A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 28
DORANTE, SILVIA.
DORANTE, _a part._
Qu'elle est digne d'etre aimee! Pourquoi faut-il que Mario m'ait prevenu?[245]
SILVIA.
Ou etiez-vous donc, Monsieur? Depuis que j'ai quitte Mario, je n'ai pu vous retrouver pour vous rendre compte de ce que j'ai dit a monsieur Orgon.
DORANTE.
Je ne me suis pourtant pas eloigne. Mais de quoi s'agit-il?
SILVIA, _a part._
Quelle froideur! (_Haut_.) J'ai eu beau decrier votre valet et prendre sa conscience a temoin de son peu de merite, j'ai eu beau lui representer qu'on pouvoit du moins reculer le mariage, il ne m'a pas seulement ecoutee. Je vous avertis meme qu'on parle d'envoyer chez le notaire, et qu'il est temps de vous declarer.
DORANTE.
C'est mon intention, je vais partir _incognito_, et je laisserai un billet qui instruira monsieur Orgon de tout.
SILVIA, _a part._
Partir! ce n'est pas la mon compte.
DORANTE.
N'approuvez-vous pas mon idee?
SILVIA.
Mais ... pas trop.
DORANTE.
Je ne vois pourtant rien de mieux dans la situation ou je suis, a moins que de parler moi-meme: et je ne saurois m'y resoudre. J'ai d'ailleurs d'autres raisons qui veulent que je me retire; je n'ai plus que faire ici.
SILVIA.
Comme je ne sais pas vos raisons, je ne puis ni les approuver ni les combattre, et ce n'est pas a moi a vous les demander.[246]
DORANTE.
Il vous est aise de les soupconner, Lisette.
SILVIA.
Mais je pense, par exemple, que vous avez du gout pour la fille de monsieur Orgon.
DORANTE.
Ne voyez-vous que cela?
SILVIA.
Il y a bien encore certaines choses que je pourrais supposer; mais je ne suis pas folle, et je n'ai pas la vanite de m'y arreter.
DORANTE.
Ni le courage d'en parler, car vous n'auriez rien d'obligeant a me dire. Adieu, Lisette.
SILVIA.
Prenez garde: je crois que vous ne m'entendez[247] pas, je suis obligee de vous le dire.
DORANTE.
A merveille, et l'explication ne me seroit pas favorable. Gardez-moi le secret jusqu'a mon depart.
SILVIA.
Quoi! serieusement, vous partez?
DORANTE.
Vous avez bien peur que je ne change d'avis.
SILVIA.
Que vous etes aimable d'etre si bien au fait!
DORANTE.
Cela est bien naif. Adieu.
(_Il s'en va._)
SILVIA, _a part._
S'il part, je ne l'aime plus, je ne l'epouserai jamais... (_Elle le regarde aller_.) Il s'arrete pourtant: il reve, il regarde si je tourne la tete. Je ne saurais le rappeler, moi... Il seroit pourtant singulier qu'il partit, apres tout ce que j'ai fait!... Ah! voila qui est fini: il s'en va; je n'ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyois. Mon frere est un maladroit, il s'y est mal pris: les gens indifferents gatent tout. Ne suis-je pas bien avancee? Quel denouement!... Dorante reparoit pourtant; il me semble qu'il revient; je me dedis donc, je l'aime encore... Feignons de sortir, afin qu'il m'arrete: il faut bien que notre reconciliation lui coute quelque chose.
DORANTE, _l'arretant_.
Restez, je vous prie; j'ai encore quelque chose a vous dire.
SILVIA.
A moi, Monsieur?
DORANTE.
J'ai de la peine a partir sans vous avoir convaincue que je n'ai pas tort de le faire.
SILVIA.
Eh! Monsieur, de quelle consequence est-il de vous justifier aupres de moi? Ce n'est pas la peine: je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir.
DORANTE.
Moi, Lisette? Est-ce a vous a vous plaindre,[248] vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire?
SILVIA.
Hum! si je voulois, je vous repondrois bien la-dessus.
DORANTE.
Repondez donc: je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je? Mario vous aime.
SILVIA.
Cela est vrai.
DORANTE.
Vous etes sensible a son amour, je l'ai vu par l'extreme envie que vous aviez tantot que je m'en allasse: ainsi vous ne sauriez m'aimer.
SILVIA.
Je suis sensible a son amour! qui est-ce qui vous l'a dit? Je ne saurois vous aimer! qu'en savez-vous? Vous decidez bien vite.
DORANTE.
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
SILVIA.
Instruire un homme qui part!
DORANTE.
Je ne partirai point.
SILVIA.
Laissez-moi. Tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point: vous ne craignez que mon indifference, et vous etes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments?
DORANTE.
Ce qu'ils m'importent, Lisette? Peux-tu douter encore que je ne t'adore?
SILVIA.
Non, et vous me le repetez si souvent que je vous crois; mais pourquoi m'en persuadez-vous? que voulez-vous que je fasse de cette pensee-la, Monsieur? Je vais vous parler a coeur ouvert. Vous m'aimez; mais votre amour n'est pas une chose bien serieuse pour vous. Que de ressources n'avez-vous pas pour vous en defaire! La distance qu'il y a de vous a moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible,[249] les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous oter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement. Vous en rirez peut-etre au sortir d'ici, et vous aurez raison. Mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappee, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite? Qui est-ce qui me dedommagera de votre perte? Qui voulez-vous que mon coeur mette a votre place? Savez-vous bien que, si je vous aimois, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucheroit plus? Jugez donc de l'etat ou je resterois; ayez la generosite de me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me ferois un scrupule de vous dire que je vous aime dans les dispositions ou vous etes: l'aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison; et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
DORANTE.
Ah! ma chere Lisette, que viens-je d'entendre! Tes paroles ont un feu qui me penetre; je t'adore, je te respecte. Il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune, qui ne disparoisse devant une ame comme la tienne; j'aurois honte que mon orgueil tint encore contre toi, et mon coeur et ma main t'appartiennent.
SILVIA. En verite, ne meriteriez-vous pas que je les prisse? Ne faut-il pas etre bien genereuse pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font? et croyez- vous que cela puisse durer?
DORANTE. Vous m'aimez donc?
SILVIA. Non, non; mais, si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.
DORANTE. Vos menaces ne me font point de peur.
SILVIA. Et Mario, vous n'y songez donc plus?
DORANTE. Non, Lisette; Mario ne m'alarme plus: vous ne l'aimez point; vous ne pouvez plus me tromper; vous avez le coeur vrai; vous etes sensible a [250] ma tendresse, je ne saurais en douter au transport qui m'a pris; j'en suis sur, et vous ne sauriez plus m'oter cette certitude-la.
SILVIA. Oh! je n'y tacherai point;[251] gardez-la, nous verrons ce que vous en ferez.
DORANTE.
Ne consentez-vous pas d'etre a moi?
SILVIA.
Quoi! vous m'epouserez malgre ce que vous etes, malgre la colere d'un pere, malgre votre fortune?
DORANTE.
Mon pere me pardonnera des qu'il vous aura vue: ma fortune nous suffit a tous deux, et le merite vaut bien la naissance.[252] Ne disputons point, car je ne changerai jamais.
SILVIA.
Il ne changera jamais! Savez-vous bien que vous me charmez, Dorante.
DORANTE.
Ne genez donc plus votre tendresse, et laissez-la repondre...
SILVIA.
Enfin, j'en suis venu a bout: vous... vous ne changerez jamais?
DORANTE.
Non, ma chere Lisette.
SYLVIA.
Que d'amour!
SCENE DERNIERE.
M. ORGON, SILVIA, DORANTE, LISETTE, ARLEQUIN, MARIO.
SILVIA.
Ah! mon pere, vous avez voulu que je fusse a Dorante: venez voir votre fille vous obeir avec plus de joie qu'on n'en eut jamais.
DORANTE.
Qu'entends-je! vous, son pere, Monsieur?
SILVIA.
Oui, Dorante. La meme idee de nous connoitre nous est venue a tous deux; apres cela, je n'ai plus rien a vous dire. Vous m'aimez, je n'en saurais douter; mais, a votre tour, jugez de mes sentiments pour vous; jugez du cas que j'ai fait de votre coeur par la delicatesse avec laquelle j'ai tache de l'acquerir.
M. ORGON.
Connoissez-vous cette lettre-la? Voila par ou j'ai appris votre deguisement, qu'elle n'a pourtant su que par vous.
DORANTE.
Je ne saurais vous exprimer mon bonheur, Madame;[253] mais ce qui m'enchante le plus, ce sont les preuves que je vous ai donnees de ma tendresse.
MARIO.
Dorante me pardonne-t-il la colere ou j'ai mis Bourguignon?
DORANTE.
Il ne vous la pardonne pas, il vous en remercie.
ARLEQUIN.
De la joie, Madame: vous avez perdu votre rang; mais vous n'etes point a plaindre, puisqu'Arlequin vous reste.
LISETTE.
Belle consolation! il n'y a que toi qui gagne a cela.
ARLEQUIN.
Je n'y perds pas. Avant notre reconnoissance, votre dot valoit mieux que vous; a present, vous valez mieux que votre dot. Allons, saute, marquis![254]
* * * * *
LE LEGS
COMEDIE EN UN ACTE, EN PROSE
ACTEURS.
LA COMTESSE. LE MARQUIS. HORTENSE. LE CHEVALIER. LISETTE,[1] suivante de la Comtesse. LEPINE,[2] valet de chambre du Marquis.
SCENE PREMIERE.
LE CHEVALIER, HORTENSE.
LE CHEVALIER.
La demarche que vous allez faire aupres du Marquis m'alarme.
HORTENSE.
Je ne risque rien, vous dis-je. Raisonnons. Defunt son parent et le mien lui laisse six cent mille francs, a la charge, il est vrai, de m'epouser ou de m'en donner deux cent mille: cela est a son choix; mais le Marquis ne sent rien pour moi. Je suis sure qu'il a de l'inclination pour la Comtesse; d'ailleurs, il est deja assez riche par lui-meme: voila encore une succession de six cent mille francs qui lui vient, a laquelle il ne s'attendoit pas; et vous croyez que, plutot que d'en distraire deux cent mille, il aimera mieux m'epouser, moi qui lui suis indifferente, pendant qu'il a de l'amour pour la Comtesse, qui peut-etre ne le hait pas, et qui a plus de bien que moi? Il n'y a pas d'apparence.
LE CHEVALIER.
Mais a quoi jugez-vous que la Comtesse ne le hait pas?
HORTENSE.
A mille petites remarques que je fais tous les jours, et je n'en suis pas surprise. Du caractere dont elle est, celui du Marquis doit etre de son gout. La Comtesse est une femme brusque, qui aime a primer, a gouverner, a etre la maitresse. Le Marquis est un homme doux, paisible, aise a conduire; et voila ce qu'il faut a la Comtesse. Aussi ne parle-t-elle de lui qu'avec eloge. Son air de naivete lui plait: c'est, dit-elle, le meilleur homme, le plus complaisant, le plus sociable. D'ailleurs, le Marquis est d'un age qui lui convient; elle n'est plus de cette grande jeunesse:[3] il a trente-cinq ou quarante ans, et je vois bien qu'elle seroit charmee de vivre avec lui.
LE CHEVALIER.
J'ai peur que l'evenement[4] ne vous trompe. Ce n'est pas un petit objet que deux cent mille francs qu'il faudra qu'on vous donne si l'on ne vous epouse pas; et puis, quand le Marquis et la Comtesse s'aimeroient, de l'humeur dont ils sont tous deux, ils auront bien de la peine a se le dire.
HORTENSE.
Oh! moyennant[5] l'embarras ou je vais jeter le Marquis, il faudra bien qu'il parle; et je veux savoir a quoi m'en tenir. Depuis le temps que nous sommes a cette campagne,[6] chez la Comtesse, il ne me dit rien. Il y a six semaines qu'il se tait; je veux qu'il s'explique. Je ne perdrai pas le legs qui me revient si je n'epouse point le Marquis.
LE CHEVALIER.
Mais s'il accepte votre main?
HORTENSE.
Eh! non! vous dis-je. Laissez-moi faire. Je crois qu'il espere que ce sera moi qui le refuserai. Peut-etre meme feindra-t-il de consentir a notre union; mais que cela ne vous epouvante pas. Vous n'etes point assez riche pour m'epouser avec deux cent mille francs de moins: je suis bien aise de vous les apporter en mariage. Je suis persuadee que la Comtesse et le Marquis ne se haissent pas. Voyons ce que me diront la-dessus Lepine et Lisette, qui vont venir me parler. L'un, est un Gascon froid,[7] mais adroit; Lisette a de l'esprit. Je sais qu'ils ont tous deux la confiance de leurs maitres; je les interesserai a m'instruire, et tout ira bien. Les voila qui viennent. Retirez-vous.