A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 9

Chapter 9801 wordsPublic domain

M. ORGON, DORANTE, ARLEQUIN.

M. ORGON.

Mon cher Monsieur, je vous demande mille pardons de vous avoir fait attendre; mais ce n'est que de cet instant[100] que j'apprends que vous etes ici.

ARLEQUIN.

Monsieur, mille pardons, c'est beaucoup trop, et il n'en faut qu'un quand on n'a fait qu'une faute: au surplus, tous mes pardons sont a votre service.

M. ORGON.

Je tacherai de n'en avoir pas besoin.

ARLEQUIN.

Vous etes le maitre, et moi votre serviteur.

M. ORGON.

Je suis, je vous assure, charme de vous voir, et je vous attendois avec impatience.

ARLEQUIN.

Je serois d'abord venu ici avec Bourguignon; mais, quand on arrive de voyage, vous savez qu'on est si mal bati![101] et j'etois bien aise de me presenter dans un etat plus ragoutant.[102]

M. ORGON.

Vous y avez fort bien reussi. Ma fille s'habille; elle a ete un peu indisposee. En attendant qu'elle descende, voulez-vous vous rafraichir?

ARLEQUIN.

Oh! je n'ai jamais refuse de trinquer[103] avec personne.

M. ORGON.

Bourguignon, ayez soin de vous, mon garcon.

ARLEQUIN.

Le gaillard est gourmet: il boira du meilleur.

M. ORGON.

Qu'il ne l'epargne pas.

ACTE II.

SCENE PREMIERE.

LISETTE, M. ORGON.

M. ORGON.

Eh bien! que me veux-tu, Lisette?

LISETTE.

J'ai a vous entretenir un moment.

M. ORGON.

De quoi s'agit-il?

LISETTE.

De vous dire l'etat ou sont les choses, parce qu'il est important que vous en soyez eclairci, afin que vous n'ayez point a vous plaindre de moi.

M. ORGON.

Ceci est donc bien serieux?

LISETTE.

Oui, tres serieux. Vous avez consenti au deguisement de mademoiselle Silvia; moi-meme je l'ai trouve d'abord sans consequence, mais je me suis trompee.

M. ORGON.

Et de quelle consequence est-il donc?

LISETTE.

Monsieur, on a de la peine a se louer soi-meme; mais, malgre toutes les regles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne mettez ordre[104] a ce qui arrive, votre pretendu gendre[105] n'aura plus de coeur a donner a mademoiselle votre fille. Il est temps qu'elle se declare, cela presse: car, un jour plus tard, je n'en reponds plus.

M. ORGON.

Eh! d'ou vient qu'il ne voudra plus de ma fille? Quand il la connoitra, te defies-tu de ses charmes?

LISETTE.

Non; mais vous ne vous mefiez pas assez des miens. Je vous avertis qu'ils vont leur train,[106] et que je ne vous conseille pas de les laisser faire.

M. ORGON.

Je vous en fais mes compliments Lisette. (_Il rit_.) Ah! ah! ah!

LISETTE.

Nous y voila:[107] vous plaisantez, Monsieur, vous vous moquez de moi. J'en suis fachee, car vous y serez pris.

M. ORGON.

Ne t'en embarrasse pas, Lisette; va ton chemin.

LISETTE.

Je vous le repete encore, le coeur de Dorante va bien vite. Tenez, actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m'aimera, il m'adorera demain. Je ne le merite pas, il est de mauvais gout,[108] vous en direz ce qu'il vous plaira; mais cela ne laissera pas que d'etre.[109] Voyez-vous, demain je me garantis adoree.

M. ORGON.

Eh bien! que vous importe? S'il vous aime tant, qu'il vous epouse.

LISETTE.

Quoi! vous ne l'en empecheriez pas?

M. ORGON.

Non, d'homme d'honneur,[110] si tu le menes jusque la.

LISETTE.

Monsieur, prenez-y garde. Jusqu'ici je n'ai pas aide a mes appats, je les ai laisse faire tout seuls, j'ai menage sa tete:[111] si je m'en mele, je la renverse, il n'y aura plus de remede.

M. ORGON.

Renverse, ravage, brule, enfin epouse, je te le permets, si tu le peux.

LISETTE.

Sur ce pied-la, je compte ma fortune faite.

M. ORGON.

Mais, dis-moi, ma fille t'a-t-elle parle? Que pense-t-elle de son pretendu?

LISETTE.

Nous n'avons encore guere trouve le moment[112] de nous parler, car ce pretendu m'obsede; mais, a vue de pays,[113] je ne la crois pas contente; je la trouve triste, reveuse, et je m'attends bien qu'elle me priera de le rebuter.

M. ORGON.

Et moi, je te le defends. J'evite de m'expliquer avec elle; j'ai mes raisons pour faire durer ce deguisement: je veux qu'elle examine son futur plus a loisir. Mais le valet, comment se gouberne-t-il? ne se mele-t-il pas d'aimer ma fille?

LISETTE.

C'est un original: j'ai remarque qu'il fait l'homme de consequence avec elle, parce qu'il est bien fait;[114] il la regarde, et soupire.

M. ORGON.

Et cela la fache.

LISETTE.

Mais... elle rougit.

M. ORGON.

Bon, tu te trompes: les regards d'un valet ne l'embarrassent pas jusque la.[115]

LISETTE.

Monsieur, elle rougit.

M. ORGON.

C'est donc d'indignation.

LISETTE.

A la bonne heure.[116]

M. ORGON.

Eh bien! quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupconnes ce valet de la prevenir contre son maitre; et, si elle se fache, ne t'en inquiete point: ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.