A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 45

Chapter 45586 wordsPublic domain

LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.

LA COMTESSE, _arretant le Chevalier_.

Restez, Chevalier; parlons un peu de ceci. Y eut-il jamais rien de pareil? Qu'en pensez-vous, vous qui aimez Hortense, vous qu'elle aime? Le[107] mariage ne vous fait-il pas trembler? Moi qui ne suis pas son amant, il m'effraye.

LE CHEVALIER, _avec un effroi hypocrite_.

C'est une chose affreuse! Il n'y a point d'exemple de cela.

LE MARQUIS.

Je ne m'en soucie guere. Elle sera ma femme; mais, en revanche, je serai son mari: c'est ce qui me console, et ce sont plus ses affaires que les miennes. Aujourd'hui le contrat, demain la noce, et ce soir confinee dans son appartement: pas plus de facon. Je suis pique, je ne donnerois pas cela de plus.[108]

LA COMTESSE.

Pour moi, je serois d'avis qu'on les empechat absolument de s'engager, et un notaire honnete homme, s'il etoit instruit,[109] leur refuseroit tout net son ministere. Je les enfermerois si j'etois la maitresse. Hortense peut-elle se sacrifier a un aussi vil interet? Vous qui etes ne genereux, Chevalier, et qui avez du pouvoir sur elle, retenez-la; faites-lui, par pitie, entendre raison, si ce n'est[110] par amour. Je suis sure qu'elle ne marchande si vilainement qu'a cause de vous.

LE CHEVALIER, _a part_.

Il n'y a plus de risque a tenir bon. (_Haut_.) Que voulez-vous que j'y fasse, Comtesse? Je n'y vois point de remede.

LA COMTESSE.

Comment? que dites-vous? Il faut que j'aie mal entendu, car je vous estime.

LE CHEVALIER.

Je dis que je ne puis rien la-dedans, et que c'est ma tendresse qui me defend de la resoudre a ce que vous souhaitez.

LA COMTESSE.

Et par quel trait d'esprit me prouverez-vous la justesse de ce petit raisonnement-la?

LE CHEVALIER.

Oui, Madame, je veux qu'elle soit heureuse. Si je l'epouse, elle ne le seroit pas assez avec la fortune que j'ai. La douceur de notre union s'altereroit; je la verrois se repentir de m'avoir epouse, de n'avoir pas epouse Monsieur, et c'est a quoi je ne m'exposerai point.

LA COMTESSE.

On ne peut vous repondre qu'en haussant les epaules. Est-ce vous qui me parlez, Chevalier?

LE CHEVALIER.

Oui, Madame.

LA COMTESSE.

Vous avez donc l'ame mercenaire aussi, mon petit cousin? Je ne m'etonne plus de l'inclination que vous avez l'un pour l'autre. Ou, vous etes digne d'elle; vos coeurs sont fort bien assortis. Ah! l'horrible facon d'aimer!

LE CHEVALIER.

Madame, la vraie tendresse ne raisonne pas autrement que la mienne.

LA COMTESSE.

Ah! Monsieur, ne prononcez pas seulement le mot de tendresse, vous le profanez.

LE CHEVALIER.

Mais...

LA COMTESSE.

Vous me scandalisez, vous dis-je! Vous etes mon parent, malheureusement; mais je ne m'en vanterai point. N'avez-vous pas de honte? Vous parlez de votre fortune. je la connois; elle vous met fort en etat de supporter le retranchement d'une aussi miserable somme que celle dont il s'agit, et qui ne peut jamais etre que mal acquise. Ah! Ciel! Moi qui vous estimois! Quelle avarice sordide! quel coeur sans sentiment! Et de pareils gens disent qu'ils aiment! Ah! le vilain amour! Vous pouvez vous retirer, je n'ai plus rien a vous dire.

LE MARQUIS, _brusquement_.

Ni moi plus rien a craindre. Le billet va partir. Vous avez encore trois heures a entretenir Hortense, apres quoi j'espere qu'on ne vous verra plus.

LE CHEVALIER.

Monsieur, le contrat signe, je pars. Pour vous, Comtesse, quand vous y penserez bien serieusement, vous excuserez votre parent et vous lui rendrez plus de justice.

LA COMTESSE.

Ah! non! Voila qui est fini, je ne saurois le mepriser davantage.