A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 81

Chapter 81743 wordsPublic domain

DORANTE, ARAMlNTE.

ARAMINTE, _a part, emue_.

Cette folle! (_Haut._) Je suis charmee de ce qu'elle vient de m'apprendre. Vous avez fait la un tres bon choix: c'est une fille aimable et d'un excellent caractere.

DORANTE, _d'un air abattu_.

Helas! Madame, je ne songe point a elle.

ARAMINTE.

Vous ne songez point a elle! Elle dit que vous l'aimez, que vous l'aviez vue avant que de[121] venir ici.

DORANTE, _tristement_.

C'est une erreur ou monsieur Remy l'a jetee sans me consulter; et je n'ai point ose dire le contraire, dans la crainte de m'en faire une ennemie aupres de vous. Il en est de meme de ce riche parti qu'elle croit que je refuse a cause d'elle, et je n'ai nulle part a tout cela. Je suis hors d'etat de donner mon coeur a personne: je l'ai perdu pour jamais, et la plus brillante de toutes les fortunes ne me tenteroit pas.

ARAMINTE.

Vous avez tort. Il falloit desabuser Marton.

DORANTE.

Elle vous auroit peut-etre empeche de me recevoir, et mon indifference lui en dit assez.

ARAMINTE.

Mais, dans la situation ou vous etes, quel interet aviez-vous d'entrer dans ma maison, et de la preferer a une autre?

DORANTE.

Je trouve plus de douceur a etre chez vous, Madame.

ARAMINTE.

Il y a quelque chose d'incomprehensible dans tout ceci! Voyez-vous souvent la personne que vous aimez?

DORANTE, _toujours abattu_.

Pas souvent a mon gre, Madame; et je la verrois a tout instant que je ne croirois pas la voir assez.

ARAMINTE, _a part_.

Il a des expressions d'une tendresse! (_Haut._) Est-elle fille? a-t-elle ete mariee?

DORANTE.

Madame, elle est veuve.

ARAMINTE.

Et ne devez-vous pas l'epouser? Elle vous aime, sans doute?

DORANTE.

Helas! Madame, elle ne sait pas seulement que je l'adore. Excusez l'emportement du terme dont je me sers. Je ne saurois presque parier d'elle qu'avec transport!

ARAMINTE.

Je ne vous interroge que par etonnement. Elle ignore que vous l'aimez, dites-vous? Et vous lui sacrifiez votre fortune? Voila de l'incroyable. Comment, avec tant d'amour, avez-vous pu vous taire? On essaye de se faire aimer, ce me semble: cela est naturel et pardonnable.

DORANTE.

Me preserve le Ciel d'oser concevoir la plus legere esperance![122] Etre aime, moi! Non, Madame. Son etat est bien au-dessus du mien. Mon respect me condamne au silence, et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de lui deplaire.

ARAMINTE.

Je n'imagine point de femme qui merite d'inspirer une passion si etonnante; je n'en imagine point. Elle est donc au-dessus de toute comparaison?

DORANTE.

Dispensez-moi de la louer, Madame: je m'egarerois en la peignant. On ne connoit rien de si beau ni de si aimable qu'elle, et jamais elle ne me parle, ou ne me regarde, que mon amour n'en augmente.[123]

ARAMINTE, _baisse les yeux, et continue_.

Mais votre conduite blesse la raison. Que pretendez-vous avec cet amour pour une personne qui ne saura jamais que vous l'aimez? Cela est bien bizarre. Que pretendez-vous?

DORANTE.

Le plaisir de la voir quelquefois, et d'etre avec elle, est tout ce que je me propose.

ARAMINTE.

Avec elle? Oubliez-vous que vous etes ici?

DORANTE.

Je veux dire avec son portrait, quand je ne la vois point.

ARAMINTE.

Son portrait! Est-ce que vous l'avez fait faire?

DORANTE.

Non, Madame; mais j'ai, par amusement, appris a peindre, et je l'ai peinte[124] moi-meme. Je me serois prive de son portrait si je n'avois pu l'avoir que par le secours d'un autre.

ARAMINTE, _a part_.

Il faut le pousser a bout. (_Haut._) Montrez-moi ce portrait.

DORANTE.

Daignez m'en dispenser, Madame; quoique mon amour soit sans esperance, je n'en dois pas moins un secret inviolable a l'objet aime.

ARAMINTE.

Il m'en est tombe un par hasard entre les mains: on l'a trouve ici. (_Montrant la boite._) Voyez si ce ne seroit point celui dont il s'agit.

DORANTE.

Cela ne se peut pas.

ARAMINTE, _ouvrant la boite_.

Il est vrai que la chose seroit assez extraordinaire: examinez.

DORANTE.

Ah! Madame, songez que j'aurois perdu mille fois la vie avant que[125] d'avouer ce que le hasard vous decouvre. Comment pourrai-je expier.. (_Il se jette a ses genoux._)

ARAMINTE.

Dorante, je ne me facherai point. Votre egarement me fait pitie. Revenez- en, je vous le pardonne.

MARTON _paroit, et s'enfuit_.

Ah!

(_Dorante se leve vite._)

ARAMINTE.

Ah Ciel! c'est Marton! Elle vous a vu.

DORANTE, _feignant d'etre deconcerte_.

Non, Madame, non, je ne crois pas; elle n'est point entree.

ARAMINTE.

Elle vous a vu, vous dis-je. Laissez-moi, allez-vous en: vous m'etes insupportable. Rendez-moi ma lettre. (_Quand il est parti._) Voila pourtant ce que c'est que de l'avoir garde!