A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 69
DORANTE, M. REMY, MARTON.
M. REMY, _regardant son neveu_.
Dorante, sais-tu bien qu'il n'y a point de fou aux petites-maisons[78] de ta force? (_Marton arrive._) Venez, Mademoiselle Marton.
MARTON.
Je viens d'apprendre que vous etiez ici.
M. REMY.
Dites-nous un peu votre sentiment; que pensez-vous de quelqu'un qui n'a point de bien, et qui refuse d'epouser une honnete et fort jolie femme, avec quinze mille livres de rente bien venants?[79]
MARTON.
Votre question est bien aisee a decider: ce quelqu'un reve.
M. REMY, _montrant Dorante_.
Voila le reveur; et pour excuse il allegue son coeur, que vous avez pris; mais, comme apparemment[80] il n'a pas encore emporte le votre, et que je vous crois encore a peu pres dans tout votre bon sens, vu le peu de temps qu'il y a que vous le connoissez, je vous prie de m'aider a le rendre plus sage. Assurement vous etes fort jolie, mais vous ne le disputerez point a un pareil etablissement: il n'y a point de beaux yeux qui vaillent ce prix-la.
MARTON.
Quoi! Monsieur Remy, c'est de Dorante dont vous parlez? C'est pour se garder a moi qu'il refuse d'etre riche?
M. REMY.
Tout juste, et vous etes trop genereuse pour le souffrir.
MARTON, _avec un air de passion_.
Vous vous trompez, Monsieur, je l'aime trop moi-meme pour l'en empecher, et je suis enchantee. Ah! Dorante, que je vous estime! Je n'aurois pas cru que vous m'aimassiez tant.
M. REMY.
Courage! je ne fais que vous le montrer, et vous en etes deja coiffee! Pardi![81] le coeur d'une femme est bien etonnant; le feu y prend bien vite.
MARTON, _comme chagrine_.
Eh! Monsieur, faut-il tant de bien pour etre heureux? Madame, qui a de la bonte pour moi, suppleera en partie, par sa generosite, a ce qu'il me sacrifie. Que je vous ai d'obligation, Dorante!
DORANTE.
Oh! non, Mademoiselle, aucune; vous n'avez point de gre a me savoir[82] de ce que je fais; je me livre a mes sentiments, et ne regarde que moi la- dedans; vous ne me devez rien, je ne pense pas a votre reconnoissance.
MARTON.
Vous me charmez: que de delicatesse! Il n'y a encore rien de si tendre que ce que vous me dites.
M. REMY.
Par ma foi, je ne m'y connois donc guere, car je le trouve bien plat. (_A Marton._) Adieu, la belle enfant; je ne vous aurois, ma foi, pas evaluee ce qu'il vous achete. Serviteur, idiot; garde ta tendresse, et moi ma succession. (_Il sort._)
MARTON.
Il est en colere, mais nous l'apaiserons.
DORANTE.
Je l'espere. Quelqu'un vient.
MARTON.
C'est le Comte, celui dont je vous ai parle, et qui doit epouser Madame.
DORANTE.
Je vous laisse donc; il pourroit me parler de son proces: vous savez ce que je vous ai dit la-dessus, et il est inutile que je le voie.