A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 64

Chapter 641,478 wordsPublic domain

ARAMINTE, DUBOIS.

ARAMINTE.

Qu'est-ce que c'est donc que cet air etonne que tu as marque, ce me semble, en voyant Dorante? D'ou vient cette attention a le regarder?

DUBOIS.

Ce n'est rien, sinon que je ne saurois plus avoir l'honneur de servir Madame, et qu'il faut que je lui demande mon conge.

ARAMINTE, _surprise_.

Quoi! seulement pour avoir vu Dorante ici?

DUBOIS.

Savez-vous a qui vous avez a faire?

ARAMINTE.

Au neveu de monsieur Remy, mon procureur.

DUBOIS.

Eh! par quel tour d'adresse est-il connu de Madame? Comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici?

ARAMINTE.

C'est monsieur Remy qui me l'a envoye pour intendant.

DUBOIS.

Lui votre intendant! Et c'est monsieur Remy qui vous l'envoie! Helas! le bonhomme, il ne sait pas qui il vous donne: c'est un demon que ce garcon- la.

ARAMINTE.

Mais que signifient tes exclamations? Explique-toi: est-ce que tu le connois?

DUBOIS.

Si je le connois, Madame! si je le connois! Ah! vraiment oui; et il me connoit bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se detournoit, de peur que je ne le visse?

ARAMINTE.

Il est vrai, et tu me surprends a mon tour. Seroit-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches? Est-ce que ce n'est pas un honnete homme?

DUBOIS.

Lui? il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre; il a, peut- etre, plus d'honneur a lui tout seul que cinquante honnetes gens ensemble. Oh! c'est une probite merveilleuse; il n'a peut-etre pas son pareil.

ARAMINTE.

Eh! de quoi peut-il donc etre question? D'ou vient que tu m'alarmes? En verite, j'en suis toute emue.

DUBOIS.

Son defaut, c'est la. (_Il se touche le front._) C'est a la tete que le mal le tient.

ARAMINTE.

A la tete?

DUBOIS.

Oui, il est timbre; mais timbre comme cent.[47]

ARAMINTE.

Dorante! Il m'a paru de tres bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie?

DUBOIS.

Quelle preuve? Il y a six mois qu'il est tombe fou; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brulee,[48] qu'il en est comme un perdu[49]; je dois bien le savoir, car j'etois a lui, je le servois, et c'est ce qui m'a oblige de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en aller encore. Otez cela, c'est un homme incomparable.

ARAMINTE, _un peu boudant_.[50]

Oh bien! il sera, ce qu'il voudra, mais je ne le garderai pas: on a bien affaire[51] d'un esprit renverse[52]! et peut-etre encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine: car les hommes ont des fantaisies...

DUBOIS.

Ah! vous m'excuserez: pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien a dire. Malepeste![53] sa folie est de bon gout.

ARAMINTE.

N'importe, je veux le congedier. Est-ce que tu la connois, cette personne?

DUBOIS.

J'ai l'honneur de la voir tous les jours: c'est vous, Madame.

ARAMINTE.

Moi, dis-tu!

DUBOIS.

Il vous adore; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez du voir qu'il a l'air enchante quand il vous parle.

ARAMINTE.

Il y a bien en effet quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Eh! juste Ciel! le pauvre garcon, de quoi s'avise-t-il?

DUBOIS.

Vous ne croiriez pas jusqu'ou va sa demence; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien eleve et de bonne famille; mais il n'est pas riche, et vous saurez qu'il n'a tenu qu'a lui d'epouser des femmes qui l'etoient, et de fort aimables, ma foi, qui offroient de lui faire sa fortune, et qui auroient merite qu'on la leur fit a elles-memes. Il y en a une qui n'en sauroit revenir, et qui le poursuit encore tous les jours; je le sais, car je l'ai rencontree.

ARAMINTE, _avec negligence_.

Actuellement?

DUBOIS.

Oui, Madame, actuellement: une grande brune tres piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas moyen, Monsieur refuse tout. "Je les tromperois, me disoit- il: je ne puis les aimer, mon coeur est parti "; ce qu'il disoit quelquefois la larme a l'oeil: car il sent bien son tort.

ARAMINTE.

Cela est facheux. Mais ou m'a-t-il vue avant que de[54] venir chez moi, Dubois?

DUBOIS.

Helas! Madame, ce fut un jour que vous sortites de l'Opera qu'il perdit la raison: c'etait un vendredi, je m'en ressouviens; oui, un vendredi: il vous vit descendre l'escalier, a ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'a votre carrosse; il avoit demande votre nom, et je le trouvai qui etoit comme extasie; il ne remuoit plus.

ARAMINTE.

Quelle aventure!

DUBOIS.

J'eus beau lui crier: "Monsieur!" Point de nouvelles, il n'y avoit plus personne au logis.[55] A la fin. pourtant, il revint a lui avec un air egare; je le jetai dans une voiture, et nous retournames a la maison. J'esperois que cela se passeroit, car je l'aimois. C'est le meilleur maitre! Point du tout, il n'y avoit plus de ressource: ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expedie, et des le lendemain nous ne fimes plus tous deux, lui, que rever a vous, que vous aimer; moi, d'epier[56] depuis le matin jusqu'au soir ou vous alliez.

ARAMINTE.

Tu m'etonnes a un point!...

DUBOIS.

Je me fis meme ami d'un de vos gens qui n'y est plus, un garcon fort exact, et qui m'instruisoit, et a qui je payois bouteille.[57] "C'est a la Comedie[58] qu'on va"; me disoit-il et je courois faire mon rapport, sur lequel, des quatre heures,[59] mon homme etoit a la porte. "C'est chez madame celle-ci, c'est chez madame celle-la"; et, sur cet avis, nous allions toute la soiree habiter la rue, ne vous deplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derriere; tous deux morfondus et geles, car c'etoit dans l'hiver[60]; lui ne s'en souciant guere, moi jurant par ci par la[61] pour me soulager.

ARAMINTE.

Est-il possible?

DUBOIS.

Oui, Madame. A la fin, ce train de vie m'ennuya; ma sante s'alteroit, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous etiez a la campagne: il le crut, et j'eus quelque repos; mais n'alla-t-il pas deux jours apres vous rencontrer aux Tuileries,[62] ou il avoit ete s'attrister de votre absence? Au retour il etoit furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez Madame, ou, a force de se demener, je le trouve parvenu a votre intendance, ce[63] qu'il ne troqueroit pas contre la place d'un empereur.

ARAMINTE.

Y a-t-il rien de si particulier? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent que je me rejouissois de l'avoir, parce qu'il a de la probite: ce n'est pas que je sois fachee, car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS.

Il y aura de la bonte a le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s'acheve.

ARAMINTE.

Vraiment, je le renverrai bien; mais ce n'est pas la ce qui le guerira. D'ailleurs, je ne sais que dire a monsieur Remy, qui me l'a recommande, et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en defaire honnetement.

DUBOIS.

Oui; mais vous en ferez un incurable, Madame.

ARAMINTE, _vivement_.

Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances ou je ne saurois me passer d'un intendant; et puis il n'y a pas tant de risque que tu le crois: au contraire, s'il y avoit quelque chose qui put ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait; ce seroit meme un service a lui rendre.

DUBOIS.

Oui, c'est un remede bien innocent. Premierement, il ne vous dira mot; jamais vous n'entendrez parler de son amour.

ARAMINTE.

En es-tu bien sur?

DUBOIS.

Oh! il ne faut pas en avoir peur: il mourroit plutot. Il a un respect, une adoration, une humilite pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe a etre aime? Nullement, il dit que dans l'univers il n'y a personne qui le merite; il ne veut que vous voir, vous considerer, regarder vos yeux, vos graces, votre belle taille; et puis c'est tout: il me l'a dit mille fois.

ARAMINTE, _haussant les epaules_,

Voila qui est bien digne de compassion! Allons, je patienterai quelques jours, en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi; je recompenserai ton zele, et je ne veux pas que tu me quittes, entends-tu, Dubois?

DUBOIS.

Madame, je vous suis devoue pour la vie.

ARAMINTE.

J'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que je suis instruite; garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'a Marton, ignore ce que tu m'as dit: ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.[64]

DUBOIS.

Je n'en ai jamais parle qu'a Madame.

ARAMINTE.

Le voici qui revient; va-t'en.