A Selection from the Comedies of Marivaux

Chapter 19

Chapter 191,070 wordsPublic domain

SILVIA, MARIO, M. ORGAN.

M. ORGON.

Eh bien! Silvia, vous ne nous regardez pas; vous avez l'air tout embarrasse.

SILVIA.

Moi, mon pere! et ou seroit le motif de mon embarras? Je suis, grace au Ciel, comme a mon ordinaire; je suis fachee de vous dire que c'est une idee.

MARIO.

II y a quelque chose, ma soeur, il y a quelque chose.

SILVIA.

Quelque chose dans votre tete, a la bonne heure, mon frere; mais, pour dans[157] la mienne, il n'y a que l'etonnement de ce que vous dites.

M. ORGON.

C'est donc ce garcon qui vient de sortir qui t'inspire cette extreme antipathie que tu as pour son maitre?

SILVIA.

Qui? le domestique de Dorante?

M. ORGON.

Oui, le galant Bourguignon.

SILVIA.

Le galant Bourguignon, dont je ne savois pas l'epithete, ne me parle pas de lui.

M. ORGON.

Cependant on pretend que c'est lui qui le detruit aupres de toi, et c'est sur quoi j'etois bien aise de te parler.

SILVIA.

Ce n'est pas la peine, mon pere, et personne au monde que son maitre ne m'a donne l'aversion naturelle que j'ai pour lui.

MARIO.

Ma foi, tu as beau dire, ma soeur, elle est trop forte pour etre si naturelle, et quelqu'un y a aide.

SILVIA, _avec vivacite_.

Avec quel air mysterieux vous me dites cela, mon frere! Et qui est donc ce quelqu'un qui y a aide? Voyons.

MARIO.

Dans quelle humeur[158] es-tu, ma soeur? Comme tu t'emportes!

SILVIA.

C'est que je suis bien lasse de mon personnage, et je me serois deja demasquee si je n'avois pas craint de facher mon pere.

M. ORGON.

Gardez-vous en bien, ma fille; je viens ici pour vous le recommander. Puisque j'ai eu la complaisance de vous permettre votre deguisement, il faut, s'il vous plait, que vous ayez celle de suspendre votre jugement sur Dorante, et de voir si l'aversion qu'on vous a donnee pour lui est legitime.

SILVIA.

Vous ne m'ecoutez donc point, mon pere?... Je vous dis qu'on ne me l'a point donnee.

MARIO.

Quoi! ce babillard qui vient de sortir ne t'a pas un peu degoutee de lui?

SILVIA, _avec feu_.

Que vos discours sont desobligeants! M'a degoutee de lui! degoutee! J'essuie des expressions bien etranges, je n'entends plus que des choses inouies, qu'un langage inconcevable: j'ai l'air embarrasse, il y a quelque chose, et puis c'est le galant Bourguignon qui m'a degoutee. C'est tout ce qui vous plaira; mais je n'y entends rien.

MARIO.

Pour le coup, c'est toi qui es etrange. A qui en as-tu donc? D'ou vient que tu es si fort sur le qui-vive?[159] Dans quelle idee[160] nous soupconnes-tu?

SILVIA.

Courage, mon frere... Par quelle fatalite aujourd'hui ne pouvez-vous me dire un mot qui ne me choque?[161] Quel soupcon voulez-vous qui me vienne? Avez-vous des visions?

M. ORGON.

Il est vrai que tu es si agitee que je ne te reconnois point non plus. Ce sont apparemment ces mouvements-la[162] qui sont cause que Lisette nous a parle comme elle a fait. Elle accusoit ce valet de ne t'avoir pas entretenue a l'avantage de son maitre, "et Madame, nous a-t-elle dit, l'a defendu contre moi avec tant de colere que j'en suis encore toute surprise"; et c'est sur ce mot de "surprise" que nous l'avons querellee.[163] Mais ces gens-la ne savent pas la consequence d'un mot.

SILVIA.

L'impertinente! Y a-t-il rien de plus haissable que cette fille-la? J'avoue que je me suis fachee, par un esprit[164] de justice pour ce garcon.

MARIO.

Je ne vois point de mal a cela.

SILVIA.

Y a-t-il rien de plus simple? Quoi! parce que je suis equitable, que je veux qu'on ne nuise a personne, que je veux sauver un domestique du tort qu'on peut lui faire aupres de son maitre, on dit que j'ai des emportements, des fureurs, dont on est surprise![165] Un moment apres, un mauvais esprit[166] raisonne; il faut se facher, il faut la faire taire et prendre mon parti contre elle, a cause de la consequence[167] de ce qu'elle dit! Mon parti! J'ai donc besoin qu'on me defende, qu'on me justifie? on peut donc mal interpreter ce que je fais? Mais que fais-je? de quoi m'accuse-t-on? Instruisez-moi, je vous en conjure: cela est serieux? Me joue-t-on? se moque-t-on de moi? Je ne suis pas tranquille.

M. ORGON.

Doucement donc!

SILVIA.

Non, Monsieur, il n'y a point de douceur qui tienne. Comment donc? des surprises, des consequences! Eh! qu'on s'explique: que veut-on dire? On accuse ce valet, et on a tort; vous vous trompez tous, Lisette est une folle, il est innocent, et voila qui est fini. Pourquoi donc m'en reparler encore? car je suis outree!

M. ORGON.

Tu te retiens, ma fille; tu aurois grande envie de me quereller aussi. Mais faisons mieux: il n'y a que ce valet qui est[168] suspect ici, Dorante n'a qu'a le chasser.

SILVIA.

Quel malheureux deguisement! Surtout que Lisette ne m'approche pas! Je la hais plus que Dorante.

M. ORGON.

Tu la verras si tu veux; mais tu dois etre charmee que ce garcon s'en aille, car il t'aime, et cela t'importune assurement.

SILVIA.

Je n'ai point a m'en plaindre: il me prend pour une suivante, et il me parle sur ce ton-la; mais il ne me dit pas ce qu'il veut, j'y mets bon ordre.[169]

MARIO.

Tu n'en es pas tant la maitresse que tu le dis bien.

M. ORGON.

Ne l'avons-nous pas vu se mettre a genoux malgre toi? N'as-tu pas ete obligee, pour le faire lever, de lui dire qu'il ne te deplaisoit pas?

SILVIA, _a part_.

J'etouffe.

MARIO.

Encore a-t-il fallu, quand il t'a demande si tu l'aimerois, que tu aies tendrement ajoute: "Volontiers"; sans quoi il y seroit encore.

SILVIA.

L'heureuse apostille,[170] mon frere! Mais, comme l'action m'a deplu, la repetition n'en est pas aimable.[171] Ah ca, parlons serieusement: quand finira la comedie que vous vous donnez sur mon compte?

M. ORGON.

La seule chose que j'exige de toi, ma fille, c'est de ne te determiner a le refuser qu'avec connoissance de cause. Attends encore. Tu me remercieras du delai que je demande, je t'en reponds.

MARIO.

Tu epouseras Dorante, et meme avec inclination, je te le predis... Mais, mon pere, je vous demande grace pour le valet.

SILVIA.

Pourquoi grace? Et moi, je veux qu'il sorte.

M. ORGON.

Son maitre en decidera. Allons-nous en.

MARIO.

Adieu, adieu, ma soeur, sans rancune.