A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 26
LISETTE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
Enfin, ma reine, je vous vois, et je ne vous quitte plus, car j'ai trop pati d'avoir manque de votre presence, et j'ai cru que vous esquiviez la mienne.[212]
LISETTE.
Il faut vous avouer, Monsieur, qu'il en etoit quelque chose.[213]
ARLEQUIN.
Comment donc! ma chere ame, elixir de mon coeur, avez-vous entrepris la fin de ma vie?[214]
LISETTE.
Non, mon cher, la duree m'en est trop precieuse.
ARLEQUIN.
Ah! que ces paroles me fortifient!
LISETTE.
Et vous ne devez point douter de ma tendresse.
ARLEQUIN.
Je voudrois bien pouvoir baiser ces petits mots-la, et les cueillir sur votre bouche avec la mienne.
LISETTE.
Mais vous me pressiez sur notre mariage, et mon pere ne m'avoit pas encore permis de vous repondre. Je viens de lui parler, et j'ai son aveu pour vous dire que vous pouvez lui demander ma main quand vous voudrez.
ARLEQUIN.
Avant que je la demande a lui,[215] souffrez que je la demande a vous: je veux lui rendre mes graces[216] de la charite qu'elle aura de vouloir bien entrer dans la mienne, qui en est veritablement indigne.
LISETTE.
Je ne refuse pas de vous la preter un moment, a condition que vous la prendrez pour toujours.
ARLEQUIN.
Chere petite main rondelette et potelee, je vous prends sans marchander; je ne suis pas en peine de l'honneur que vous me ferez, il n'y a que celui que je vous rendrai qui m'inquiete.
LISETTE.
Vous m'en rendrez plus qu'il ne m'en faut.
ARLEQUIN.
Ah! que nenni[217]: vous ne savez pas cette arithmetique-la aussi bien que moi.
LISETTE.
Je regarde pourtant votre amour comme un present du ciel.
ARLEQUIN.
Le present qu'il vous a fait ne le ruinera pas; il[218] est bien mesquin.
LISETTE.
Je ne le trouve que trop magnifique.
ARLEQUIN.
C'est que vous ne le voyez pas au grand jour.
LISETTE.
Vous ne sauriez croire combien votre modestie m'embarrasse.
ARLEQUIN.
Ne faites point depense d'embarras:[219] je serois bien effronte si je n'etois pas modeste.
LISETTE.
Enfin, Monsieur, faut-il vous dire que c'est moi que votre tendresse honore?
ARLEQUIN.
Ahi! ahi! je ne sais plus ou me mettre.
LISETTE.
Encore une fois. Monsieur, je me connois.
ARLEQUIN.
He! je me connois bien aussi; et je n'ai pas la une fameuse connoissance, ni vous non plus, quand vous l'aurez faite; mais c'est la le diable que de me connoitre: vous ne vous attendez pas au fond du sac.
LISETTE, _a part_.
Tant d'abaissement n'est pas naturel! (_Haut_) D'ou vient me dites-vous cela?[220]
ARLEQUIN.
Et voila ou git le lievre.[221]
LISETTE.
Mais encore? Vous m'inquietez: est-ce que vous n'etes pas...
ARLEQUIN.
Ahi! ahi! vous m'otez ma couverture.
LISETTE.
Sachons de quoi il s'agit.
ARLEQUIN, _a part_.
Preparons un peu cette affaire-la... (_Haut._) Madame, votre amour est-il d'une constitution bien robuste? soutiendra-t-il bien la fatigue que je vais lui donner? Un mauvais gite lui fait-il peur? Je vais le loger petitement.
LISETTE.
Ah! tirez-moi d'inquietude. En un mot, qui etes-vous?
ARLEQUIN.
Je suis... N'avez-vous jamais vu de fausse monnoie? Savez-vous ce que c'est qu'un louis d'or faux? En bien, je ressemble assez a cela.
LISETTE.
Achevez donc. Quel est votre nom?
ARLEQUIN.
Mon nom! (_A part._) Lui dirai-je que je m'appelle Arlequin? Non: cela rime trop avec coquin.
LISETTE.
Eh bien?
ARLEQUIN.
Ah, dame! il y a un peu a tirer[222] ici. Haissez-vous la qualite de soldat?
LISETTE.
Qu'appellez-vous un soldat?
ARLEQUIN.
Oui, par exemple, un soldat d'antichambre.
LISETTE.
Un soldat d'antichambre! Ce n'est donc point Dorante a qui je parle enfin?
ARLEQUIN.
C'est lui qui est mon capitaine.
LISETTE.
Faquin!
ARLEQUIN, _a part_.
Je n'ai pu eviter la rime.
LISETTE.
Mais voyez ce magot. tenez!
ARLEQUIN
La jolie culbute que je fais la!
LISETTE. Il y a une heure que je lui demande grace et que je m'epuise en humilites pour cet animal-la.
ARLEQUIN.
Helas! Madame, si vous preferiez l'amour a la gloire,[223] je vous ferois bien autant de profit qu'un monsieur.
LISETTE, _riant._
Ah! ah! ah! je ne saurais pourtant m'empecher d'en rire, avec sa gloire! et il n'y a plus que ce parti-la a prendre... Va, va, ma gloire te pardonne; elle est de bonne composition.
ARLEQUIN.
Tout de bon, charitable dame? Ah! que mon amour vous promet de reconnoissance!
LISETTE.
Touche-la, Arlequin; je suis prise pour dupe: le soldat d'antichambre de Monsieur vaut bien la coiffeuse de Madame.
ARLEQUIN.
La coiffeuse de Madame!
LISETTE.
C'est mon capitaine, ou l'equivalent.
ARLEQUIN.
Masque!
LISETTE.
Prends ta revanche.
ARLEQUIN.
Mais voyez cette magotte, avec qui, depuis une heure, j'entre en confusion de ma misere![224]
LISETTE.
Venons au fait. M'aimes-tu?
ARLEQUIN.
Pardi,[225] oui: en changeant de nom, tu n'as pas change de visage, et tu sais bien que nous nous sommes promis fidelite en depit de toutes les fautes d'orthographe.[226]
LISETTE.
Va, le mal n'est pas grand, consolons-nous; ne faisons semblant de rien, et n'appretons point a rire.[227] Il y a apparence que ton maitre est encore dans l'erreur a l'egard de ma maitresse: ne l'avertis de rien; laissons les choses comme elles sont. Je crois que le voici qui entre. Monsieur, je suis votre servante.
ARLEQUIN.
Et moi votre valet, Madame. (_Riant._) Ha! ha! ha!