma seule préoccupation avec cet aéronaute trop uniquement habitué à la routinière manoeuvre de ses ballons forains ordinaires.--Mais je reviendrai à son heure sur un autre détail qui me coûta encore bien cher...
--Mais, me dira-t-on, pourquoi, convaincu comme vous l'étiez d'une nécessité aussi flagrante,--pourquoi, prévoyant aussi justement les conséquences désastreuses qui devaient résulter de l'absurde disproportion de votre soupape,--pourquoi, vous qui étiez celui qui commande et qui paye, n'exigiez-vous pas rigoureusement que votre volonté fût faite?...