A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 60

Chapter 60743 wordsPublic domain

DORANTE, MARTON, Mme. ARGANTE, _qui arrive un instant apres_.

MARTON.

Vous avez, lieu d'etre satisfait de l'accueil de Madame; elle paroit faire cas de vous, et tant mieux, nous n'y perdons point. Mais voici madame Argante; je vous avertis que c'est sa mere, et je devine a peu pres ce qui l'amene.

Mme. ARGANTE, _femme brusque et vaine_.

Eh bien, Marton, ma fille a un nouvel intendant que son procureur lui a donne, m'a-t-elle dit: j'en suis fachee; cela n'est point obligeant pour monsieur le Comte, qui lui en avoit retenu un: du moins devoit-elle attendre, et les voir tous deux. D'ou vient preferer celui-ci?[33] Quelle espece d'homme est-ce?

MARTON.

C'est Monsieur, Madame.

Mme. ARGANTE.

Eh! c'est Monsieur! Je ne m'en serais pas doutee: il est bien jeune.

MARTON.

A trente ans, on est en age d'etre intendant de maison, Madame.

Mme. ARGANTE.

C'est selon. Etes-vous arrete,[34] Monsieur?

DORANTE.

Oui, Madame.

Mme. ARGANTE.

Et de chez qui sortez-vous?

DORANTE.

De chez moi, Madame; je n'ai encore ete chez personne.

Mme. ARGANTE.

De chez vous! Vous allez donc faire ici votre apprentissage?

MARTON.

Point du tout. Monsieur entend les affaires; il est fils d'un pere extremement habile.

Mme. ARGANTE, _a Marton, a part_.

Je n'ai pas grande opinion de cet homme-la. Est-ce la la figure d'un intendant? Il n'en a non plus l'air...

MARTON, _a part aussi_.

L'air n'y fait rien: je vous reponds de lui; c'est l'homme qu'il nous faut.

Mme. ARGANTE.

Pourvu que Monsieur ne s'ecarte pas des intentions que nous avons, il me sera indifferent que ce soit lui ou un autre.

DORANTE.

Peut-on savoir ces intentions, Madame?

Mme. ARGANTE.

Connoissez-vous monsieur le Comte Dorimont? C'est un homme d'un beau nom; ma fille et lui alloient avoir un proces ensemble, au sujet d'une terre considerable; il ne s'agissoit pas moins que de savoir a qui elle resteroit, et on a songe a les marier, pour empecher qu'ils ne plaident. Ma fille est veuve d'un homme qui etoit fort considere dans le monde, et qui l'a laissee fort riche; mais madame la Comtesse Dorimont auroit un rang si eleve, iroit de pair avec des personnes d'une si grande distinction, qu'il me tarde[35] de voir ce mariage conclu; et, je l'avoue, je serois charmee moi-meme d'etre la mere de madame la Comtesse Dorimont, et de plus que cela peut-etre: car monsieur le Comte Dorimont est en passe[36] d'aller a tout.[37]

DORANTE.

Les paroles sont-elles donnees de part et d'autre?

Mme. ARGANTE.

Pas tout a fait encore, mais a peu pres: ma fille n'en est pas eloignee. Elle souhaiteroit seulement, dit-elle, d'etre bien instruite de l'etat de l'affaire, et savoir si elle n'a pas meilleur droit que monsieur le Comte, afin que, si elle l'epouse, il lui en ait plus d'obligation. Mais j'ai quelquefois peur que ce ne soit une defaite.[38] Ma fille n'a qu'un defaut, c'est que je ne lui trouve pas assez d'elevation[39]; le beau nom de Dorimont et le rang de comtesse ne la touchent pas assez; elle ne sent pas le desagrement qu'il y a de n'etre qu'une bourgeoise. Elle s'endort dans cet etat[40], malgre le bien qu'elle a.

DORANTE, _doucement_.

Peut-etre n'en sera-t-elle pas plus heureuse si elle en sort.

Mme. ARGANTE, _vivement_.

Il ne s'agit pas de ce que vous en pensez; gardez votre petite reflexion roturiere,[41] et servez-nous, si vous voulez etre de nos amis.

MARTON.

C'est un petit trait de morale qui ne gate rien a notre affaire.

Mme. ARGANTE.

Morale subalterne qui me deplait.

DORANTE.

De quoi est-il question, Madame?

Mme. ARGANTE.

De dire a ma fille, quand vous aurez vu ses papiers, que son droit est le moins bon; que, si elle plaidoit. elle perdroit.

DORANTE.

Si effectivement son droit est le plus foible, je ne manquerai pas de l'en avertir. Madame,

Mme. ARGANTE, _a part, a Marton_.

Hum! quel esprit borne! (_A Dorante._) Vous n'y etes point; ce n'est pas la ce qu'on vous dit; on vous charge de lui parler ainsi independamment de son droit bien ou mal fonde.

DORANTE.

Mais, Madame, il n'y auroit point de probite a la tromper.

Mme. ARGANTE.

De probite! J'en manque donc, moi? Quel raisonnement! C'est moi qui suis sa mere, et qui vous ordonne de la tromper a son avantage, entendez-vous? c'est moi, moi.

DORANTE.

Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.

Mme. ARGANTE, _a part, a Marton_.

C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. Adieu, monsieur l'homme d'affaires, qui n'avez fait celles de personne.

(_Elle sort._)