A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 20

Chapter 20656 wordsPublic domain

SILVIA, _seule_; DORANTE, _qui vint peu apres_.

SILVIA.

Ah! que j'ai le coeur serre! Je ne sais ce qui se mele a l'embarras ou je me trouve: tout cette aventure-ci m'afflige; je me defie de tous les visages; je ne suis contente de personne, je ne le suis pas de moi-meme.

DORANTE.

Ah! je te cherchois, Lisette.

SILVIA.

Ce n'etoit pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.

DORANTE, _l'empechant de sortir_.

Arrete donc, Lisette! J'ai a te parler pour la derniere fois: il s'agit d'une chose de consequence qui regarde tes maitres.

SILVIA.

Va la dire a eux-memes: je ne te vois jamais que tu ne me chagrines;[172] laisse-moi.

DORANTE.

Je t'en offre autant;[173] mais ecoute-moi, te dis-je: tu vas voir les choses bien changer de face par ce que je te vais dire,

SILVIA.

Eh bien! parle donc; je t'ecoute, puisqu'il est arrete que ma complaisance pour toi sera eternelle.

DORANTE.

Me promets-tu le secret?

SILVIA.

Je n'ai jamais trahi personne.

DORANTE.

Tu ne dois la confidence que je vais te faire qu'a l'estime que j'ai pour toi.

SILVIA.

Je le crois, mais tache de m'estimer sans me le dire, car cela sent le pretexte.

DORANTE.

Tu te trompes, Lisette. Tu m'as promis le secret: achevons. Tu m'as vu dans de grands mouvements;[174] je n'ai pu me defendre de t'aimer.

SILVIA.

Nous y voila. Je me defendrai bien de t'entendre, moi! Adieu.

DORANTE.

Reste: ce n'est plus Bourguignon qui te parle.

SILVIA.

Eh! qui es-tu donc?

DORANTE.

Ah! Lisette, c'est ici ou[175] tu vas juger des peines qu'a du ressentir mon coeur!

SILVIA.

Ce n'est pas a ton coeur a qui[176] je parle: c'est a toi.

DORANTE.

Personne ne vient-il?

SILVIA.

Non.

DORANTE.

L'etat ou sont les choses me force a te le dire; je suis trop honnete homme pour n'en pas arreter le cours.

SILVIA.

Soit.

DORANTE.

Sache que celui qui est avec ta maitresse n'est pas ce qu'on pense.

SILVIA, _vivement_.

Qui est-il donc?

DORANTE.

Un valet.

SILVIA.

Apres?

DORANTE.

C'est moi qui suis Dorante.

SILVIA, _a part_.

Ah! je vois clair dans mon coeur.

DORANTE.

Je voulois sous cet habit penetrer[177] un peu ce que c'etoit que ta maitresse avant que de[178] l'epouser. Mon pere, en partant, me permit ce que j'ai fait, et l'evenement m'en paroit un songe: je hais ta maitresse, dont je devois etre l'epoux, et j'aime la suivante, qui ne devoit trouver en moi qu'un nouveau maitre. Que faut-il que je fasse a present? Je rougis pour elle de le dire; mais ta maitresse a si peu de gout qu'elle est eprise de mon valet, au point qu'elle l'epousera si on la laisse faire. Quel parti prendre.

SILVIA, _a part_.

Cachons-lui qui je suis... (_Haut_.) Votre situation est neuve,[179] assurement! Mais, Monsieur, je vous fais d'abord mes excuses de tout ce que mes discours ont pu avoir d'irregulier[180] dans nos entretiens.

DORANTE, _vivement_.

Tais-toi, Lisette; tes excuses me chagrinent: elles me rappellent la distance qui nous separe, et ne me la rendent que plus douloureuse.

SILVIA.

Votre penchant pour moi est-il si serieux? m'aimez-vous jusque-la?[181]

DORANTE.

Au point de renoncer a tout engagement, puisqu'il ne m'est pas permis d'unir mon sort au tien; et, dans cet etat, la seule douceur que je pouvois gouter, c'etoit de croire que tu ne me haissois pas.

SILVIA.

Un coeur qui m'a choisie dans la condition ou je suis est assurement bien digne qu'on l'accepte, et je le paierois volontiers du mien si je ne craignois pas de le jeter dans un engagement qui lui feroit tort.[182]

DORANTE.

N'as-tu pas assez de charmes, Lisette? y ajoutes-tu encore la noblesse avec laquelle tu me parles.

SILVIA.

J'entends quelqu'un. Patientez encore sur l'article de[183] votre valet; les choses n'iront pas si vite; nous nous reverrons, et nous chercherons les moyens de vous tirer d'affaire.

DORANTE.

Je suivrai tes conseils. (_Il sort_.)

SILVIA.

Allons, j'avois grand besoin que ce fut la Dorante.