À se tordre: Histoires chatnoiresques
Chapter 9
Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel.
--Vous voyez, ça n'est pas bien compliqué. L'instrument ressemble un peu à une montre, à cette différence près qu'il ne comporte qu'une aiguille. L'intérieur consiste en un appareil extrêmement sensible aux courants telluriques qui travaillent le sol. La façon de s'en servir est des plus simples. Vous placez l'instrument à plat, comme ceci, de façon que l'aiguille soit bien dans l'axe du méridien, comme cela. Si l'aiguille se maintient sur le chiffre 6, rien à craindre. Si l'aiguille incline à droite du 6, c'est qu'on a affaire à des courants telluriques positifs. Si, au contraire, elle se dirige à gauche, cela annonce des courants telluriques négatifs, plus dangereux que les autres.
Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint impassiblement au chiffre 6.
--Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme.
À partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gâté de l'hôtel. Au déjeuner, au dîner, il devait sortir son chambardoscope.
--Encore rien aujourd'hui! Allons, ça va bien!
Et les visages de refléter la sérénité.
Le matin du septième jour, Laflemme descendit plus tôt que de coutume. Il prit en particulier le patron de l'hôtel.
--Ayez la bonté de me préparer ma note. Je télégraphie à Paris pour qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir.
--Qu'y a-t-il donc?
--Voyez plutôt.
La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques négatifs, les pires de tous! Ça n'allait pas traîner.
Le patron blêmit.
--Surtout, n'en dites rien à personne... Votre instrument peut se tromper.
--Mon devoir me commande d'avertir tout le monde.
--N'en faites rien, je vous en conjure.
Et le pauvre homme blêmissait toujours. Cette révélation, c'était l'hôtel vidé sur l'heure, la saison perdue, la ruine!
--Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquittée, faites-moi l'amitié de partir tout de suite.
--Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage.
--Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire.
Laflemme mit gravement la note acquittée dans son portefeuille, les dix louis dans son porte-monnaie et prit le train.
Il passa une délicieuse journée à Cannes et revint, le soir même, s'installer dans un excellent hôtel de Nice--pas le même, bien entendu.
Le chambardoscope excita le même intérêt dans ce nouvel endroit que le précédent.
Je ne fatiguerai pas le lecteur au récit monotone des aventures de Laflemme dans les hôtels de Nice.
Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata jamais.
La roulette de Monte-Carlo, touchée de tant d'ingéniosité, se transforma en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras, souriant et non dénué de ressources.
C'est à ce moment-là qu'il ajouta à sa devise favorite, un peu triviale, de: _On n'est pas des boeufs_, celle, plus élégante et néodarwinienne, de: _Truc for life!_
UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET
Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais été bien étonné! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du tout, non... une invention sérieuse.
Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un siècle, non, mais...
C'est drôle comme ça vous vient, une invention ... au moment où on s'y attend le moins!
C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb! ...
Colomb ne pensait pas plus à découvrir l'Amérique qu'à rien du tout... Voilà que ses yeux tombent sur un oeuf dur... Alors, il se dit: ... Je ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin ça lui a donné l'idée de découvrir l'Amérique.
Mon invention, à moi, ne m'est pas venue comme ça.
Il n'y a pas d'oeuf dur dans la mienne.
Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai de la logique, une logique serrée, une de ces logiques... serrées
Voilà comment je l'ai trouvée, mon invention.
Il pleuvait à verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps!
Auprès de ce temps-là, le déluge universel aurait pu être considéré comme de la sécheresse.
Justement j'avais une course pressée. Je me trouvais sous les arcades de la rue de Rivoli...
Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas bâties comme la rue de Rivoli...
On s'en irait au sec, sous les arcades, où l'on voudrait. Ce serait charmant! ... Si j'étais le gouvernement, je forcerais les propriétaires à bâtir leurs maisons avec des arcades.
Ce ne serait peut-être pas libéral.
Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empêcherait les boutiquiers de tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants?
La Chambre ferait une loi pour forcer les commerçants à dresser des tentes pendant la pluie.
Puis, tout à coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous faire assister (solennel) à la genèse de mon idée... Je me suis dit: Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente à lui? Une petite toile soutenue par des bâtons légers, du bambou, par exemple, qu'on porterait soi-même, au-dessus de sa tête, pour se garantir de la pluie.
Mon invention était faite!... Il ne restait plus qu'à la rendre pratique.
Voilà ce que j'ai imaginé:
Figurez-vous une étoffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez.... taillée en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges sont réunies au centre, autour d'un petit rond de métal qui glisse le long d'un bâton, comme qui dirait une canne.
Quand il ne pleut pas, les baleines sont couchées le long du manche avec l'étoffe... Dans ce cas-là, vous vous servez de mon appareil comme d'une canne.
Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit étui le long du manche... Les baleines se tendent, l'étoffe aussi... Vous interposez cet abri improvisé entre vous et le ciel, et vous voilà garanti de la pluie.
Ça n'est pas plus difficile que ça, mais il fallait le trouver.
Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les mains de tout le monde.
On pourra en établir à tous les prix, en coton pour les classes ouvrières, en soie pour les personnes aisées.
Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention.
J'avais songé à des mots grecs, latins, comme on fait dans la science. Puis, j'ai réfléchi que ce serait prétentieux.
Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple, donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destiné à parer à la pluie, je l'appellerai Parapluie.
Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministère, je n'ai pas envie qu'on me vole mon idée. Car, vous savez, quand une idée est dans l'air, il faut se méfier.
LE TEMPS BIEN EMPLOYE
À cette époque-là--voilà bien une pièce de dix ans; comme le temps passe!--, je payais mon loyer à des intervalles inégaux, mais peu rapprochés.
Ça n'a pas beaucoup changé depuis, mais maintenant, j'ai une bonne propriétaire qui se contente de me dire entre-temps:
--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous à moi?
--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrésistiblement, je n'arrête pas d'y penser.
Et elle reprend, douloureuse:
--C'est que je suis bien gênée, en ce moment.
--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi!
À l'époque dont je parle, je me trouvais en proie à un propriétaire qui ne se fit aucun scrupule d'éparpiller aux quatre vents des enchères publiques mon mobilier hétéroclite et mes collections (provenant en grande partie d'objets dérobés).
Je ne fis ni une ni deux, et, dégoûté du Quartier latin, j'allai me nicher dans le premier hôtel venu du quartier Poissonnière, parfaitement inconnu de moi, d'ailleurs.
Maison calme, patriarcale, habitée par des gens qu'on ne rencontrait jamais dans les escaliers et qui se couchaient à des heures incroyables de nuit peu avancée.
J'en rougissais.
J'avais beau rentrer comme les poules, c'était toujours moi le dernier couché.
Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient aucun mystère pour moi.
À la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et les reconnus, sans jamais me tromper.
Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopté la bottine en chevreau à boutons.
Et toutes ces chaussures, rangées sur leur paillasson respectif, me semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches.
--Comment! disaient les bottines à élastiques du 3, tu rentres seulement et voici l'aurore.
Les souliers vernis du 14. reprenaient
--Vil débauché, d'où viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque endroit pire encore!
Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs ténébreux.
Une seule consolation m'était réservée. un paillasson qui ne m'insultait pas.
Non pas qu'il fût jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule, adorablement cambrée et visiblement toujours au service des mêmes petits pieds.
Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la même que la veille ou le lendemain.
Des fois, bottes élégantes; d'autres jours, solides chaussures à cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort.
Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue.
Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards à leur aise.
Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que ça? Pas tant que ça, car, à force d'habitude, j'arrivai à les reconnaître et à savoir leur jour.
Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infâme la nuit du mardi au mercredi.
La nuit du mercredi au jeudi était réservée aux bottes fines, et ce fut toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats.
Un seul jour de la semaine, ou plutôt une seule nuit, les jolies petites bottines restaient seules.
Et ce qu'elles avaient l'air de s'embêter, les pauvres petites!
Souvent j'eus l'idée de leur proposer ma société, mais je ne les connaissais vraiment pas assez pour ça.
Et régulièrement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se morfondaient en leur pitoyable solitude.
Je n'avais jamais vu la dame hospitalière, mais je grillais du désir d'entrer en relations avec elle; ses bottines étaient si engageantes!
Et un beau jour, dans l'après-midi, je frappai à la porte.
Une manière de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop sérieuse peut-être, vint m'ouvrir.
Je crus m'être trompé, mais un rapide coup d'oeil sur les bottines me rassura: c'était bien la personne.
J'incendiai mes vaisseaux et déclarai ma flamme.
Elle écouta ma requête avec un petit air grave, en bonne commerçante qui recevrait une commande et se verrait désolée de la refuser:
--Je suis navrée, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris.
--Pourtant, insistai-je, le jeudi?
Elle réfléchit deux secondes.
--Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte.
FAMILLE
Ribeyrou et Delavanne, les deux inséparables, avaient passé cet après-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience scrupuleuse, ils avaient visité tous les caboulots à filles et les grands cafés.
Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation à dîner boulevard de Clichy.
L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y installèrent, légèrement émus.
Sur le parcours de ce véhicule se trouve le quai des Orfèvres.
Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au rez-de-chaussée, et au-dessus des boutiques un petit entresol très bas, qui semble plutôt une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme.
Comme les boutiques sont elles-mêmes assez basses, les omnibus sont juste à la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du trottoir, on plonge dans les intérieurs avec une étonnante facilité.
Ce fut précisément le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de voitures arrêta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se trouvèrent mêlés malgré eux à une réunion de famille.
C'était devant la boutique d'un graveur héraldique.
Tout le monde se trouvait réuni, là, autour d'une table où fumait un potage appétissant.
Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habillées pareil, d'une vingtaine d'années, et une autre petite fille.
Il faisait un temps superbe, ce soir-là, et ces braves gens dînaient la fenêtre ouverte.
L'omnibus était si près qu'on sentait un délicieux fumet de pot-au-feu.
Ribeyrou et Delavanne, complètement médusés par ce tableau d'intérieur, sentaient déjà une douce émotion mouiller leurs paupières.
L'omnibus s'ébranla.
Delavanne rompit le silence.
--Voilà la vie de famille.
--Ah! que ce doit être bon! répondit Ribeyrou.
--Meilleur que la vie que nous menons.
--Et moins éreintant.
--Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une fois.
Malheureusement, à pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus aperçurent-ils le rond de lumière que faisait la lampe sur le plafond.
Ils poussèrent jusqu'à la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la dernière, et regrimpèrent sur un omnibus en partance.
Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide.
Ils virent à peine la maman qui servait le boeuf. Et encore, était-ce du boeuf?
--Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir.
--Est-ce que ça ne te rappelle pas les intérieurs hollandais de... de ce peintre, tu sais...?
--Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand.
--Précisément.
--Veux-tu les revoir encore une fois?
--Volontiers.
Et le manège recommença, non pas une fois, mais dix fois, et toujours scandé par l'absinthe, la dernière, place Saint-Michel.
Les contrôleurs du bureau commençaient à s'inquiéter de cette étrange conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme tout le monde, il n'y avait rien à dire.
Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le suivant, etc.
Pendant ce temps, la famille du graveur héraldique poursuivait son repas sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant d'attendrissement.
Après le boeuf était venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la salade, et puis le dessert.
À ce moment-là, le temps devenant plus frais, on ferma la fenêtre.
Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait.
Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette musique devait être charmante.
À force de prendre des absinthes, toujours la dernière, les amis éprouvaient une violente émotion. Ils pleuraient comme des veaux, littéralement.
--Ah! la vie de famille!
À un moment, Delavanne sembla prendre une grande résolution.
--Tiens! nous sommes imbéciles de nous désoler. Tout ça peut bien s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la main des demoiselles.
Vous devinez l'accueil.
Le graveur héraldique, d'abord ahuri, leur répliqua par une allocution d'une extrême vivacité, où le terme de sale pochard venait avec une fréquence regrettable.
Delavanne se drapa dans une dignité prodigieuse:
--Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien à être formulé en termes plus choisis.
--Avec tout ça, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre. Prenons l'omnibus.
--Oh! non, plus d'omnibus; je commence à en avoir assez.
Le lendemain matin, les deux amis, après une nuit tumultueuse, se retrouvèrent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir reconstituer la chaîne des événements qui les avaient amenés dans cet endroit hétéroclite.
En buvant le dernier mêlé-cassis, Ribeyrou fut pris d'un éclat de rire.
--Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur héraldique d'hier.
--Ah! oui... dans leur entrepont!
--Crois-tu, hein?...
--Quelles moules!
Et ils allèrent se coucher.
COMFORT
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je lâcherais tout, même la proie, pour Londres.
J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau à plume.
Et puis, il y a une chose à se tordre qui vaut, à elle seule, le voyage: c'est la contemplation du _comfortable_ anglais.
Le monsieur qui, le premier, a lancé la légende du _comfortable_ anglais était un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connaître!
Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue.
D'ailleurs ça m'est égal, le confortable.
Quand on a été, comme moi, élevé à la dure par un père spartiate et une mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable.
Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque ariette en vogue.
Voilà ce que j'en fais du confortable, moi.
Et je ne m'en trouve pas plus mal.
Pourtant, une fois...
(J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un shocking ...)
Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aimé voir London (c'est ainsi que les gens de l'endroit appellent leur cité) un tantinet plus confortable.
À Londres, vous savez, ce n'est pas comme à Paris.
Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une véritable petite Suisse.
Il est vrai--oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux rêves!--, il est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de nécessité.
Qu'importe, ô Helvétie!
À propos d'Helvétie, c'était justement la mienne--je reviens à mes moutons--qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-là.
J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter.
Je regagnais mon logis. Il pouvait être cinq ou six heures du soir. À l'entrée de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard Montmartre, par exemple.
Le boulevard Montmartre est bordé, sur ses trottoirs, de kiosques à journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens.
Tottenham Court Road, une belle artère, d'ailleurs, manque en totalité de ces agréments de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il est absolument dangereux de lire des affiches de trop près.
Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux rêveurs! En Angleterre, nul concierge. (Ça, par exemple, c'est du confortable.)
Alors, quoi?
Mon ale, mon stout, mon porter s'étaient traîtreusement coalisés pour une évasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler bientôt.
Pourrais-je temporiser jusqu'à Leicester Square? _That was the question._
Je fis quelques pas. Une angoisse aiguë me cloua sur le sol.
Chez moi le besoin détermine le génie.
J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres d'or, ces mots:
_Albert Fox,_ _chemist and druggist_
J'aime beaucoup les pharmacies anglaises à cause de l'extrême diversité des objets qu'on y vend, petites éponges, grosses éponges, cravates, jarretières, éponges moyennes, etc.
J'entrai résolument.
_--Good evening, sir._
_--Good evening, sir._
--Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que j'ai le diabète...
--Oh! reprit le _chemist_ dans la même langue.
--_Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer.
--La chose est tout à fait simple, sir. Il n'y a qu'à analyser votre... _do you understand_?
--_Of course, I do._
Et pour que je lui livrasse l'échantillon nécessaire, il me fit passer dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonté d'un confortable entonnoir.
Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze.
Je me rappelle même ce détail--si je le note, ce n'est pas pour me vanter, car je suis le premier à trouver la chose dégoûtante--, le flacon étant un peu exigu, je dus épancher l'excédent de topaze dans quelque chose de noir qui mijotait sur le feu.
Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement exécutée, je me retirai, promettant d'en revenir chercher le résultat le lendemain à la même heure.
--_Good night, sir._
--Bonsoir, mon vieux.
Le lendemain, à la même heure, le steamer Pétrel cinglait vers Calais, recélant en sa carène un grand jeune homme blond très distingué, qui s'amusait joliment.
C'est égal, si jamais je deviens réellement diabétique, je croirai que c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge.
ABUS DE POUVOIR
Lorsque je fus parvenu, ma chère Hélène, à l'âge où les jeunes hommes choisissent leur carrière, j'hésitai longuement entre l'état ecclésiastique et la chapellerie.
J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession, mais, pour des motifs qu'on trouvera développés tout au long dans un petit opuscule de moi, récemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait pas que de me taper violemment dans l'oeil.
Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession.
La vieille tante qui m'a élevé s'informa d'une bonne maison où je pusse sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de là, j'entrais, en qualité de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue Richelieu.
La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique son nom, d'un nommé Pinaud et d'un nommé Amour.
Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié.
Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manières affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, aperçus ingénieux, vives ripostes, et (ce qui ne gâte rien) une probité relative ou à peu près.
Avec cela, musicien, doué d'une voix de mezzo-soprano d'un charme irrésistible.
N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la chose ne comporte qu'un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux sciences physiques et naturelles.
MM. Pinaud et Amour semblaient enchantés de leur nouvelle recrue et me traitaient avec une foule d'égards.
Bref, les choses marchaient comme sur Déroulède, quand arriva le 14 juillet.
Je ne sais si vous l'avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup de petits bals publics installés sur les places et carrefours de Paris.
Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a aussi des grands, ce qui était le cas de celui qui s'accomplissait, cette année-là, place de la Bourse.
On ferma le magasin à midi et les patrons donnèrent campo à leurs employés.
Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance!
Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier
Oh! les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le matin!
14 juillet! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner joliment du temps aux amoureux et même aux autres.
Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux premiers journalistes de ma vie.
Il s'agit de M. Mermeix, alors rédacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Lévy (israélite, je crois).
Cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable: un petit garçon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des musiciens. Le pied lui manqua, et voilà mon bonhomme par terre.
Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune imprudent une assez forte bosse au front.
Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me demanda:
--Qu'y a-t-il donc?
--Oh! rien, fis-je.
Et, parodiant un vers bien connu de notre grand poète national, j'ajoutai plaisamment:
« L'enfant avait reçu des cymbales sur la tête »
Sans s'émouvoir, et du tic au tac, la jeune fille répondit sur le même ton que moi:
« Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tué. »
J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille (elle était frêle) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des flammes.
(Ne froncez pas votre sourcil, Hélène, à ce lointain souvenir. Vous savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins effectives.)
La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle?) s'appelait Prudence.
Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu'elle me trouvait assez conforme à son genre d'idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde.
Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je reconduisis Prudence chez sa maman.