A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 90
ARAMINTE, Mme. ARGANTE, M. REMY, LE COMTE, DORANTE, MARTON.
MARTON, _froidement_.
Ne vous pressez pas de le renvoyer. Madame; voila une lettre de recommandation pour lui, et c'est monsieur Dorante qui l'a ecrite.
ARAMINTE.
Comment!
MARTON, _donnant la lettre au Comte_.
Un instant, Madame, cela merite d'etre ecoute; la lettre est de Monsieur, vous dis-je.
LE COMTE _lit haut_.
_Je vous conjure, mon cher ami, d'etre demain sur les neuf heures du matin chez vous; j'ai bien des choses a vous dire: je crois que je vais sortir de chez la dame que vous savez; elle ne peut plus ignorer la malheureuse passion que j'ai prise pour elle, et dont je ne guerirai jamais._
Mme. ARGANTE.
De la passion, entendez-vous, ma fille?
LE COMTE _lit_.
_Un miserable ouvrier que je n'attendois pas est venu ici m'apporter la boite de ce portrait que j'ai fait d'elle._
Mme. ARGANTE.
C'est-a-dire que le personnage sait peindre.
LE COMTE _lit_.
_J'etois absent, il l'a laissee a une fille de la maison._
Mme. ARGANTE, _a Marton_.
Fille de la maison, cela vous regarde.
LE COMTE _lit_.
_On a soupconne que ce portrait m'appartenoit: ainsi je pense qu'on va tout decouvrir, et qu'avec le chagrin d'etre renvoye et de perdre le plaisir de voir tous les jours celle que j'adore..._
Mme. ARGANTE.
Que j'adore! ah! que j'adore!
LE COMTE _lit_.
_J'aurai encore celui d'etre meprise d'elle._
Mme. ARGANTE.
Je crois qu'il n'a pas mal devine celui-la, ma fille.
LE COMTE _lit_.
_Non pas a cause de la mediocrite de ma fortune, sorte de mepris dont je n'oserois la croire capable..._
Mme. ARGANTE.
Eh! pourquoi non?
LE COMTE _lit_.
_Mais seulement a cause du peu que je vaux aupres d'elle, tout honore que je suis de l'estime de tant d'honnetes gens._
Mme. ARGANTE.
Et en vertu de quoi l'estiment-ils tant?
LE COMTE _lit_.
_Auquel cas je n'ai plus que faire a Paris. Vous etes a la veille de vous embarquer, et je suis determine a vous suivre._
Mme. ARGANTE.
Bon voyage au galant.
M. REMY.
Le beau motif d'embarquement!
Mme. ARGANTE.
He bien! en avez-vous le coeur net, ma fille?
LE COMTE.
L'eclaircissement m'en paroit complet.
ARAMINTE, a Dorante.
Quoi! cette lettre n'est pas d'une ecriture contrefaite? Vous ne la niez point?
DORANTE.
Madame...
ARAMINTE.
Retirez-vous.
M. REMY.
Eh bien! quoi? c'est de l'amour qu'il a; ce n'est pas d'aujourd'hui que les belles personnes en donnent, et, tel que vous le voyez, il n'en a pas pris pour toutes celles qui auroient bien voulu lui en donner. Cet amour- la lui coute quinze mille livres de rente, sans compter les mers qu'il veut courir; voila le mal: car, au reste, s'il etoit riche, le personnage en vaudroit bien un autre; il pourroit bien dire qu'il adore. (_Contrefaisant madame Argante._) Et cela ne seroit point si ridicule. Accommodez-vous; au reste, je suis votre serviteur, Madame.
(_Il sort._)
MARTON.
Fera-t-on monter l'intendant que monsieur le Comte a amene, Madame?
ARAMINTE.
N'entendrai-je parler que d'intendant? Allez-vous en, vous prenez mal votre temps pour me faire des questions.
(_Marton sort._)
Mme. ARGANTE.
Mais, ma fille, elle a raison; c'est monsieur le Comte qui vous en repond, il n'y a qu'a le prendre.
ARAMINTE.
Et moi je n'en veux point.
LE COMTE.
Est-ce a cause[153] qu'il vient de ma part, Madame?
ARAMINTE.
Vous etes le maitre d'interpreter, Monsieur; mais je n'en veux point.
LE COMTE.
Vous vous expliquez la-dessus d'un air de vivacite qui m'etonne.
Mme. ARGANTE.
Mais en effet, je ne vous reconnois pas. Qu'est-ce qui vous fache?
ARAMINTE.
Tout: on s'y est mal pris; il y a dans tout ceci des facons si desagreables, des moyens si offensants, que tout m'en choque.
Mme. ARGANTE, _etonnee_.
On ne vous entend[154] point.
LE COMTE.
Quoique je n'aie aucune part a ce qui vient de se passer, je ne m'apercois que trop, Madame, que je ne suis pas exempt de votre mauvaise humeur, et je serois fache d'y contribuer davantage par ma presence.
Mme. ARGANTE.
Non, Monsieur, je vous suis. Ma fille, je retiens monsieur le Comte; vous allez venir nous trouver apparemment.[155] Vous n'y songez pas,[156] Araminte, on ne sait que penser.