A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 75
ARAMINTE, LE COMTE, MME. ARGANTE, MARTON.
ARAMINTE.
Marton, qu'est-ce que c'est qu'un portrait dont monsieur le Comte me parle, qu'on vient d'apporter ici a quelqu'un qu'on ne nomme pas, et qu'on soupconne etre le mien? Instruisez-moi de cette histoire-la.
MARTON, _d'un air reveur_.
Ce n'est rien, Madame; je vous dirai ce que c'est: je l'ai demele apres que monsieur le Comte a ete parti; il n'a que faire de[91] s'alarmer. Il n'y a rien la qui vous interesse.
LE COMTE.
Comment le savez-vous, Mademoiselle? Vous n'avez point vu le portrait.
MARTON.
N'importe, c'est tout comme si je l'avois vu. Je sais qui il regarde; n'en soyez point en peine.
LE COMTE.
Ce qu'il y a de certain, c'est un portrait de femme,[92] et c'est ici qu'on vient chercher la personne qui l'a fait faire, a qui on doit le rendre, et ce n'est pas moi.
MARTON.
D'accord. Mais quand[93] je vous dis que Madame n'y est pour rien, ni vous non plus.
ARAMINTE.
Eh bien! si vous etes instruite, dites-nous donc de quoi il est question, car je veux le savoir. On a des idees qui ne me plaisent point. Parlez.
Mme. ARGANTE.
Oui, ceci a un air de mystere qui est desagreable. Il ne faut pourtant pas vous facher, ma fille: monsieur le Comte vous aime, et un peu de jalousie, meme injuste, ne messied pas a un amant.
LE COMTE.
Je ne suis jaloux que de l'inconnu qui ose se donner le plaisir d'avoir le portrait de Madame.
ARAMINTE, _vivement_.
Comme il vous plaira, Monsieur; mais j'ai entendu[94] ce que vous vouliez dire, et je crains un peu ce caractere d'esprit-la. Eh bien, Marton?
MARTON.
Eh bien, Madame, voila bien du bruit! C'est mon portrait.
LE COMTE.
Votre portrait?
MARTON.
Oui, le mien. Eh! pourquoi non, s'il vous plait? Il ne faut pas tant se recrier.
Mme. ARGANTE.
Je suis assez comme monsieur le Comte; la chose me paroit singuliere.
MARTON.
Ma foi, Madame, sans vanite, on en peint tous les jours, et des plus huppees,[95] qui ne me valent pas.
ARAMINTE.
Et qui est-ce qui a fait cette depense-la pour vous?
MARTON.
Un tres aimable homme qui m'aime, qui a de la delicatesse et des sentiments, et qui me recherche; et, puisqu'il faut vous le nommer, c'est Dorante.
ARAMINTE.
Mon intendant?
MARTON.
Lui-meme.
Mme. ARGANTE.
Le fat, avec ses sentiments!
ARAMINTE, _brusquement_.
Eh! vous nous trompez; depuis qu'il est ici, a-t-il en le temps de vous faire peindre?
MARTON.
Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il me connoit.
ARAMINTE, _vivement_.
Donnez donc.
MARTON.
Je n'ai pas encore ouvert la boite, mais c'est moi que vous y allez voir.
(_Araminte l'ouvre, tous regardent_).
LE COMTE.
Eh! je m'en doutois bien: c'est Madame.
MARTON.
Madame!... Il est vrai, et me voila bien loin de mon compte! (_A part._) Dubois avoit raison tantot.
ARAMINTE, _a part_.
Et moi, je vois clair. (_A Marton._) Par quel hasard avez-vous cru que c'etoit vous?
MARTON.
Ma foi, Madame, toute autre que moi s'y seroit trompee. Monsieur Remy me dit que son neveu m'aime, qu'il veut nous marier ensemble; Dorante est present, et ne dit point non; il refuse devant moi un tres riche parti; l'oncle s'en prend a moi, me dit que j'en suis cause. Ensuite vient un homme qui apporte ce portrait, qui vient chercher ici celui a qui il appartient; je l'interroge: a tout ce qu'il repond, je reconnois Dorante. C'est un petit portrait de femme, Dorante m'aime jusqu'a refuser sa fortune pour moi, je conclus donc que c'est moi qu'il a fait peindre. Ai- je eu tort? J'ai pourtant mal conclu. J'y renonce; tant d'honneur ne m'appartient point. Je crois voir toute l'etendue de ma meprise, et je me tais.
ARAMINTE.
Ah! ce n'est pas la une chose bien difficile a deviner. Vous faites le fache, l'etonne, Monsieur le Comte; il y a eu quelque malentendu dans les mesures que vous avez prises; mais vous ne m'abusez point: c'est a vous qu'on apportait le portrait. Un homme dont on ne sait pas le nom, qu'on vient chercher ici, c'est vous, Monsieur, c'est vous.
MARTON, _d'un air serieux_.
Je ne crois pas.
Mme. ARGANTE.
Oui, oui, c'est Monsieur; a quoi bon vous en defendre? Dans les termes ou vous en etes avec ma fille, ce n'est pas la un si grand crime; allons, convenez-en.
LE COMTE, _froidement_.
Non, Madame, ce n'est point moi, sur mon honneur; je ne connois pas ce monsieur Remy: comment auroit-on dit chez lui qu'on auroit de mes nouvelles ici? Cela ne se peut pas.
Mme. ARGANTE, _a'un air pensif_.
Je ne faisois pas attention a cette circonstance.
ARAMIMTE.
Bon! qu'est-ce que c'est qu'une circonstance de plus ou de moins? Je n'en rabats rien.[96] Quoi qu'il en soit, je le garde, personne ne l'aura. Mais quel bruit entendons-nous? Voyez ce que c'est, Marton.