À se tordre: Histoires chatnoiresques
Chapter 8
--Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement indifférent. Je me fis présenter à son père et devins familier de la maison. C'était bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau, mais quel cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?
--Pas encore.
--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en un petit coin. Je me dis: « Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce petit coin, elle sera bien contente. » Et un beau matin me voilà parti avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je verrai ce que ça donnera.
« Ça donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce qui arriva?
--Je le saurai quand tu me l'auras dit.
--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées. Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers, puis baisser, baisser, baisser, les laissant à nu, graduellement.
--Ah!
--Oui... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre, ouragan!
Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai tout le monde dans le désespoir le plus fou.
Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit.
--Pauvre ami!
Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main.
--Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te raconter là. Demande plutôt à Johanson.
Le soir même, je vis Johanson qui me dit que c'était de la blague.
LE RAILLEUR PUNI[2]
J'ai voulu conter cette histoire, à l'occasion de l'année qui vient, pour prouver aux jeunes gens disposés à la raillerie qu'il est toujours malséant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le ciel que ce récit produise son effet et que la nouvelle année soit exempte de déplorables plaisanteries et de méchants brocards!
C'était le 31 décembre 1826.
Il avait beaucoup neigé depuis quelques jours sur la petite ville de Potinbourg-sur-Bec, mais le dégel était survenu, et la neige tournait en boue noire.
Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marché-aux-Veaux se dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maître apothicaire, car, à cette époque, les pharmaciens n'étaient pas encore éclos.
On vendait non point des médicaments, mais des drogues, et, entre nous, le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal.
Il pouvait être cinq heures du soir;
Hume-Mabrize, dans son laboratoire, élaborait je ne sais quel bienfaisant électuaire. La boutique était sous la garde du jeune Athanase, garçon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais, malheureusement, doué d'un esprit caustique et railleur.
En ce moment, inoccupé, Athanase regardait, sur le seuil de la porte, les gens patauger dans la boue, prenant grande joie à cette contemplation cruelle.
Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, à fond de train, éclaboussant les passants qui criaient et montraient le poing à cette brute de charretier.
Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'étendait une large et profonde flaque de boue.
Un monsieur, étranger à la localité, n'eut que le temps, pour ne pas être écrasé, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour.
Le monsieur étranger à la localité fut littéralement inondé de fange. Il en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et jusque dans les cheveux.
Athanase conçut la plus vive allégresse de ce malheur. Il éclata de rire et, comme le monsieur s'éloignait en grommelant, il le rappela pour lui demander ironiquement:
--Voulez-vous une brosse?
Le lendemain, c'était le premier jour de l'an.
La boutique de M. Hume-Mabrize était à peine ouverte qu'un garçon de l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement émollient pour un client qui se tordait dans les plus pénibles coliques.
--Bien, répondit l'apothicaire; aussitôt préparé, Athanase ira l'administrer lui-même.
En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa géniale invention et, presque toujours, les lavements étaient administrés par les apothicaires eux-mêmes ou par leurs garçons.
Comme une invention modifie les moeurs!
Hume-Mabrize prépara, avec son soin ordinaire, un bon liquide émollient, sédatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre d'étain que vous savez, et voilà mon Athanase parti pour accomplir sa mission.
La clef du voyageur était sur la porte. Athanase entra.
Sans mot dire, le voyageur découvrit la partie intéressée.
Athanase, avec une attention et une précision professionnelles, fit son devoir.
Doucement, sans précipitation, le piston s'enfonça dans le cylindre, poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et tiède.
Là... ça y est
Il n'y avait plus qu'à se retirer et à s'en aller.
Mais, tout à coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit un phénomène inattendu.
Projeté violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme déshonoré d'avoir été amené en tel endroit.
Le visage d'Athanase était là, tout près, à bout portant. Il n'en perdit pas une goutte.
Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui demanda sur le ton de la politesse empressée:
--Voulez-vous une brosse?
EXCENTRIC'S
_We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._
SIR CORDON SONNETT.
Par un phénomène bizarre d'association d'idées (assez commun aux jeunes hommes de mon époque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878.
À cette époque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout lorsqu'elles sont séparées par un laps considérable.
Ma bonne amie d'alors, une petite brunette à qui l'ecclésiastique le plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (or une nuit d'orgie, pour elle, n'était qu'un jeu), me dit un jour à déjeuner:
--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition?
--Que ferais-je bien pour l'Exposition?
--Expose.
--Expose?... Quoi?
--N'importe quoi.
--Mais je n'ai rien inventé!
(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre dépoli, pour poissons timides. S.G.D.G.)
--Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène.
--Quel phénomène? ... Toi?
Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre:
--Un phénomène, moi!
Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai, sur un ton d'amoureuse conciliation:
--Oui, tu es un phénomène, chère âme! un phénomène de grâce, de charme et de fraîcheur!
Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce petit chameau-là.
Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème.
Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même.
Pour avoir la paix, je conclus:
--C'est bon! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène.
--Et moi, je serai à la caisse?
--Tu seras à la caisse.
--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des coups?
--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups?
--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas...
Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est peut-être Berthe qu'elle s'appelait).
Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain.
Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le sont à défier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mêlent d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité.
C'était le cas du mien. Oh! la petite teigne!
Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes sortes.
Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi.
Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: « Il n'est pas si épatant que ça, ton nain! » et que je lui transmettais ces propos désobligeants, lui, cynique, me répondait en anglais:
--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours où on n'est pas en train.
Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tôt que ne semblait l'indiquer mon occupation de ce jour-là.
Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle maintenant, elle s'appelait Clara)!
Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais.
Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British minuscule!
J'entrai dans une de ces colères
Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant de songer à le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent à descendre jusqu'à sa hauteur pour filer.
Je ne le revis plus.
Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures.
--Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement.
--Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi?... Grosse bête, tu ne vas pas être jaloux d'un nain anglais? C'était pour voir, voilà tout. Tu n'as pas idée...
Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me donna quelques détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer.
C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais.
Vous rappelez-vous le géant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais. D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste.
Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire il semblait, car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me terrassa.
Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (oui, c'est bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale défroque de mon géant, et dans le lit Camille... devinez avec qui!
Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais.
Camille, avec mon ancien nain!
C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien trouvé de mieux, pour rester près de Camille, que de se déguiser en géant japonais.
Cette aventure me dégoûta à tout jamais du métier de barnum.
C'est vers cette époque qu'entièrement ruiné par les prodigalités de ma maîtresse j'entrai en qualité de valet de chambre, 59, rue de Douai, chez un nommé Sarcey.
LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS
Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage. Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.
--Un vrai?
--Oui, Sara, un vrai.
--En viande et en peau?
--Oui, Sara, en viande et en peau.
--Qui marchait avec ses pattes?
--Puisque je te dis un vrai veau
--Alors?
--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau seulement, comme il faisait des saletés dans le salon...
--Le petit garçon?
--Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il cassait les joujoux de ses petites soeurs...
--Il avait des petites soeurs, le veau?
Mais non, les petites soeurs du petit garçon... Alors on lui bâtit une petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois...
--Avec des petites fenêtres?
--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes couleurs... Le soir, c'était le réveillon. Le papa et la maman du petit garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le petit garçon et ses parents s'en vont...
--On l'a laissé tout seul à la maison?
--Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garçon ne dormait pas. Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est levé et il a été trouver des petits camarades qui demeuraient à côté...
--Tout nu?
--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui voulaient faire réveillon comme des grandes personnes, sont entrés dans la maison, mais ils ont été attrapés, la salle à manger et la cuisine étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...
--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?
--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau...
--Tout cru?
--Tout cru, tout cru.
--Oh! les vilains!
--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été guéris... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de veau au petit garçon.
--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon?
--Le petit garçon..., il s'en fiche pas mal.
EN VOYAGE SIMPLES NOTES
À l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je préfère m'introduire dans un compartiment déjà presque plein que dans un autre qui serait à peu près vide.
Pour plusieurs raisons.
D'abord, ça embête les gens.
Êtes-vous comme moi? j'adore embêter les gens, parce que les gens sont tous des sales types qui me dégoûtent.
En voilà des sales types, les gens!
Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des bêtises autour de moi, et Dieu sait si les gens sont bêtes! Avez-vous remarqué?
Enfin, je préfère le compartiment plein au compartiment vide, parce que ce manque de confortable macère ma chair, blinde mon coeur, armure mon âme, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_).
Voilà pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je pénétrais dans un wagon où toutes les places étaient occupées, sauf une dont je m'emparai, non sans joie.
Une seconde raison (et c'est peut-être la bonne) m'incitait à pénétrer dans ce compartiment plutôt que dans un autre, c'est que les autres étaient aussi bondés que celui-là.
Cet événement, auquel j'attache sans doute une importance démesurée, se passait à une petite station dont vous permettrez que je taise le nom, car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu exploré.
Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai:
Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la main, les yeux dans les yeux. Une idylle!
Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et, après avoir trembloté un instant à mes cils, coule au long de mes joues amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache.
Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets longtemps ta main dans celle de ta maîtresse, cela vaut mieux que de la lui mettre sur la figure, surtout brutalement.
À côté des amants s'étale un ecclésiastique gras et sans distinction, sur la soutane duquel on peut apercevoir des résidus d'anciennes sauces projetées là par suite de négligences en mangeant.
À votre place, monsieur le curé, je détournerais quelques fonds du denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes.
Près de l'ecclésiastique, un jeune peintre très gentil, dont j'ai fait la connaissance depuis.
Beaucoup de talent et très rigolo.
Près de la portière, un monsieur et son fils.
Le monsieur frise la quarantaine, le petit garçon a vu s'épanouir, cette année, son sixième printemps. Pauvre petit bougre!
Le père profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire à son rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel.
Les mots en ail aussi, excepté éventail et quelques autres dont la souvenance a disparu de mon cerveau.
Quand l'infortuné crapaud s'est fourré dans sa pauvre petite caboche la règle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est là qu'il apparaît dans toute sa beauté.
L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon à la main.
--Tu vas me mettre ça au pluriel.
--Oui, papa.
--Fais bien attention.
--Oui, papa.
--Le chacal, cet épouvantail du bétail, s'introduit dans un soupirail.
À ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre, et, malgré mon sang-froid bien connu, j'éclate de rire et lui aussi.
Le père-professeur, tout à sa leçon, ne devine pas la cause de notre hilarité et continue:
--Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un s, d'autres un x.
J'attends l'exemple. Il ne tarde pas:
--Le pou est le joujou et le bijou du sapajou.
Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons à la géographie.
Non, vous n'avez pas idée de la quantité énorme de fleuves qui se jettent dans la Méditerranée!
Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que ça.
Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette eau, la Méditerranée ne déborde pas.
Je lui fais cette réponse classique: que la Providence a prévu cette catastrophe et mis des éponges dans la mer.
Le petit, qui nous a entendus, demande à son père si c'est vrai.
Le père, interloqué, hausse imperceptiblement les épaules, ne répond pas, et déclare la leçon terminée.
Encouragés par ce résultat, nous tâchons d'inculquer au petit garçon quelques faux principes.
--Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimentée par l'eau douce des rivières, est salée?
--Non, monsieur.
--Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans.
--Ah!
--Et l'ardoise que vous avez là sur vos genoux, savez-vous d'où elle vient?
--Non, monsieur.
--Eh! elle vient d'Angers, et c'est même pour ça que le métier de couvreur est si dangereux.
À ce moment, le père intervient et nous prie de ne pas fausser le jugement de son fils.
Nous répliquons avec aigreur:
--Avec ça que vous n'êtes pas le premier à le lui fausser, quand vous lui faites écrire que les poux sont les joujoux et les bijoux des sapajous! Si vous croyez que ça ferait plaisir à Buffon d'entendre de telles hérésies!
Nous entrons en gare.
Il était temps!
LE CHAMBARDOSCOPE
Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc Honneau de la Lunerie qui s'écria:
--Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un animal supérieur.
Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience:
--Un animal supérieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur l'homme?
--Volontiers, Laflemme.
--L'homme est une andouille, la dernière des andouilles.
--Et la femme?
--La femme en est l'avant-dernière.
--Tu es dur pour l'humanité, Laflemme.
--Pas encore assez! C'est précisément l'humanité qui a perdu l'homme. Dire que cet idiot-là aurait pu être le plus heureux des animaux, s'il avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouvé qu'il n'avait pas assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies, et il a inventé la civilisation.
--Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie.
--Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! véhémenta Laflemme. La civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine, les apéritifs, et les garçons de banque?
« L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les bêtes mangent à l'oeil, boivent à l'oeil..., aiment à l'oeil...
--Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se gênent pas pour pratiquer cette dernière opération le plus ophtalmiquement du monde. Il existe même certains quidams qui en tirent de petits bénéfices.
--Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanité ne couvre-t-elle pas ces êtres ingénieux et charmants! Je reviens à la question. Avez-vous jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus dévoyé ne peut-il pas se livrer à toutes ses cochonneries sans qu'un de ses confrères, déguisé en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui présenter un mandat d'arrêt ou un billet à ordre?... Dites-le moi franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assisté au spectacle d'une sarigue tirant un sou de sa poche!
Pas un de nous ne releva le défi. Laflemme avait décidément raison: l'homme était un animal inférieur.
Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-même semblait écrasé sous l'éloquence documentaire de notre brave ami Laflemme.
Notre brave ami Laflemme n'était pas, comme on pourrait le croire, un paradoxal fantaisiste, un creux théoricien.
À peine au sortir de l'enfance, et même un peu avant, il avait mis en pratique ses théories sur la méprisabilité du travail.
Sa devise favorite était: On n'est pas des boeufs. Son programme: Rien faire et laisser dire.
La manifestation de ces farouches révolutionnaires qui réclamaient huit heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il félicita de tout son coeur les gardiens de la paix (sic) qui assommèrent ces formidables idiots.
Laflemme ne possédait aucune fortune personnelle ou autre. Employé nulle part, il eût été mal venu à réclamer des appointements.
L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en général et de Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative.
Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il négligea de rendre, mais toujours à des gens riches que ces transactions ne pouvaient gêner (une certaine sensibilité native lui tenant lieu de conscience).
Entre-temps, il exécutait des besognes pitoyablement rémunératrices, mais coûtant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le compte de M. Richebourg.
Un de ceux qu'il écrivit, dans ces conditions, est resté gravé au plus creux de tous les coeurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes souvenirs sont exacts:
_La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-né._
Tout l'argent que lui rapporta cette oeuvre sensationnelle passa, d'ailleurs, à l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt, qu'il possédait pour maîtresse, et à qui sa taille exiguë avait valu le sobriquet de la môme Zéro-Virgule-Cinq.
Malgré ses faibles dimensions, la môme Zéro-Virgule-Cinq était douée d'appétits cléopâtreux, et le pauvre Laflemme dut la céder un beau soir, pour dix sous, à un Russe ivre-mort.
L'hiver approchait.
Laflemme, assez frileux de sa nature, et dégoûté de patauger dans la boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi, résolut d'aller passer l'hiver à Nice.
Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise surannée, enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait, mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice.
Encore peu de monde à Nice: la saison commençait à peine.
Laflemme s'installa dans un hôtel confortable, et, dès le premier dîner qu'il fit à la table d'hôte, intéressa vivement les voyageurs.
La conversation était tombée, comme il arrive à toutes les tables d'hôte de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre de 1886.
(À Nice, on ne connaît que quatre sujets de conversation: la roulette de Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant ou partant, et la joie généreuse qu'on éprouve à avoir chaud quand les Parisiens grelottent.)
--Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien articulée. Les gens qui en seront victimes désormais, c'est qu'ils le voudront bien.
On dressa l'oreille d'un air interrogateur.
--Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prévoir la catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion.
Pour le coup, tous les dîneurs se suspendirent aux lèvres de Laflemme.
--Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument inventé par un prêtre irlandais?
Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope.