A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 53

Chapter 53325 wordsPublic domain

M. REMY, DORANTE.

M. REMY.

Bonjour, mon neveu; je suis bien aise de vous voir exact. Mademoiselle Marton va venir; on est alle l'avertir. La connoissez-vous?

DORANTE.

Non, Monsieur; pourquoi me le demandez-vous?

M. REMY.

C'est qu'en venant ici j'ai reve a une chose... Elle est jolie, au moins.

DORANTE.

Je le crois.

M. REMY.

Et de fort bonne famille. C'est moi qui ai succede a son pere; il etoit fort ami du votre: homme un peu derange[18]; sa fille est restee sans bien; la dame d'ici a voulu l'avoir; elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie, lui a fait beaucoup de bien, lui en fera encore, et a offert meme de la marier. Marton a d'ailleurs une vieille parente asthmatique dont elle herite, et qui est a son aise. Vous allez etre tous deux dans la meme maison; je suis d'avis que vous l'epousiez; qu'en dites- vous?

DORANTE, _sourit a part_.

Eh!... mais je ne pensois pas a elle.

M. REMY.

Eh bien! je vous avertis d'y penser; tachez de lui plaire. Vous n'avez rien, mon neveu, je dis rien qu'un peu d'esperance; vous etes mon heritier, mais je me porte bien, et je ferai durer cela le plus longtemps que je pourrai, sans compter que je puis me marier. Je n'en ai point d'envie; mais cette envie-la vient tout d'un coup; il y a tant de minois qui vous la donnent! Avec une femme on a des enfants, c'est la coutume; auquel cas, serviteur au collateral.[19] Ainsi, mon neveu, prenez toujours vos petites precautions, et vous mettez[20] en etat de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui, et que je vous oterai demain peut- etre.

DORANTE.

Vous avez raison, Monsieur, et c'est aussi a quoi je vais travailler.

M. REMY.

Je vous y exhorte. Voici mademoiselle Marton: eloignez-vous de deux pas, pour me donner le temps de lui demander comment elle vous trouve. (_Dorante s'ecarte un peu._)