À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 10

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«L'impossibilité étant admise devant tout bon esprit, M. Nadar s'est donné beaucoup de peine bien inutile pour la démontrer. Je le répète, pour en finir une bonne fois avec l'_impossible direction des ballons_, supposez tous les chevaux d'un régiment attachés par une corde à la nacelle d'un ballon, vous obtiendriez pour tout résultat de voir voler en éclats votre ballon.

«C'est tout à fait ailleurs que l'homme doit chercher les moyens de s'élever, ce qui veut dire en même temps de se diriger dans l'air.

«J'ai vu et acheté autrefois chez Giroux, marchand de jouets, alors rue du Coq, un joujou qui était alors fort à la mode et s'appelait _stropheor_. Ce joujou se composait d'une petite hélice libre se détachant de son support sous le jeu d'une ficelle enroulée et rapidement tirée. L'hélice était assez lourde, pesant bien un quart de livre, et ses ailes étaient en fer blanc plein très-épais. Cette hélice ne volait pas impunément: son essor était si violent dans les appartements que souvent elle allait briser la glace de la cheminée; mais cet inconvénient n'arrêtait pas les amateurs, parce que généralement, au moment où la glace volait en éclats, il fallait courir à l'enfant, dont l'oeil était crevé du même coup.--Voici l'un de ces joujoux, comme j'en ai trouvé beaucoup en Belgique et en Allemagne, et dont la force d'ascension est telle que j'en ai vu passer un par-dessus la cathédrale d'Anvers, qui est un des monuments les plus élevés du globe. Vous voyez qu'en effet l'air de dessous est aspiré et fait le vide en passant sous les élytres, tandis que l'air de dessus les remplit et fait donc le plein, et par ce double effet l'appareil monte.

«Mais le problème n'est pas encore résolu par ces joujoux, dont le moteur est extérieur.

«MM. Nadar, Ponton d'Amécourt et de La Landelle nous apportent mieux que cela, bien que les ailes de leurs différents modèles soient tout à fait rudimentaires et réellement peu dignes de gens qui veulent montrer quelque chose à ceux qui ont la vue courte. Ce n'est encore que l'enfance du procédé, mais il est bon, dès lors qu'on peut seulement établir que voici des appareils qui montent en l'air tout seuls: nous avons là, Messieurs,--_ville gagnée!_--car--_ce résultat, si petit qu'il soit, est fondamental_.

«L'hélice n'est pas une chose nouvelle. On a fait des hélices avant de les nommer. Les moulins à vent ne sont que des hélices: le vent appuie sur les ailes, disposées en conséquence, et les fait tourner. Dans les turbines, où vous voyez des chutes d'eau de 300 mètres utilisées par un mécanisme qui n'est pas plus gros qu'un chapeau, le phénomène est le même, seulement le vent est remplacé par l'eau.

«L'hélice aérienne présente de grandes difficultés; mais, si on parvient par elle à enlever le moindre poids, _nous sommes certains d'enlever d'autant mieux un poids plus lourd_,--car--_une grande machine est toujours plus efficace qu'une petite_.

«Je le répète--_et l'affirme:--votre hélice qui, sans moteur extérieur, enlève une souris, emportera dix fois plus aisément un éléphant_.

«Ces hélices, qui ne semblent d'abord servir qu'à monter et descendre, résolvent de plus le problème de la direction contre un vent modéré.

«Mademoiselle Garnerin paria une fois de se diriger, avec le parachute, du point de sa chute à un endroit déterminé et assez éloigné. Par les inclinaisons combinées qu'elle put donner à son parachute, on la vit en effet, très-distinctement, manoeuvrer et tendre vers la place désignée, et son pari fut presque gagné, à quelques mètres près.

«J'ai souvent examiné dans les montagnes des oiseaux qui planent, et j'ai bien remarqué que leur procédé est absolument celui-là. Une fois qu'ils ont atteint le maximum d'ascension voulu, ils planent et se laissent tomber, les ailes ouvertes en parachute, sur le point qu'ils ont choisi. Le maréchal Niel me raconta qu'il avait bien des fois observé cette manoeuvre des grands oiseaux dans les montagnes de l'Algérie.

«En résumé, il est positif que vous avez le moyen de vous transporter par le fait seul que vous avez possession du moyen de vous élever. La seule hauteur vous donne la direction. _Dès que vous avez obtenu l'élévation, vous avez employé et placé là un capital de force que vous n'avez plus qu'à dépenser comme vous l'entendez._

«_La cause est plus qu'entendue, et ce n'est plus que l'affaire de la technologie;--j'en mettrais ma tête à couper!_»

J'ai reproduit ici ces paroles, comme je les ai publiées déjà ailleurs, telles qu'elles ont été prononcées.

Je m'y permis une simple addition: celle du nom de M. d'Amécourt, que M. Babinet avait négligé par une omission involontaire. Cette omission, qu'en ce qui dépendait de moi, je réparais immédiatement dans mon premier compte rendu[4], je devais mettre d'autant plus d'empressement à la relever, que M. Babinet, en oubliant le nom de M. d'Amécourt, l'un des auteurs légitimes, avait prononcé le mien, bien que je fusse tout à fait étranger à ces hélicoptères.

[Note 4: L'_Aéronaute_, épreuves corrigées et nom de M. d'Amécourt rétabli, dès août 1863. (Imprimerie Claye, 7, rue Saint-Benoît.)]

J'eus à regretter cette même omission dans la reproduction immédiate de cette séance écrite par M. Babinet pour le _Constitutionnel_. Ne sachant pas que la leçon dût être publiée, je n'avais rien pu prévenir.--M. Babinet, averti aussitôt par moi, a réparé cette omission en une foule d'occasions avec une remarquable prodigalité.

Je ne chercherai pas à dire l'enthousiasme qui m'avait du premier coup emporté pour mon illustre visiteur.

Comme un enfant imprudent, j'avais couru mettre le feu à une mine de poudre, dont je n'avais pas même soupçonné la portée d'explosion,--et, au moment où j'étais assourdi et éperdu du bruit que je venais de faire, au moment où je me demandais, sans presque oser me tâter, si j'avais bien encore tous mes membres, la main d'un sage me frappait sur l'épaule et sa voix m'affirmait que j'étais hors de danger.

On aimerait à moins son sauveur. Et il faut ajouter à ce sentiment de reconnaissance trop justifiable, le charme que j'éprouvais à entendre et à voir familièrement le savant qui avait bien voulu me prendre en amitié. Ceux qui l'ont approché savent quelle curiosité, quel intérêt provoque cette individualité si puissante et si originale.

Tout le monde sait qu'il n'est personne au monde de plus spirituel--_rarissima avis_--que le célèbre académicien.--Vous comprenez tout de suite que cela déconcerte fort certaines gens,--preneurs du fameux _Pingebat!!!_ sérieux eux-mêmes jusqu'au grotesque, et pour lesquels il n'est pas de science sans pédantisme, pas de savants sans lunettes, ni de professeurs sans cravate blanche; notez que notre cher Maître porte parfois cravate blanche et lunettes,--mais on ne les voit pas. Ces braves gens-là, qui ont mis du temps à accepter la science vulgarisée du grand Arago, n'ont pas encore pardonné, et ils ne pardonneront, je le crains bien, jamais à M. Babinet d'avoir de l'esprit.--Un membre de l'Institut spirituel comme les deux Dumas! n'y a-t-il pas là de quoi faire frissonner, à côté de sa pieuse amie, une honnête «plume scientifique» que nous connaissons!

Je ne saurais dire, pour moi, et en tâchant même de ne pas tenir compte de mes sympathies personnelles, quel charme infini j'éprouve à suivre, par les caprices de ses méandres, la parole de ce maître devant qui les plus savants s'inclinent.--Parole pleine d'_humour_, de bonhomie un peu malicieuse parfois, et qui va sa route, sans fatigue et sans hâte, toujours sûre qu'elle est d'arriver au but à son heure;--s'arrêtant selon son caprice aux endroits qui lui plaisent, ramassant à gauche et à droite sur le chemin, dans son apparente distraction, le caillou ou la fleur, c'est-à-dire l'anecdote, le mot ou le chiffre, toujours au profit de l'instruction de son auditeur.

Jamais, comme pour l'aider encore à ce butin _ondoyant et divers_, jamais mémoire humaine n'ouvrit devant un seul homme pareil trésor éparpillé: prosateurs et poètes français, latins et grecs, il les sait tous par coeur, et ce n'est pas par hémistiches qu'il les cite, mais par cent et deux cents vers, poëmes Saphiques, Odyssées, tragiques, historiens, satiriques.--Pic de la Mirandole, Mezzofanti, Victor Hugo, Th. Gautier et notre ami Christol Terrien, qui parle soixante-douze langues, seraient eux-mêmes éblouis par cette vertigineuse mémoire.

Quant à l'éternelle digression de l'inépuisable causeur, elle n'a rien qui fatigue, parce qu'elle est comme l'accompagnement, toujours harmonieux et surtout bien nourri, d'une mélodie certaine.

Le sans-façon de la forme, l'insouciance, toujours correcte, des solennités du dire, le tâtonnement dans les transitions, qui semblerait par instants poussé jusqu'à l'amnésie, ont une grâce singulière et indicible.

On croirait voir le crayon entre les droits d'un glorieux doyen d'école: le papier se couvre de hachures hésitantes, l'oeil cherche en vain la pensée bégayante qui échappe dans l'apparent désordre de ces lignes tremblées, éparpillées et confuses. Mais peu à peu la lumière se fait, le chaos s'explique, la pensée préconçue se dégage, et la forme apparaît enfin dans sa volonté absolue, magistrale. La création est.

Si ce don particulier n'était pas de nature, M. Babinet serait le plus habile et le plus grand des comédiens.

À cette haute science, à cet esprit charmant, joignez, pour parfaire l'ensemble, la caractéristique et suprême indifférence de certaines conventions, le mépris sidéral, mais sans malveillance aucune, de tout ce qui est nul devant la pensée, le pittoresque inouï d'un intérieur qui eût rendu fou l'auteur des _Parents pauvres_,--_pandæmonium_ ou sanctuaire dont les yeux des princesses sollicitent l'honneur de scruter les vertigineux encombrements,--et,--pour dire le mot dernier, qui ne viendrait jamais, la passion enfantine et l'infatigable curiosité du joujou chez ce puissant vieillard pour qui la science la plus abstraite n'est elle-même qu'un jeu. Joujou pour lui, les profondes théories du savant Chevreul sur le prisme irisé, joujou la loi de gravitation des corps,--et, en passant, ce n'est pas, dit-il, une pomme qui la fit découvrir, vu qu'une pomme ne pouvait raisonnablement tomber du poirier bien constaté qui se trouvait, seul arbre, dans le jardin de Newton;--joujou, les planètes de l'observatoire, jeu de boules qu'il tient dans sa main;--et, joujou devenue, voilà que la mécanique compliquée de la turbine et de l'hélice s'appelle _stropheor_ et _spiralifère_.

Je n'oserais pas affirmer que, sans le bruit que j'avais fait autour des petits joujoux hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle, imprimés déjà de par moi à près d'un million d'exemplaires, M. Babinet se fût dérangé pour venir à nous.

N'eussent-ils servi qu'à cette rencontre, ils mériteraient d'être célébrés à deux millions de tirage en plus,--et j'en payerais encore volontiers les frais!

XI

Au ballon! -- Question d'urgence. -- L'enfant n'attend pas! -- Une belle occasion. -- Création du journal _l'Aéronaute_. -- La jument de Roland. -- Et l'argent? -- Les vertus ennuyeuses. -- Dans une maison de verre. -- Un million. -- Ce que coûte la pièce de cent sous que l'on n'a pas. -- L'argent plat et l'argent rond. -- Rue _Saint-Nadar_! -- L'essuyage des plâtres. -- Un dada. -- C...e, B...o, B...t. -- À Bade! -- Un souscripteur de dix mille francs. -- Échec en Allemagne. -- Le marquis du Lau d'Allemans et le Jockey-Club. -- MM. Paul Daru, Charles Laffitte, Mackensie, Delamarre et le duc de Galiera. -- À Vincennes! -- Les négociants. -- Le _prix Nadar_! -- L'influx magnétique. -- Veine et déveine. -- _Rien que la vérité!_

Il ne s'agissait plus que de me mettre à faire mon ballon bien vite.

Nous étions déjà en août:--même pour moi, trop habitué toujours à croire que la chose rêvée est faite, il était impossible que la confection de l'immense engin que j'avais projeté pût nous prendre moins d'un grand mois.

Or nous arriverions tout au plus vers la fin de septembre,--juste pour la clôture de la saison de ces sortes de spectacles,--juste pour l'équinoxe d'automne!

--Attends au moins le printemps prochain! me disait-on de tous côtés autour de moi. Tu n'arriveras pas à temps pour faire une seule ascension cette année! Tu cours à ta ruine!

Je n'entendais même pas.--Et remplir la caisse future de ma Société--qui n'existait pas encore!...

La femme a conçu:--elle a gesté, l'enfant est à terme:

--Attendez! lui dit-on; nous allons chercher le docteur!

L'enfant, lui, n'attend pas!...

Aucun obstacle ne devait m'arrêter. Je ne prévoyais aucune des mille et une difficultés que j'allais trouver à chaque pas devant moi.--Calculer, couper, assembler et coudre en un mois un ballon double, de six mille mètres cubes, dont l'étoffe première, de qualité convenable et une, ne se trouvait peut-être pas dans toute la fabrique de Lyon;--faire établir l'immense filet, la nacelle,--une vraie maison d'osier,--le cercle, la soupape, l'appendice;--distribuer dans tous les détails de chacune de ces parties toutes les proportions et dispositions, de manière à supprimer dix fois pour une toute chance d'insuccès;--combiner et harceler l'action des divers corps d'ouvriers employés à l'ensemble, de telle sorte qu'il y eût coïncidence parfaite dans les termes d'exécution à jour fixe,--tout cela n'était que la première partie du programme.

Il faudrait trouver ensuite un emplacement favorable pour les ascensions,--choisir le nombreux personnel administratif,--préparer l'énorme et diverse publicité indispensable dans une opération de cette nature.

Enfin,--et surtout!--arriver avant la neige!--Car toutes ces nombreuses et pénibles victoires de détail, si victoires il y avait, ne feraient que mieux garantir une ruine homicide, si je n'avais encore la chance de tomber juste, à point nommé, sur quatre ou cinq dimanches de beau temps:--voilà ce qui, sauf omissions, restait pour compléter ma liste sommaire de _desiderata_...

Devant tant de difficultés, dont la plupart avaient le caractère d'impossibilités réelles, je ne pouvais manquer,--le Nadar en question étant donné--à me créer un embarras de plus,--et, en conséquence, je résolus de lancer immédiatement le premier numéro de--l'AÉRONAUTE, indispensable _Moniteur_ de ma prochaine _Société de Navigation Aérienne au moyen d'appareils_ PLUS LOURDS _que l'air_.

Je dois ajouter que je ne comptais pas--(je parle sérieusement!)--tirer ce premier numéro à plus de cent mille exemplaires...

Et aussitôt, de réunir ma copie...

--et d'esquisser avec mon ami La Landelle, pour servir d'en-tête à mon journal, le plus déraisonnable des croquis,--où l'on voit des hélices larges comme des écus de cinq francs enlever carrément des locomotives, et des ombrelles déployées déposer galamment à terre des aéronautes trop chanceux.

On me rendra cependant la justice de reconnaître que j'avais eu la modestie d'indiquer la date au bas du dessin:--=1863!!!=--et que j'avais prudemment escamoté derrière un nuage la partie la plus délicate du mécanisme de la machine...

Et je cours demander à mon cher et inépuisable Gustave Doré--cet _Enfant du Miracle_--et qui en est le père--de me crayonner sur son buis magistral, toute affaire cessante, l'impossible croquis.

Ce fut alors que je m'avisai, pour la première fois, de penser à un petit empêchement préalable, à la façon de cet inconvénient qui entravait si fâcheusement la brave jument de Roland dans l'exercice de ses merveilleuses qualités.

--La jument était morte.

--Je n'avais pas d'argent.

Or il s'agissait d'une dépense première de quelque chose comme une cinquantaine de mille francs, selon ce que j'entrevoyais.

Et, ainsi qu'il m'arrive généralement quand je me mets à entrevoir des chiffres, ces _cinquante mille_ francs devaient être CENT MILLE à un moment donné,--pour atteindre finalement la somme de DEUX CENT MILLE au total...

Bien que la première objection dispense ici des autres, comme pour la feue jument, il me paraît convenable de dire pourquoi je n'avais pas deux cent mille francs,--ni cent non plus,--ni même cinquante.

Je n'éprouve à cet aveu pas même l'ombre d'un embarras.

De même que, de toutes les vertus ennuyeuses,--l'économie, la modération, l'impartialité,--la résignation me fut toujours antipathique, en sa qualité de vertu négative et sujette à horions,--de même, je n'ai jamais pu comprendre la pudeur, ainsi qu'ils disent, avec laquelle certaines gens cachent leur situation de fortune, bonne ou mauvaise, comme fait le chat qui vient de se délester.

J'ai toujours,--et je ne fais pas ici un jeu de mots photographique,--j'ai toujours vécu dans une maison de verre, attachant trop peu d'importance à l'argent qui se garde pour prendre la peine de dissimuler le fond de ma bourse, vide ou pleine.

--Il me semble que je vaudrai toujours mieux qu'«_une différence_,» que diable!

Il en est advenu que cette sincérité m'a souvent réussi comme si c'eût été ce qu'on appelle de l'habileté,--et certaines gens autour de moi, qui savent compter, ont calculé et m'ont assuré, en me faisant de la morale, que j'avais gagné dans ma vie quelque chose comme un million et demi ou deux.

Je n'en sais rien, mais je serais fort surpris si j'avais dépensé beaucoup plus du quart de cette affirmation,--de par l'opération fatale et éternelle qui fait qu'à certains de nous la pièce de cent sous coûte toujours dans les prix de vingt francs. Mes yeux n'ont jamais pu voir l'argent plat qui s'entasse: j'ai toujours vu l'argent rond, fait pour rouler.

Or, en deux mots, pour passer le plus vite possible sur ces détails tout personnels, lorsqu'après avoir licencié les actionnaires de mon premier établissement de photographie de la rue Saint-Lazare,--_rue Saint-Nadar!_ disaient les cochers de remise,--en leur payant des dividendes de quatre-vingt-sept et fraction pour cent, j'étais venu m'installer au boulevard des Capucines,--j'avais la conviction de ne pas dépenser plus de trente mille francs dans cette nouvelle installation. J'en avais pris autour de moi cinquante mille,--par excès de prudence et me réjouissant de ma circonspection!

Il se trouva qu'un peu débordé dans mes présomptions, au lieu de trente mille francs, j'en dépensai--dépenses effectives et retards d'ouverture--deux cent trente:--juste cent quatre-vingt mille francs de plus que les cinquante mille francs, mon unique avoir.

Tout autre, je pense, devant cette batterie découverte, eût immédiatement arrêté son feu.

Le procédé élémentaire en pareil cas se trouvait tout indiqué.--On réunit ses actionnaires et on leur dit: «--Nous étions fous en vérité de croire que nous ne dépenserions que trente mille francs là où il en fallait deux cent trente! Nous nous sommes trompés de compagnie et il ne serait donc pas juste de me faire supporter à moi seul le premier inconvénient de notre propriété, en somme, commune. Or versez à nouveau ou--c'est moi qui vous _verse_!»

Si cette parole bien sentie a le malheur d'être mal comprise ou peu appréciée, alors, tout simplement, on liquide, on rachète, pour son petit compte, au quart de la valeur, et--c'est ainsi que se font les bonnes maisons!

Il faut bien que les gens qui me traitent d'original aient un peu raison, puisqu'il ne me vint même pas l'idée de ce moyen primitif, indiqué dès le prologue de l'_École des Gérants_,--une pièce qui ne quitte jamais l'affiche.

C'est moi qui rassurai mes actionnaires et je marchai tout seul au feu.

Au lieu de commencer avec le fonds de roulement indispensable à toute entreprise, j'entrais en campagne avec une dette _immédiatement exigible_ de cent quatre-vingt mille francs!

Ceux qui savent combien est dur dans toute création industrielle ce qui s'appelle «l'essuyage des plâtres» apprécieront l'agrément que j'ai dû avoir et la vivacité d'évolutions qui me fut nécessaire dans ces terribles combats à la hache et au sabre.--Mais heureusement j'ai la vie dure!

Au bout de trois ans, j'étais déjà arrivé à payer cent mille francs, et partant, je n'en devais plus que quatre-vingt mille, qui se nettoyaient jour par jour, beaucoup plus facilement que les premiers cent, lorsque--pour hâter l'arrangement définitif de mes petites affaires--vint à passer tout près de moi ce dada de la Navigation aérienne qui trottait depuis si longtemps dans mes alentours.

Je sautai dessus, comme de juste,--et, la bête enfourchée, me voilà parti!...

Mais--malgré les graves embarras que je venais de traverser et dont je n'étais pas encore tout à fait délivré--je déclare qu'une fois aperçue, la nécessité d'improviser le capital nécessaire à la confection de mon ballon ne m'inquiéta pas une seule seconde.

Trouver à premier mot cinquante, cent mille francs pour un objet aussi raisonnable, me paraissait plus simple que de boire un verre d'eau.

Qui pourrait ne pas s'honorer d'apporter tout concours à une entreprise si gigantesque, d'un but si grand, si noble--et basée sur une pareille certitude de théorie?

Ce qu'il y a de plus curieux,--et ce qui me semble d'une invraisemblance féerique, aujourd'hui surtout, après ces derniers mois,--c'est que les trois premiers et les seuls hommes auxquels je m'adressai me répondirent OUI dès ma première parole.

La Foi soulève les montagnes, a-t-on dit justement.--Ma conviction entraînait tout avec elle.

Ma première visite avait été pour mon cher C...e, le plus sympathique et le meilleur des hommes. Ayant tout d'abord besoin d'un imprimeur, je voulais le premier de tous.

J'exposai à C...e ma théorie du _Plus lourd que l'air_, je lui racontai l'ordre et la marche que je me proposais, et en lui disant que, sans pouvoir énoncer de chiffres, j'aurais peut-être besoin de cinq ou dix premiers mille francs d'impression,--je lui proposai de se charger de ces travaux, dont il serait payé...--en actions de notre future Société.

C...e non-seulement consentit, mais il ajouta qu'il tenait à coeur et honneur de prendre de ses deniers comptants une part de mille francs.

Je refusai noblement les mille francs de mon généreux ami:--il fallait en réserver pour tout le monde, et sa souscription en travaux me paraissait suffisante pour un imprimeur seul.

En sortant de chez C...e, je passais devant son voisin, M. B...o. C'était l'occasion d'entrer en courant.

B...o, que l'intelligence financière n'a pu dépouiller des autres, et qui avait d'ailleurs de vieilles tendresses pour les ballons, B...o me reçut à merveille et m'autorisa à compter sur lui.--Du _quantum_, je ne m'inquiétais guère.

Le soir même, je partais pour Bade.

Pourquoi Bade plutôt qu'ailleurs?--Je n'en sais rien du tout. Je ne connaissais pas, je n'avais même jamais vu l'homme que j'allais y trouver.--Pourquoi alors m'adresser à celui-ci, si éloigné, plutôt qu'à tout autre sous ma main?

--Je serais bien embarrassé pour le dire.--Mais j'étais sûr de ne pas me tromper.

Et en effet!

Sans même changer de costume de voyage, je cours en arrivant chez M. B...t.--Je lui expose le _Plus lourd que l'air_ que vous savez, avec une lucidité parfaite.

M. B...t m'écoutait avec attention.--Quand j'eus fini:

--Vous devez avoir raison, me dit-il. Inscrivez-moi pour DIX MILLE FRANCS.

Dix mille francs!

Un homme qui n'est ni roi ni prince, qui n'a pas même le plus pauvre petit «_de_» devant son nom!

Je serre la main de ce galant homme.

--C'est à Bade que j'inaugurerai mon ballon! lui dis-je. Vous payez votre stalle trop largement pour que je ne vous apporte pas le spectacle à domicile.

Et je reviens sur Paris à tire-d'aile.