A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 51
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
Voici cette lettre que je viens de faire pour le notaire; mais je ne sais pas si elle partira: je ne suis pas d'accord avec moi-meme. On dit que vous souhaitez me parler, Comtesse.
LA COMTESSE.
Oui, c'est en faveur de Lepine. Il n'a voulu que vous rendre service; il craint que vous ne le congediiez,[133] et vous m'obligerez de le garder: c'est une grace que vous ne me refuserez pas, puisque vous dites que vous m'aimez.
LE MARQUIS.
Vraiment oui, je vous aime, et ne vous aimerai encore que trop longtemps.
LA COMTESSE.
Je ne vous en empeche pas.
LE MARQUIS.
Parbleu! je vous en defierois, puisque je ne saurois m'en empecher moi- meme.
LA COMTESSE, _riant_.
Ha! ha! ha! Ce ton brusque me fait rire.
LE MARQUIS.
Oh! oui, la chose est fort plaisante![134]
LA COMTESSE.
Plus que vous ne pensez.
LE MARQUIS.
Ma foi, je pense que je voudrois ne vous avoir jamais vue.
LA COMTESSE.
Votre inclination s'explique avec des graces infinies.
LE MARQUIS.
Bon! des graces! A quoi me serviroient-elles? N'a-t-il pas plu a votre coeur de me trouver haissable?
LA COMTESSE.
Que vous etes impatientant avec votre haine! Eh! quelles preuves avez-vous de la mienne? Vous n'en avez que de ma patience a ecouter la bizarrerie des discours que vous me tenez toujours. Vous ai-je jamais dit un mot de ce que vous m'avez fait dire, ni que vous me fachiez, ni que je vous hais, ni que je vous raille? Toutes visions que vous prenez, je ne sais comment, dans votre tete, et que vous vous figurez venir de moi; visions que vous grossissez, que vous multipliez a chaque fois que vous me repondez ou que vous croyez me repondre: car vous etes d'une maladresse! Ce n'est non plus a moi a qui vous repondez qu'a qui ne vous parla jamais;[135] et cependant monsieur se plaint.
LE MARQUIS.
C'est que monsieur est un extravagant.
LA COMTESSE.
C'est, du moins, le plus insupportable homme que je connoisse. Oui, vous pouvez etre persuade qu'il n'y a rien de si original que vos conversations avec moi, de si incroyable.
LE MARQUIS.
Comme votre aversion m'accommode![136]
LA COMTESSE.
Vous allez voir. Tenez, vous dites que vous m'aimez, n'est-ce pas? et je vous crois. Mais voyons: que souhaiteriez-vous que je vous repondisse?
LE MARQUIS.
Ce que je souhaiterois? Voila qui est bien difficile[137] a deviner! Parbleu! vous le savez de reste.[138]
LA COMTESSE.
Eh bien! ne l'ai-je pas dit? Est-ce la me repondre? Allez, Monsieur, je ne vous aimerai jamais, non, jamais.
LE MARQUIS.
Tant pis, Madame tant pis. Je vous prie de trouver bon que j'en sois fache.
LA COMTESSE.
Apprenez donc, lorsqu'on dit aux gens qu'on les aime, qu'il faut du moins leur demander ce qu'ils en pensent.
LE MARQUIS.
Quelle chicane vous me faites!
LA COMTESSE.
Je n'y saurais tenir. Adieu.
LE MARQUIS.
Eh bien! Madame, je vous aime. Qu'en pensez-vous? Et, encore une fois, qu'en pensez-vous?
LA COMTESSE.
Ah! ce que je pense?[139] Que je le veux bien, Monsieur; et, encore une fois, que je le veux bien: car, si je ne m'y prenois pas de cette facon, nous ne finirions jamais.
LE MARQUIS.
Ah! vous le voulez bien? Ah! je respire! Comtesse, donnez-moi votre main, que je la baise.
SCENE DERNIERE.
LA COMTESSE, LE MARQUIS, HORTENSE, LE CHEVALIER, LISETTE, LEPINE.
HORTENSE.
Votre billet est-il pret, Marquis? Mais vous baisez la main de la Comtesse, ce me semble?
LE MARQUIS.
Oui, c'est pour la remercier du peu de regret que j'ai aux[140] deux cent mille francs que je vous donne.
HORTENSE.
Et moi, sans compliment, je vous remercie de vouloir bien les perdre.
LE CHEVALIER.
Nous voila donc contents. Que je vous embrasse, Marquis! (_A la Comtesse._) Comtesse, voila le denouement que nous attendions.
LA COMTESSE, _en s'en allant_.
Eh bien! vous n'attendrez plus.
LISETTE, _a Lepine_.
Maraud, je crois, en effet, qu'il faudra que je t'epouse.
LEPINE.
Je l'avois entrepris.
* * * * *
LES FAUSSES CONFIDENCES
COMEDIE EN TROIS ACTES
_Representee pour la premiere fois par les Comediens Italiens ordinaires du Roi, le 16 mars 1737._
ACTEURS.
ARAMINTE,[1] fille de Madame Argante. DORANTE, neveu de Monsieur Remy. Monsieur REMY,[2] procureur.[3] Madame ARGANTE.[4] ARLEQUIN,[5] valet d'Araminte. DUBOIS,[6] ancien valet de Dorante. MARTON, suivante d'Araminte. LE COMTE. Un DOMESTIQUE parlant Un GARCON joaillier.[7]
_La scene est chez Madame Argante_.
ACTE I
SCENE PREMIERE.
DORANTE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN, _introduisant Dorante_.
Ayez la bonte, Monsieur, de vous asseoir un moment dans cette salle; Mademoiselle Marton est chez Madame, et ne tardera pas a descendre.
DORANTE.
Je vous suis oblige.
ARLEQUIN.
Si vous voulez, je vous tiendrai compagnie, de peur que l'ennui ne vous prenne; nous discourrons en attendant.
DORANTE.
Je vous remercie; ce n'est pas la peine, ne vous detournez[8] point.
ARLEQUIN.
Voyez, Monsieur, n'en faites pas de facon:[9] nous avons ordre de Madame d'etre honnete,[10] et vous etes temoin que je le suis.
DORANTE.
Non, vous dis-je; je serai bien aise d'etre un moment seul.
ARLEQUIN.
Excusez, Monsieur, et restez a votre fantaisie.