A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 37

Chapter 371,798 wordsPublic domain

LA COMTESSE, LE MARQUIS.

LA COMTESSE.

Eh! d'ou vient donc la ceremonie que vous faites, Marquis?... Vous n'y songez pas.[58]

LE MARQUIS.

Madame, vous avez bien de la bonte... C'est que j'ai bien des choses a vous dire.

LA COMTESSE.

Effectivement, vous me paroissez reveur, inquiet.

LE MARQUIS.

Oui, j'ai l'esprit en peine. J'ai besoin de conseil, j'ai besoin de graces, et le tout de votre part.

LA COMTESSE.

Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela que je n'ai d'envie de vous etre bonne a quelque chose.

LE MARQUIS.

O bonne! Il ne tient qu'a vous de m'etre excellente, si vous voulez.

LA COMTESSE.

Comment, si je veux? Manquez-vous de confiance? Ah! je vous prie, ne me menagez point. Vous pouvez tout sur moi, Marquis; je suis bien aise de vous le dire.

LE MARQUIS.

Cette assurance m'est bien agreable, et je serois tente d'en abuser.

LA COMTESSE.

J'ai grand'peur que vous ne resistiez a la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis, car vous etes si reserve, si retenu...

LE MARQUIS.

Oui, j'ai beaucoup de timidite.

LA COMTESSE.

Je fais de mon mieux pour vous l'oter, comme vous voyez.

LE MARQUIS.

Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense; que je dois l'epouser ou lui donner deux cent mille francs.

LA COMTESSE.

Oui, et je me suis apercue que vous n'aviez pas grand gout pour elle.

LE MARQUIS.

Oh! on ne peut pas moins.[59] Je ne l'aime point du tout.

LA COMTESSE.

Je n'en suis pas surprise: son caractere est si different du votre! Elle a quelque chose de trop arrange[60] pour vous.

LE MARQUIS.

Vous y etes. Elle songe trop a ses graces. Il faudroit toujours l'entretenir de compliments, et moi, ce n'est pas la mon fort. La coquetterie me gene, elle me rend muet.

LA COMTESSE.

Ah! ah! je conviens qu'elle en a un peu; mais presque toutes les femmes sont de meme. Vous ne trouverez que cela partout, Marquis.

LE MARQUIS.

Hors chez vous. Quelle difference, par exemple! Vous plaisez sans y penser. Ce n'est pas votre faute: vous ne savez pas seulement que vous etes aimable; mais d'autres le savent pour vous.

LA COMTESSE.

Moi, Marquis, je pense qu'a cet egard-la les autres songent aussi peu a moi que j'y songe moi-meme.

LE MARQUIS.

Oh! j'en connois qui ne vous disent pas tout ce qu'ils songent.

LA COMTESSE.

Eh! qui sont-ils, Marquis? Quelques amis comme vous, sans doute.

LE MARQUIS.

Bon, des amis! Voila bien de quoi! Vous n'en aurez encore de longtemps.[61]

LA COMTESSE.

Je vous suis obligee du petit compliment que vous me faites en passant.

LE MARQUIS.

Point du tout. Je ne passe jamais, moi; je dis toujours expres.

LA COMTESSE, _riant_.

Comment! vous qui ne voulez pas que j'aie encore des amis, est-ce que vous n'etes pas le mien?

LE MARQUIS.

Vous m'excuserez; mais, quand je serois autre chose,[62] il n'y auroit rien de surprenant.

LA COMTESSE.

Eh bien! je ne laisserois pas que d'en etre surprise.[63]

LE MARQUIS.

Et encore plus fachee.

LA COMTESSE.

En verite, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.

LE MARQUIS.

O charmante! Et je serois bien heureux si Hortense vous ressembloit. Je l'epouserois d'un grand coeur, et j'ai bien de la peine a m'y resoudre.

LA COMTESSE.

Je le crois, et ce seroit encore pis si vous aviez de l'inclination pour une autre.

LE MARQUIS.

Eh bien! c'est que justement le pis s'y trouve.

LA COMTESSE, _par exclamation_.

Oui? Vous aimez ailleurs?

LE MARQUIS.

De toute mon ame.

LA COMTESSE, _en souriant_.

Je m'en suis doutee, Marquis.

LE MARQUIS.

Et vous etes-vous doutee de la personne?

LA COMTESSE.

Non, mais vous me la direz.

LE MARQUIS.

Vous me feriez grand plaisir de la deviner.

LA COMTESSE.

Eh! pourquoi m'en donneriez-vous la peine, puisque vous voila?

LE MARQUIS.

C'est que vous ne connoissez qu'elle:[64] c'est la plus aimable femme, la plus franche. Vous parlez de gens sans facon: il n'y a personne comme elle; plus je la vois, plus je l'admire.

LA COMTESSE.

Epousez-la, Marquis, epousez-la, et laissez la Hortense. Il n'y a point a hesiter: vous n'avez point d'autre parti a prendre.

LE MARQUIS.

Oui, mais je songe a une chose... N'y auroit-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs? Je vous parle a coeur ouvert.

LA COMTESSE.

Regardez-moi dans cette occasion-ci comme une autre vous-meme.

LE MARQUIS.

Ah! que c'est bien dit! une autre moi-meme!

LA COMTESSE.

Ce qui me plait en vous, c'est votre franchise, qui est une qualite admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs?

LE MARQUIS.

C'est que Hortense aime le Chevalier. Mais, a propos, c'est votre parent?

LA COMTESSE.

Oh! parent de loin.

LE MARQUIS.

Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n'ai donc qu'a faire semblant de vouloir l'epouser. Elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien. Son refus me servira de quittance.

LA COMTESSE.

Oui-da,[65] vous pouvez le tenter. Ce n'est pas qu'il n'y ait du risque:[66] elle a du discernement, Marquis, Vous supposez qu'elle vous refusera; je n'en sais rien: vous n'etes pas homme a dedaigner.

LE MARQUIS.

Est-il vrai?

LA COMTESSE.

C'est mon sentiment.

LE MARQUIS.

Vous me flattez; vous encouragez ma franchise.

LA COMTESSE.

Je vous encourage! Eh! mais en etes-vous encore la? Mettez-vous donc dans l'esprit que je ne demande qu'a vous obliger, qu'il n'y a que l'impossible qui m'arretera, et que vous devez compter sur tout ce qui dependra de moi. Ne perdez point cela de vue, etrange homme que vous etes, et achevez hardiment. Vous voulez des conseils, je vous en donne. Quand nous en serons a l'article des graces, il n'y aura qu'a parler: elles ne feront pas plus de difficulte que le reste, entendez-vous? Et que cela soit dit pour toujours.

LE MARQUIS.

Vous me ravissez d'esperance.

LA COMTESSE.

Allons par ordre. Si Hortense alloit vous prendre au mot?

LE MARQUIS.

J'espere que non. En tout cas, je lui payerais sa somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon coeur ait la bonte de me dire qu'elle veut bien de moi.

LA COMTESSE.

Helas! elle serait donc bien difficile? Mais, Marquis, est-ce qu'elle ne sait pas que vous l'aimez?

LE MARQUIS.

Non, vraiment; je n'ai pas ose le lui dire.

LA COMTESSE.

Et le tout par timidite. Oh! en verite, c'est la pousser trop loin; et, toute amie des bienseances que je suis, je ne vous approuve pas; ce n'est pas se rendre justice.

LE MARQUfS.

Elle est si sensee que j'ai peur d'elle. Vous me conseillez donc de lui en parler?

LA COMTESSE.

Eh! cela devroit etre fait. Peut-etre vous attend-elle. Vous dites qu'elle est sensee: que craignez-vous? Il est louable de penser modestement sur soi; mais, avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, Marquis, parlez: tout ira bien.

LE MARQUIS.

Helas! si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous etes heureuse de n'aimer rien et de mepriser l'amour!

LA COMTESSE.

Moi, mepriser ce qu'il y a au monde de plus naturel! Cela ne seroit pas raisonnable. Ce n'est pas l'amour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart,[67] que je meprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui n'a rien en soi que de fort honnete, de fort permis et de fort involontaire. C'est le plus doux sentiment de la vie: comment le hairois- je? Non, certes, et il y a tel homme a qui je pardonnerois de m'aimer s'il me l'avouoit avec cette simplicite de caractere que je louois tout a l'heure en vous.

LE MARQUIS.

En effet, quand on le dit naivement comme on le sent...

LA COMTESSE.

Il n'y a point de mal alors. On a toujours bonne grace: voila ce que je pense. Je ne suis pas une ame sauvage.

LE MARQUIS.

Ce seroit bien dommage. Vous avez la plus belle sante.

LA COMTESSE, _a part_.

Il est bien question de ma sante. (_Haut_.) C'est l'air de la campagne.

LE MARQUIS.

L'air de la ville vous fait de meme l'oeil le plus vif, le teint le plus frais!

LA COMTESSE.

Je me porte assez bien. Mais savez-vous bien que vous me dites des douceurs sans y penser?

LE MARQUIS.

Pourquoi sans y penser? Moi, j'y pense.

LA COMTESSE.

Gardez-les pour la personne que vous aimez.

LE MARQUIS.

Eh! si c'etoit vous, il n'y auroit que faire de[68] les garder.

LA COMTESSE.

Comment! si c'etoit moi? Est-ce de moi dont il s'agit? Est-ce une declaration d'amour que vous me faites?

LE MARQUIS.

Oh! point du tout.

LA COMTESSE.

Eh! de quoi vous avisez-vous donc de m'entretenir de mon teint, de ma sante? Qui est-ce qui ne s'y tromperoit pas?

LE MARQUIS.

Ce n'est que facon de parler. Je dis seulement qu'il est facheux que vous ne vouliez ni aimer, ni vous remarier, et que j'en suis mortifie, parce que je ne vois pas de femme qui me puisse convenir autant que vous. Mais je ne vous en dis mot, de peur de vous deplaire.

LA COMTESSE.

Mais, encore une fois, vous me parlez d'amour. Je ne me trompe pas, c'est moi que vous aimez: vous me le dites en termes expres.

LE MARQUIS.

He bien, oui. Quand ce seroit vous, il n'est pas necessaire de se facher. Ne diroit-on pas que tout est perdu? Calmez-vous. Prenez[69] que je n'aie rien dit.

LA COMTESSE.

La belle chute! Vous etes bien singulier.

LE MARQUIS.

Et vous de bien mauvaise humeur. Eh! tout a l'heure, a votre avis, on avoit si bonne grace a dire naivement qu'on aime! Voyez comme cela reussit! Me voila bien avance!

LA COMTESSE.

Ne le voila-t-il pas[70] bien recule? A qui en avez-vous? Je vous demande a qui vous parlez.

LE MARQUIS.

A personne, Madame. Je ne dirai plus mot. Etes-vous contente? Si vous vous mettez en colere contre tous ceux qui me ressemblent, vous en querellerez bien d'autres.

LA COMTESSE, _a part_.

Quel original! (_Haut_.) Eh! qui est-ce qui vous querelle?

LE MARQUIS.

Ah! la maniere dont vous me refusez n'est pas douce.

LA COMTESSE.

Allez, vous revez.

LE MARQUIS.

Courage. Avec la qualite d'original dont vous venez de m'honorer tout bas, il ne me manquoit plus que celle de reveur. Au surplus, je ne m'en plains pas. Je ne vous conviens point: qu'y faire? Il n'y a plus qu'a me taire, et je me tairai. Adieu, Comtesse; n'en soyons pas moins bons amis, et du moins ayez la bonte de m'aider a me tirer d'affaire avec Hortense. (_Il s'en va_.)

LA COMTESSE.

Quel homme! Celui-ci ne m'ennuiera pas du recit de mes rigueurs. J'aime les gens simples et unis;[71] mais, en verite, celui-la l'est trop.