A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 50

Chapter 501,017 wordsPublic domain

LISETTE, LA COMTESSE.

LISETTE, _s'approchant de la Comtesse_.

Que veut-il dire?

LA COMTESSE.

Ah! c'est donc vous?

LISETTE.

Oui, Madame, et la poste n'etoit point partie. Eh bien! que vous a dit le Marquis?

LA COMTESSE.

Vous meritez bien que je l'epouse.

LISETTE.

Je ne sais pas en quoi je le merite; mois ce qui est de certain,[120] c'est que, toute reflexion faite, je venois pour vous le conseiller. (_A part_.) Il faut ceder au torrent.

LA COMTESSE.

Vous me surprenez. Et vos profits, que deviendront-ils?

LISETTE.

Qu'est-ce que c'est que mes profits?

LA COMTESSE.

Oui, vous ne gagneriez plus tant avec moi si j'avois un mari, avez-vous dit a Lepine. Penseroit-on que je serai peut-etre obligee de me remarier pour echapper a la fourberie et aux services interesses de mes domestiques?

LISETTE.

Ah! le coquin! il m'a donc tenu parole! Vous ne savez pas qu'il m'aime, Madame; que par la il a interet que vous epousiez son maitre, et, comme j'ai refuse de vous parler en faveur du Marquis, Lepine a cru que je le desservois aupres de vous; il m'a dit que je m'en repentirois, et voila comme il s'y prend. Mais, en bonne foi, me reconnoissez-vous au discours qu'il me fait tenir? Y a-t-il meme du bon sens? M'en aimerez-vous moins quand vous serez mariee? en serez-vous moins bonne, moins genereuse?

LA COMTESSE.

Je ne pense pas.

LISETTE.

Surtout avec le Marquis, qui, de son cote, est le meilleur homme du monde. Ainsi, qu'est-ce que j'y perdrois? Au contraire, si j'aime tant mes profits, avec vos bienfaits je pourrai encore esperer les siens.

LA COMTESSE.

Sans difficulte.[121]

LISETTE.

Et enfin je pense si differemment que je venois actuellement, comme je vous l'ai dit, tacher de vous porter au mariage en question, parce que je le juge necessaire.

LA COMTESSE.

Voila qui est bien: je vous crois. Je ne savois pas que Lepine vous aimait, et cela change tout: c'est un article[122] qui vous justifie.

LISETTE.

Oui, mais on vous previent bien aisement contre moi. Madame; vous ne rendez guere justice a mon attachement pour vous.

LA COMTESSE.

Tu te trompes: je sais ce que tu vaux, et je n'etois pas si persuadee que tu te l'imagines. N'en parlons plus. Qu'est-ce que tu me voulois dire?

LISETTE.

Que je songeois que le Marquis est un homme estimable.

LA COMTESSE.

Sans contredit. Je n'ai jamais pense autrement.

LISETTE.

Un homme en qui vous aurez l'agrement d'avoir un ami sur sans avoir de maitre.

LA COMTESSE.

Cela est encore vrai: ce n'est pas la ce que je dispute.[123]

LISETTE.

Vos affaires vous fatiguent.

LA COMTESSE.

Plus que je ne puis dire. Je les entends[124] mal, et je suis une paresseuse.

LISETTE.

Vous en avez des instants de mauvaise humeur qui nuisent a votre sante.

LA COMTESSE.

Je n'ai connu mes migraines[125] que depuis mon veuvage.

LISETTE.

Procureurs,[126] avocats,[127] fermiers, le Marquis vous delivreroit de tous ces gens-la.

LA COMTESSE.

Je t'avoue que tu as reflechi la-dessus plus murement que moi. Jusqu'ici je n'ai point de raisons qui combattent les tiennes.

LISETTE.

Savez-vous bien que c'est peut-etre le seul homme qui vous convienne?

LA COMTESSE.

Il faut donc que j'y reve.

LISETTE.

Vous ne vous sentez point de l'eloignement pour lui?

LA COMTESSE.

Non, aucun. Je ne dis pas que je l'aime de ce qu'on appelle passion; mais je n'ai rien dans le coeur qui lui soit contraire.

LISETTE.

Eh! n'est-ce pas assez, vraiment? De la passion! Si, pour vous marier, vous attendez qu'il vous en vienne, vous resterez toujours veuve; et, a proprement parler, ce n'est pas lui que je vous propose d'epouser, c'est son caractere.

LA COMTESSE.

Qui est admirable, j'en conviens.

LISETTE.

Et puis, voyez le service que vous lui rendrez, chemin faisant, en rompant le triste mariage qu'il va conclure plus par desespoir que par interet.

LA COMTESSE.

Oui, c'est une bonne action que je ferai, et il est louable d'en faire autant qu'on peut.

LISETTE.

Surtout quand il n'en coute rien au coeur.

LA COMTESSE.

D'accord. On peut dire assurement que tu plaides bien pour lui. Tu me disposes on ne peut pas mieux; mais il n'aura pas l'esprit d'en profiter, mon enfant.

LISETTE.

D'ou vient[120] donc? Ne vous a-t-il pas parle de son amour?

LA COMTESSE.

Oui, il m'a dit qu'il m'aimoit, et mon premier mouvement a ete d'en paraitre etonnee: c'etoit bien le moins.[129] Sais-tu ce qui est arrive? Qu'il a pris mon etonnement pour de la colere. Il a commence par etablir que je ne pouvois pas le souffrir. En un mot, je le deteste, je suis furieuse contre son amour: voila d'ou il part; moyennant quoi je ne saurais le desabuser sans lui dire: "Monsieur, vous ne savez ce que vous dites;" et ce seroit me jeter a sa tete. Aussi n'en ferai-je rien.

LISETTE.

Oh! c'est une autre affaire: vous avez raison; ce n'est point ce que je vous conseille non plus, et il n'y a qu'a le laisser la.

LA COMTESSE.

Bon! Tu veux que je l'epouse, tu veux que je le laisse la; tu te promenes d'une extremite a l'autre. Eh! peut-etre n'a-t-il pas tant de tort,[130] et que c'est ma faute. Je lui reponds quelquefois avec aigreur.

LISETTE.

J'y pensois: c'est ce que j'allois vous dire. Voulez-vous que j'en parle a Lepine, et que je lui insinue de l'encourager?

LA COMTESSE.

Non, je te le defends, Lisette, a moins que je n'y sois pour rien.[131]

LISETTE.

Apparemment, ce n'est pas vous qui vous en avisez: c'est moi.

LA COMTESSE.

En ce cas, je n'y prends point de part. Si je l'epouse, c'est a toi a qui il en aura obligation[132] et je pretends qu'il le sache, afin qu'il t'en recompense.

LISETTE.

Comme il vous plaira, Madame.

LA COMTESSE.

A propos, cette robe brune qui me deplait, l'as-tu prise? J'ai oublie de te dire que je te la donne.

LISETTE.

Voyez comme votre mariage diminuera mes profits! Je vous quitte pour chercher Lepine; mais ce n'est pas la peine; voila le Marquis, et je vous laisse.