A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 17
DORANTE. SILVIA.
DORANTE.
Lisette, quelque eloignement que tu aies pour moi, je suis force de te parler; je crois que j'ai a me plaindre de toi.
SILVIA.
Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t'en prie.
DORANTE.
Comme tu voudras.
SILVIA.
Tu n'en fais pourtant rien.
DORANTE.
Ni toi non plus; tu me dis: "Je t'en prie."
SILVIA.
C'est que cela m'est echappe.
DORANTE.
Eh bien! crois-moi, parlons comme nous pourrons: ce n'est pas la peine de nous gener pour le peu de temps que nous avons a nous voir.
SILVIA.
Est-ce que ton maitre s'en va? Il n'y auroit pas grande perte.
DORANTE.
Ni a moi[146] non plus, n'est-il pas vrai? J'acheve ta pensee.
SILVIA.
Je l'acheverois bien moi-meme, si j'en avois envie; mais je ne songe pas a toi.
DORANTE.
Et moi, je ne te perds point de vue.
SILVIA.
Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t-en, reviens, tout cela doit m'etre indifferent, et me l'est en effet: je ne te veux ni bien ni mal; je ne te hais, ni ne t'aime, ni ne t'aimerai, a moins que l'esprit ne me tourne, Voila mes dispositions; ma raison ne m'en permet point d'autres, et je devrois me dispenser de te le dire.
DORANTE.
Mon malheur est inconcevable: tu m'otes peut-etre tout le repos de ma vie.
SILVIA.
Quelle fantaisie il s'est alle mettre dans l'esprit! Il me fait de la peine. Reviens a toi. Tu me parles, je te reponds: c'est beaucoup, c'est trop meme, tu peux m'en croire, et, si tu etois instruit, en verite, tu serois content de moi; tu me trouverais d'une bonte sans exemple, d'une bonte que je blamerois dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas; le fond de mon coeur me rassure: ce que je fais est louable, c'est par generosite que je te parle; mais il ne faut pas que cela dure: ces generosites-la ne sont bonnes qu'en passant,[147] et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours[148] sur l'innocence de mes intentions. A la fin, cela ne ressembleroit plus a rien.[149] Ainsi, finissons, Bourguignon; finissons, je t'en prie. Qu'est-ce que cela signifie? C'est se moquer. Allons, qu'il n'en soit plus parle.
DORANTE.
Ah! ma chere Lisette, que je souffre!
SILVIA.
Venons a ce que te voulois me dire. Tu te plaignois de moi quand tu es entre: de quoi etoit-il question?
DORANTE.
De rien, d'une bagatelle; j'avois envie de te voir, et je crois que je n'ai pris qu'un pretexte.
SILVIA, _a part_.
Que dire a cela? Quand je m'en facherois, il n'en seroit ni plus ni moins.[150]
DORANTE.
Ta maitresse, en partant, a paru m'accuser de t'avoir parle au desavantage de mon maitre.
SILVIA.
Elle se l'imagine, et, si elle t'en parle encore, tu peux le nier hardiment; je me charge du reste.
DORANTE.
Eh! ce n'est pas cela qui m'occupe.
SILVIA.
Si tu n'as que cela a me dire, nous n'avons plus que faire ensemble.
DORANTE.
Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.
SILVIA.
Le beau motif qu'il me fournit la! J'amuserai[151] la passion de Bourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.
DORANTE.
Tu me railles, tu as raison: je ne sais ce que je dis ni ce que je te demande. Adieu.
SILVIA.
Adieu; tu prends le bon parti... Mais, a propos de tes adieux, il me reste encore une chose a savoir. Vous partez, m'as-tu dit... Cela est-il serieux?
DORANTE.
Pour moi, il faut que je parte, ou que la tete me tourne.
SILVIA.
Je ne t'arretois pas pour cette reponse-la, par exemple.
DORANTE.
Et je n'ai fait qu'une faute: c'est de n'etre pas parti des que je t'ai vue.
SILVIA, _a part_.
J'ai besoin a tout moment d'oublier que je l'ecoute.
DORANTE.
Si tu savois, Lisette, l'etat ou je me trouve...
SILVIA.
Oh! il n'est pas si curieux a savoir que le mien, je t'en assure.[152]
DORANTE.
Que peux-tu me reprocher? Je ne me propose pas de te rendre sensible.[153]
SILVIA, _a part_.
I1 ne faudroit pas s'y fier.
DORANTE.
Et que pourrois-je esperer en tachant de me faire aimer? Helas! quand meme j'aurois ton coeur.
SILVIA.
Que le Ciel m'en preserve! Quand tu l'aurois, tu ne le saurois pas, et je ferois si bien que je ne le saurois pas moi-meme. Tenez, quelle idee il lui vient la!
DORANTE.
Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras?
SILVIA.
Sans difficulte.[154]
DORANTE.
Sans difficulte! Qu'ai-je donc de si affreux?
SILVIA.
Rien: ce n'est pas la ce qui te nuit.
DORANTE.
Eh bien! chere Lisette, dis-le moi cent fois, que tu ne m'aimeras point.
SILVIA.
Oh! je te l'ai assez dit! Tache de me croire.
DORANTE.
Il faut que je le croie! Desespere une passion dangereuse, sauve-moi des effets que j'en crains; tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras! Accable mon coeur de cette certitude-la! J'agis de bonne foi, donne-moi du secours contre moi-meme: il m'est necessaire, je te le demande a genoux.
(_Il se jette a genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent, et ne disent mot_.)