A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 78

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DUBOIS, ARAMINTE.

DUBOIS.

On m'a dit que vous vouliez me parler, Madame.

ARAMINTE.

Viens ici: tu es bien imprudent, Dubois, bien indiscret; moi qui ai si bonne opinion de toi, tu n'as guere d'attention pour ce que je te dis. Je t'avois recommande de te taire sur le chapitre de Dorante; tu en sais les consequences ridicules, et tu me l'avois promis: pourquoi donc avoir prise,[106] sur ce miserable tableau, avec un sot qui fait un vacarme epouvantable, et qui vient ici tenir des discours tous[107] propres a donner des idees que je serois au desespoir qu'on eut?

DUBOIS.

Ma foi, Madame, j'ai cru la chose sans consequence, et je n'ai agi d'ailleurs que par un mouvement[108] de respect et de zele.

ARAMINTE, _d'un air vif_.

Eh! laisse la ton zele, ce n'est pas la celui que je veux, ni celui qu'il me faut; c'est de ton silence dont[109] j'ai besoin pour me tirer de l'embarras ou je suis, et ou tu m'as jetee toi-meme: car sans toi je ne savois[110] pas que cet homme-la m'aime, et je n'aurais que faire[111] d'y regarder de si pres.

DUBOIS.

J'ai bien senti que j'avois tort.

ARAMINTE.

Passe encore pour la dispute; mais pourquoi s'ecrier: "Si je disois un mot?" Y a-t-il rien de plus mal a toi?[112]

DUBOIS.

C'est encore une suite de ce zele mal entendu.

ARAMINTE.

Eh bien! tais-toi donc, tais-toi; je voudrais pouvoir te faire oublier ce que tu m'as dit.

DUBOIS.

Oh! je suis bien corrige.

ARAMINTE.

C'est ton etourderie qui me force actuellement de te parler, sous pretexte de t'interroger sur ce que tu sais de lui. Ma mere et monsieur le Comte s'attendent que tu vas m'en apprendre des choses etonnantes; quel rapport leur ferai-je a present?

DUBOIS.

Ah! il n'y a rien de plus facile a raccommoder: ce rapport sera que des gens qui le connoissent m'ont dit que c'etoit un homme incapable de l'emploi qu'il a chez vous, quoiqu'il soit fort habile, au moins[113]: ce n'est pas cela qui lui manque.

ARAMINTE.

A la bonne heure; mais il y aura un inconvenient s'il en est capable[114]; on me dira de le renvoyer, et il n'est pas encore temps. J'y ai pense depuis; la prudence ne le veut pas, et je suis obligee de prendre des biais,[115] et d'aller tout doucement avec cette passion si excessive que tu dis qu'il a, et qui eclateroit peut-etre dans sa douleur. Me fierois-je a un desespere? Ce n'est plus le besoin que j'ai de lui qui me retient, c'est moi que je menage. (_Elle radoucit le ton._) A moins que ce qu'a dit Marton ne soit vrai, auquel cas je n'aurois plus rien a craindre. Elle pretend qu'il l'avoit deja vue chez monsieur Remy, et que le procureur a dit meme devant lui qu'il l'aimoit depuis longtemps, et qu'il falloit qu'ils se mariassent. Je le voudrois.

DUBOIS.

Bagatelle! Dorante n'a vu Marton ni de pres ni de loin; c'est le procureur qui a debite cette fable-la a Marton, dans le dessein de les marier ensemble; et moi je n'ai pas ose l'en dedire,[116] m'a dit Dorante, parce que j'aurois indispose contre moi cette fille, qui a du credit aupres de sa maitresse, et qui a cru ensuite que c'etoit pour elle que je refusois les quinze mille livres de rente qu'on m'offroit.

ARAMINTE, _negligemment_.

Il t'a donc tout conte.

DUBOIS.

Oui, il n'y a qu'un moment, dans le jardin, ou il a voulu presque se jeter a mes genoux pour me conjurer de lui garder le secret sur sa passion, et d'oublier l'emportement qu'il eut avec moi quand je le quittai. Je lui ai dit que je me tairois, mais que je ne pretendois pas rester dans la maison avec lui, et qu'il falloit qu'il sortit; ce qui l'a jete dans des gemissements, dans des pleurs, dans le plus triste etat du monde.

ARAMINTE.

Eh! tant pis; ne le tourmente point; tu vois bien que j'ai raison de dire qu'il faut aller doucement avec cet esprit-la, fu le vois bien. J'augurois beaucoup de ce mariage avec Marton; je croyois qu'il m'oublieroit; et point du tout, il n'est question de rien.

DUBOIS, _comme s'en allant_.[117]

Pure fable. Madame a-t-elle encore quelque chose a me dire?

ARAMINTE.

Attends: comment faire? Si, lorsqu'il me parle, il me mettoit en droit de me plaindre de lui! Mais il ne lui echappe rien; je ne sais de son amour que ce que tu m'en dis, et je ne suis pas assez fondee pour le renvoyer. Il est vrai qu'il me facherait s'il parloit; mais il seroit a propos qu'il me fachat.

DUBOIS.

Vraiment oui; monsieur Dorante n'est point digne de Madame. S'il etoit dans une plus grande fortune, comme il n'y a rien a dire a ce qu'il est ne,[118] ce seroit une autre affaire; mais il n'est riche qu'en merite, et ce n'est pas assez.

ARAMINTE, _d'un ton comme triste_.

Vraiment non, voila les usages; je ne sais pas comment je le traiterai; je n'en sais rien; je verrai.

DUBOIS.

Eh bien! Madame a un si beau pretexte... Ce portrait que Marton a cru etre le sien, a ce qu'elle m'a dit.

ARAMINTE.

Eh! non, je ne saurois l'en accuser: c'est le Comte qui l'a fait faire.

DUBOIS.

Point du tout, c'est de Dorante,[119] je le sais de lui-meme, et il y travailloit encore il n'y a que deux mois, lorsque je le quittai.

ARAMINTE.

Va-t'en; il y a longtemps que je te parle. Si on me demande ce que tu m'as appris de lui, je dirai ce dont nous sommes convenus. Le voici, j'ai envie de lui tendre un piege.

DUBOIS.

Oui, Madame, il se declarera peut-etre, et tout de suite je lui dirois: "Sortez."

ARAMINTE.

Laisse-nous.