A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 33
LA COMTESSE, LISETTE.
LISETTE.
Voici ma maitresse. De l'humeur dont elle est, je crois que cet amour-ci ne la divertira guere. Gare[47] que le Marquis ne soit bientot congedie!
LA COMTESSE, _tenant une lettre_.
Tenez, Lisette, dites qu'on porte cette lettre a la poste. En voila dix que j'ecris depuis trois semaines. La sotte chose qu'un proces! Que j'en suis lasse! Je ne m'etonne pas s'il y a tant de femmes qui se marient!
LISETTE, _riant_.
Bon! votre proces! une affaire de mille francs! Voila quelque chose de bien considerable pour vous! Avez-vous envie de vous remarier? J'ai votre affaire.
LA COMTESSE.
Qu'est-ce que c'est qu'envie de me remarier? Pourquoi me dites-vous cela?
LISETTE.
Ne vous fachez pas; je ne veux que vous divertir.
LA COMTESSE.
Ce pourrait etre quelqu'un de Paris qui vous auroit fait une confidence. En tout cas, ne me le nommez pas.
LISETTE.
Oh! il faut pourtant que vous connoissiez celui dont je parle.
LA COMTESSE.
Brisons la-dessus. Je reve a une chose: le Marquis n'a ici qu'un valet de chambre, dont il a peut-etre besoin, et je voulois lui demander s'il n'a pas quelque paquet a mettre a la poste: on le porteroit avec le mien. Ou est-il, le Marquis? L'as-tu vu ce matin?
LISETTE.
Oh! oui. Malepeste![48] il a ses raisons pour etre eveille de bonne heure! Revenons au mari que j'ai a vous donner, celui qui brule pour vous et que vous avez enflamme de passion...
LA COMTESSE.
Qui est ce benet-la?
LISETTE.
Vous le devinez.
LA COMTESSE.
Celui qui brule est un sot. Je ne veux rien savoir de Paris.
LISETTE.
Ce n'est point de Paris: votre conquete est dans le chateau. Vous l'appellez benet; moi, je vais le flatter: c'est un soupirant qui a l'air fort simple, un air de bon homme. Y etes-vous?
LA COMTESSE.
Nullement. Qui est-ce qui ressemble a celui-ci?
LISETTE.
Eh! le Marquis.
LA COMTESSE.
Celui qui est avec nous?
LISETTE.
Lui-meme.
LA COMTESSE.
Je n'avois garde d'y etre.[49] Ou as-tu pris son air simple et de bon homme? Dis donc un air franc et ouvert, a la bonne heure: il sera reconnoissable.
LISETTE.
Ma foi, Madame, je vous le rends comme je le vois.
LA COMTESSE.
Tu le vois tres mal, on ne peut pas plus mal: en mille ans on ne le devineroit pas a ce portrait-la. Mais de qui tiens-tu ce que tu me contes de son amour?
LISETTE.
De lui, qui me l'a dit; rien que cela. N'en riez-vous pas? Ne faites pas semblant de le savoir. Au reste, il n'y a qu'a vous en defaire tout doucement.
LA COMTESSE.
Helas! je ne lui en veux point de mal.[50] C'est un fort honnete homme, un homme dont je fais cas, qui a d'excellentes qualites; et j'aime encore mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais ne te trompes-tu pas aussi? Il ne t'aura peut-etre parle que d'estime: il en a beaucoup pour moi, beaucoup; il me l'a marquee en mille occasions d'une maniere fort obligeante.
LISETTE.
Non, Madame, c'est de l'amour qui regarde vos appas; il en a prononce le mot sans bredouiller comme a l'ordinaire. C'est de la flamme... Il languit, il soupire.
LA COMTESSE.
Est-il possible? Sur ce pied-la, je le plains, car ce n'est pas un etourdi: il faut qu'il le sente, puisqu'il le dit; et ce n'est pas de ces gens-la dont[51] je me moque: jamais leur amour n'est ridicule. Mais il n'osera m'en parler, n'est-ce pas?
LISETTE.
Oh! ne craignez rien! j'y ai mis bon ordre:[52] il ne s'y jouera pas.[53] Je lui ai ote toute esperance. N'ai-je pas bien fait?
LA COMTESSE.
Mais oui, sans doute, oui, pourvu que vous ne l'ayez pas brusque, pourtant. Il falloit y prendre garde: c'est un ami que je veux conserver. Et vous avez quelquefois le ton dur et reveche, Lisette; il valoit mieux le laisser dire.
LISETTE.
Point du tout. Il vouloit que je vous parlasse en sa faveur.
LA COMTESSE.
Ce pauvre homme!
LISETTE.
Et je lui ai repondu que je ne pouvois pas m'en meler, que je me brouillerais avec vous si je vous en parlois, que vous me donneriez mon conge, que vous lui donneriez le sien.
LA COMTESSE.
Le sien. Quelle grossierete! Ah! que c'est mal parler! Son conge? Et meme est-ce que je vous aurois donne le votre? Vous savez bien que non. D'ou vient[54] mentir, Lisette? C'est un ennemi que vous m'allez faire d'un des hommes du monde que je considere le plus et qui le merite le mieux. Quel sot langage de domestique! Eh! il etoit si simple de vous tenir[55] a lui dire: "Monsieur, je ne saurois; ce ne sont pas la mes affaires. Parlez-en vous-meme." Et je voudrais qu'il osat m'en parler, pour racommoder un peu votre malhonnetete. Son conge! son conge! Il va se croire insulte.
LISETTE.
Eh non, Madame; il etoit impossible de vous en debarrasser a moins de frais. Faut-il que vous l'aimiez, de peur de le facher? Voulez-vous etre sa femme par politesse, lui qui doit epouser Hortense? Je ne lui ai rien dit de trop; et vous en voila quitte. Mais je l'apercois qui vient en revant. Evitez-le, vous avez le temps.
LA COMTESSE.
L'eviter, lui qui me voit! Ah! je m'en garderai bien. Apres les discours que vous lui avez tenus, il croirait que je les ai dictes. Non, non, je ne changerai rien a ma facon de vivre avec lui. Allez porter ma lettre.
LISETTE, _a part_.
Hum! il y a ici quelque chose. (_Haut_.) Madame, je suis d'avis de rester aupres de vous. Cela m'arrive souvent, et vous en serez plus a l'abri d'une declaration.
LA COMTESSE.
Belle finesse! Quand je lui echapperois aujourd'hui, ne me trouvera-t-il pas demain? Il faudrait donc vous avoir toujours a mes cotes? Non, non. Partez. S'il me parle, je sais repondre.
LISETTE.
Je suis a vous dans l'instant; je n'ai qu'a donner cette lettre a un laquais.
LA COMTESSE.
Non, Lisette: c'est une lettre de consequence, et vous me ferez plaisir de la porter vous-meme, parce que, si le courier est passe, vous me la rapporterez, et je l'enverrai par une autre voie. Je ne me fie point aux valets: ils ne sont point exacts.
LISETTE.
Le courrier ne passe que dans deux heures, Madame.
LA COMTESSE.
Eh! allez, vous dis-je. Que sait-on?
LISETTE, _a part_.
Quel pretexte! (_Haut_.) Cette femme-la ne va pas droit avec moi.