A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 88

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ARAMINTE, MME. ARGANTE, M. REMY, LE COMTE.

ARAMINTE.

Qu'y a-t-il donc? On diroit que vous vous querellez.

M. REMY.

Nous ne sommes pas fort en paix, et vous venez tres a propos, Madame: il s'agit de Dorante: avez-vous sujet de vous plaindre de lui?

ARAMINTE.

Non, que je sache.[147]

M. REMY.

Vous etes-vous apercue qu'il ait manque de probite?

ARAMINTE.

Lui? non vraiment. Je ne le connois que pour un homme tres estimable.

M. REMY.

Au discours que Madame en tient, ce doit pourtant etre un fripon, dont il faut que je vous delivre, et on se passerait bien du present que je vous en ai fait, et c'est un impertinent qui deplait a Madame, qui deplait a Monsieur qui parle en qualite d'epoux futur, et, a cause que[148] je le defends, on veut me persuader que je radote.

ARAMINTE, _froidement_.

On se jette la dans de grands exces. Je n'y ai point de part, Monsieur. Je suis bien eloignee de vous traiter si mal. A l'egard de Dorante, la meilleure justification qu'il y ait pour lui, c'est que je le garde. Mais je venois pour savoir une chose, monsieur le Comte. Il y a la-bas, m'a-t- on dit, un homme d'affaires que vous avez amene pour moi: on se trompe apparemment?

LE COMTE.

Madame, il est vrai qu'il est venu avec moi; mais c'est madame Argante...

Mme. ARGANTE.

Attendez, je vais repondre. Oui, ma fille, c'est moi qui ai prie Monsieur de le faire venir pour remplacer celui que vous avez, et que vous allez mettre dehors: je suis sure de mon fait. J'ai laisse dire votre procureur, au reste; mais il amplifie.[149]

M. REMY.

Courage!

Mme. ARGANTE, _vivement_.

Paix! vous avez assez parle. (_A Araminte._) Je n'ai point dit que son neveu fut un fripon. Il ne seroit pas impossible qu'il le fut; je n'en serois pas etonnee.

M. REMY.

Mauvaise parenthese, avec votre permission, supposition injurieuse, et tout a fait hors d'oeuvre.[150]

Mme. ARGANTE.

Honnete homme, soit; du moins n'a-t-on pas encore de preuve du contraire, et je veux croire qu'il l'est. Pour un impertinent, et tres impertinent, j'ai dit qu'il en etoit un, et j'ai raison. Vous dites que vous le garderez: vous n'en ferez rien.

ARAMINTE, _froidement_.

Il restera, je vous assure.

Mme. ARGANTE.

Point du tout; vous ne sauriez. Seriez-vous d'humeur a garder un intendant qui vous aime?

M. REMY.

Eh! a qui voulez-vous donc qu'il s'attache? A vous, a qui il n'a pas affaire?

ARAMINTE.

Mais, en effet, pourquoi faut-il que mon intendant me haisse?

Mme. ARGANTE.

Eh! non, point d'equivoque. Quand je vous dis qu'il vous aime, j'entends qu'il est amoureux de vous, en bon francois; qu'il est ce qu'on appelle amoureux; qu'il soupire pour vous; que vous etes l'objet secret de sa tendresse.

M. REMY.

Dorante?

ARAMINTE, _riant_.

L'objet secret de sa tendresse! Oh! oui, tres secret, je pense. Ah! ah! je ne me croyois pas si dangereuse a voir. Mais, des que vous devinez de pareils secrets, que ne devinez-vous que tous mes gens sont comme lui? Peut-etre qu'ils m'aiment aussi: que sait-on? Monsieur Remy, vous qui me voyez assez souvent, j'ai envie de deviner que vous m'aimez aussi.

M. REMY.

Ma foi, Madame, a l'age de mon neveu, je ne m'en tirerois pas mieux qu'on dit qu'il s'en tire.

Mme. ARGANTE.

Ceci n'est pas matiere a plaisanterie, ma fille. Il n'est pas question de votre monsieur Remy; laissons-la ce bonhomme, et traitons la chose un peu plus serieusement. Vos gens ne vous font pas peindre, vos gens ne se mettent point a contempler vos portraits, vos gens n'ont point l'air galant, la mine doucereuse.

M. REMY, _a Araminte_.

J'ai laisse passer le "bonhomme" a cause de vous, au moins; mais le "bonhomme" est quelquefois brutal.

ARAMINTE.

En verite, ma mere, vous seriez la premiere a vous moquer de moi si ce que vous me dites me faisoit la moindre impression; ce seroit une enfance[151] a moi que de le renvoyer sur un pareil soupcon. Est-ce qu'on ne peut me voir sans m'aimer? Je n'y saurois que faire; il faut bien m'y accoutumer, et prendre mon parti la-dessus. Vous lui trouvez l'air galant, dites-vous? Je n'y avois pas pris garde, et je ne lui en ferai point un reproche. Il y auroit de la bizarrerie a se facher de ce qu'il est bien fait. Je suis d'ailleurs comme tout le monde: j'aime assez les gens de bonne mine.