A Selection from the Comedies of Marivaux
Chapter 15
SILVIA, LISETTE.
SILVIA.
Je vous trouve admirable[139] de ne pas le renvoyer tout d'un coup et de me faire essuyer les brutalites de cet animal-la!
LISETTE.
Pardi! Madame, je ne puis pas jouer deux roles a la fois: il faut que je paroisse ou la maitresse ou la suivante, que j'obeisse ou que j'ordonne.
SILVIA.
Fort bien; mais, puisqu'il n'y est plus, ecoutez-moi comme votre maitresse. Vous voyez bien que cet homme-la ne me convient point.
LISETTE.
Vous n'avez pas eu le temps de l'examiner beaucoup.
SILVIA.
Etes-vous folle, avec votre examen? Est-il necessaire de le voir deux fois pour juger du peu de convenance? En un mot, je n'en veux point. Apparemment que mon pere n'approuve pas la repugnance qu'il me voit, car il me fuit et ne me dit mot. Dans cette conjoncture, c'est a vous a me tirer tout doucement d'affaire en temoignant adroitement a ce jeune homme que vous n'etes pas dans le gout de l'epouser.
LISETTE.
Je ne saurois, Madame.
SILVIA.
Vous ne sauriez? Et qu'est-ce qui vous en empeche?
LISETTE.
Monsieur Orgon me l'a defendu.
SILVIA.
Il vous l'a defendu! Mais je ne reconnois point mon pere a ce procede-la!
LISETTE.
Positivement defendu.
SILVIA.
Eh bien! je vous charge de lui dire mes degouts et de l'assurer qu'ils sont invincibles. Je ne saurois me persuader qu'apres cela il veuille pousser les choses plus loin.
LISETTE.
Mais, Madame, le futur, qu'a-t-il donc de si desagreable, de si rebutant?
SILVIA.
Il me deplait, vous dis-je, et votre peu de zele aussi.
LISETTE.
Donnez-vous le temps de voir ce qu'il est: voila tout ce qu'on vous demande.
SILVIA.
Je le hais assez sans prendre du temps pour le hair davantage.
LISETTE.
Son valet, qui fait l'important, ne vous auroit-il point gate l'esprit sur son compte?[140]
SILVIA.
Hum! la sotte! son valet a bien affaire ici!
LISETTE.
C'est que je me mefie de lui, car il est raisonneur.
SILVIA.
Finissez vos portraits, on n'en a que faire.[141] J'ai soin que ce valet me parle peu, et, dans le peu qu'il m'a dit, il ne m'a jamais rien dit que de tres sage.
LISETTE.
Je crois qu'il est homme a vous avoir conte des histoires maladroites pour faire briller son bel esprit.
SILVIA.
Mon deguisement ne m'expose-t-il pas a m'entendre dire de jolies choses! A qui en avez-vous? D'ou vous vient la manie d'imputer a ce garcon une repugnance a laquelle il n'a point de part? Car enfin vous m'obligez a le justifier: il n'est pas question de le brouiller avec son maitre, ni d'en faire un fourbe pour me faire une imbecile, moi qui ecoute ses histoires.
LISETTE.
Oh! Madame, des que vous le defendez sur ce ton-la, et que cela va jusqu'a vous facher, je n'ai plus rien a dire.
SILVIA.
Des que je le defends sur ce ton-la! Qu'est-ce que c'est que le ton dont vous dites cela vous-meme? Qu'entendez-vous par ce discours? Que se passe-t-il dans votre esprit?
LISETTE.
Je dis, Madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous etes, et que je ne concois rien a votre aigreur. Eh bien! si ce valet n'a rien dit, a la bonne heure; il ne faut pas vous emporter pour le justifier; je vous crois, voila qui est fini; je ne m'oppose pas a la bonne opinion que vous en avez, moi.
SILVIA.
Voyez-vous le mauvais esprit! comme elle tourne les choses! Je me sens dans une indignation... qui... va jusqu'aux larmes.
LISETTE,
En quoi donc,[142] Madame? Quelle finesse entendez-vous a ce que je dis?
SILVIA.
Moi, j'y entends finesse! moi, je vous querelle pour lui! j'ai bonne opinion de lui! Vous me manquez de respect jusque la! Bonne opinion, juste Ciel! bonne opinion! Que faut-il que je reponde a cela? Qu'est-ce que cela veut dire? A qui parlez-vous? Qui est-ce qui est a l'abri de ce qui m'arrive? Ou en sommes-nous?
LISETTE.
Je n'en sais rien; mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise ou vous me jetez.
SILVIA.
Elle a des facons de parler qui me mettent hors de moi. Retirez-vous, vous m'etes insupportable; laissez-moi, je prendrai d'autres mesures.