A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 29

Chapter 29562 wordsPublic domain

LISETTE, LEPINE, HORTENSE.

HORTENSE.

Venez, Lisette; approchez.

LISETTE.

Que souhaitez-vous de nous, Madame?

HORTENSE.

Rien que vous ne puissiez me dire sans blesser la fidelite que vous devez, vous au Marquis, et vous a la Comtesse.

LISETTE.

Tant mieux, Madame.

LEPINE.

Ce debut encourage. Nos services vous sont acquis.

HORTENSE, _tire quelque argent de sa poche._

Tenez, Lisette, tout service merite recompense.

LISETTE, _refusant d'abord._

Du moins, Madame, faudroit-il savoir auparavant de quoi il s'agit.

HORTENSE.

Prenez; je vous le donne, quoi qu'il arrive. Voila pour vous, monsieur de Lepine.[8]

LEPINE.

Madame, je serois volontiers de l'avis de Mademoiselle; mais je prends. Le respect defend que je raisonne.

HORTENSE.

Je ne pretends vous engager en rien, et voici de quoi il est question. Le Marquis, votre maitre, vous estime, Lepine?

LEPINE, _froidement._

Extremement, Madame; il me connoit.

HORTENSE.

Je remarque qu'il vous confie aisement ce qu'il pense.

LEPINE.

Oui. Madame, de toutes ses pensees incontinent[9] j'en ai copie; il n'en sait pas le compte mieux que moi.

HORTENSE.

Vous, Lisette, vous etes sur le meme ton[10] avec la Comtesse?

LISETTE.

J'ai cet honneur-la, Madame.

HORTENSE.

Dites-moi, Lepine, je me figure que le Marquis aime la Comtesse. Me trompe-je? Il n'y a point d'inconvenient a me dire ce qui en est.

LEPINE.

Je n'affirme rien; mais patience: nous devons ce soir nous entretenir la-dessus.

HORTENSE.

Eh! soupconnez-vous qu'il l'aime?

LEPINE.

De soupcons,[11] j'en ai de violents. Je m'en eclaircirai tantot.

HORTENSE.

Et vous, Lisette, quel est votre sentiment sur la Comtesse?

LISETTE.

Qu'elle ne songe point du tout au Marquis, Madame.

LEPINE. Je differe avec vous de pensee.[12]

HORTENSE.

Je crois aussi qu'ils s'aiment. Et supposons que je ne me trompe pas: du caractere dont ils sont, ils auront de la peine a s'en parler. Vous, Lepine, voudriez-vous exciter le Marquis a le declarer a la Comtesse? Et vous, Lisette, disposer la Comtesse a se l'entendre dire? Ce sera une industrie fort innocente.

LEPINE.

Et meme louable.

LISETTE, _rendant l'argent._

Madame, permettez que je vous rende votre argent.

HORTENSE,

Gardez. D'ou vient?[13]

LISETTE.

C'est qu'il me semble que voila, precisement le service que vous exigez de moi, et c'est precisement celui que je ne puis vous rendre. Ma maitresse est veuve, elle est tranquille; son etat est heureux; ce seroit dommage de l'en tirer: je prie le Ciel qu'elle y reste.

LEPINE, _froidement._

Quant a moi, je garde mon lot: rien ne m'oblige a restitution. J'ai la volonte de vous etre utile. Monsieur le Marquis vit dans le celibat; mais le mariage, il est bon, tres bon; il a ses peines: chaque etat a les siennes; quelquefois le mien me pese. Le tout est egal.[14] Oui, je vous servirai, Madame, je vous servirai; je n'y vois point de mal. On s'epouse de tout temps, on s'epousera toujours; on n'a que cette honnete ressource quand on aime.

HORTENSE.

Vous me surprenez, Lisette, d'autant plus que je m'imaginois que vous pouviez vous aimer tous deux.

LISETTE.

C'est de quoi il n'est pas question de ma part.

LEPINE.

De la mienne, j'en suis demeure a l'estime. Neanmoins, Mademoiselle est aimable; mais j'ai passe mon chemin sans y prendre garde.

LISETTE.

J'espere que vous penserez toujours de meme.

HORTENSE.

Voila ce que j'avois a vous dire. Adieu, Lisette; vous ferez ce qu'il vous plaira. Je ne vous demande que le secret. J'accepte vos services, Lepine.