A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 68
ARAMINTE, DORANTE, M. REMY.
M. REMY.
Madame, je suis votre tres humble serviteur. Je viens vous remercier de la bonte que vous avez eue de prendre mon neveu a ma recommandation.
ARAMINTE.
Je n'ai pas hesite, comme vous l'avez vu.
M. REMY.
Je vous rends mille graces. Ne m'aviez-vous pas dit qu'on vous en offroit un autre?
ARAMINTE.
Oui, Monsieur.
M. REMY.
Tant mieux, car je viens vous demander celui-ci pour une affaire d'importance.
DORANTE, _d'un air de refus_.
Et d'ou vient,[75] Monsieur?
M. REMY.
Patience!
ARAMINTE.
Mais, monsieur Remy, ceci est un peu vif; vous prenez assez mal votre temps, et j'ai refuse l'autre personne.
DORANTE.
Pour moi, je ne sortirai jamais de chez Madame qu'elle ne me congedie.
M. REMY, _brusquement_.
Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir; vous allez voir. Tenez, Madame, jugez-en vous-meme; voici de quoi il est question: c'est une dame de trente-cinq ans, qu'on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction; qui ne declare pas son nom; qui dit que j'ai ete son procureur; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu'elle prouvera; qui a vu Monsieur chez moi, qui lui a parle, qui sait qu'il n'a pas de bien, et qui offre de l'epouser sans delai; et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantot pour savoir la reponse et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net? Y a-t-il a se consulter la-dessus? Dans deux heures il faut etre au logis. Ai-je tort, Madame?
ARAMINTE, _froidement_.
C'est a lui de repondre.
M. REMY.
Eh bien! A quoi pense-t-il donc? Viendrez-vous?
DORANTE.
Non, Monsieur, je ne suis pas dans cette disposition-la.
M. REMY.
Hum! Quoi? Entendez-vous ce que je vous dis, qu'elle a quinze mille livres de rente, entendez-vous?
DORANTE.
Oui, Monsieur; mais, en eut-elle vingt fois davantage, je ne l'epouserois pas; nous ne serions heureux ni l'un ni l'autre; j'ai le coeur pris; j'aime ailleurs.
M. REMY, _d'un ton railleur et trainant ses mots_.
J'ai le coeur pris! voila qui est facheux! Ah! ah! le coeur est admirable! Je n'aurois jamais devine la beaute des scrupules de ce coeur-la, qui veut qu'on reste intendant de la maison d'autrui, pendant qu'on peut l'etre de la sienne. Est-ce la votre dernier mot, berger fidele?
DORANTE.
Je ne saurois changer de sentiment, Monsieur.
M. REMY.
Oh! le sot coeur! mon neveu; vous etes un imbecile, un insense; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon,[76] si elle n'est pas de mon sentiment, n'est-il pas vrai, Madame? et ne le trouvez- vous pas extravagant?
ARAMINTE, _doucement_,
Ne le querellez point. Il paroit avoir tort, j'en conviens.
M. REMY, _vivement_.
Comment! Madame, il pourroit...
ARAMINTE.
Dans sa facon de penser je l'excuse. Voyez pourtant, Dorante, tachez de vaincre votre penchant, si vous le pouvez; je sais bien que cela est difficile.
DORANTE.
Il n'y a pas moyen. Madame, mon amour m'est plus cher que ma vie.
M. REMY, _d'un air etonne_.
Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent etre contents; en voila un des plus curieux qui se fasse.[77] Vous trouvez donc cela raisonnable, Madame?
ARAMINTE.
Je vous laisse, parlez-lui vous-meme. (_A part._) Il me touche tant qu'il faut que je m'en aille.
(_Elle sort._)
DORANTE.
Il ne croit pas si bien me servir.