À se tordre: Histoires chatnoiresques
Chapter 7
--À la bonne heure, tu es pratique!
--Dame, si on n'est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel âge qu'on le sera.
--Où est-il, ton chef-d'oeuvre?
--Tiens, le voilà:
"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE
À Mesdemoiselles Manitou et Tonton.
Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement qui était le fils d'un marchand de vins.
Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse qui faisait des blagues à tout le monde.
Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la figure.
Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un vrai charretier.
À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.
Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles pour faire du bruit et embêter les voisins.
Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit garçon était désagréable.
On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux que cette petite fille.
Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on ne le voyait pas.
Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons, elle faisait de la tapisserie.
À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde d'une cloche de bateau à vapeur.
Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans les jambes.
Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et que c'est pour ça qu'il saignait du nez.
Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.
Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit troquet.
Voici ce qu'elle a fait:
Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres petites filles.
On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle dit:
--Maintenant, nous allons boire du vin blanc.
Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.
Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais petit troquet a tout avalé.
Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire comment ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin qui l'a guéri.
Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a demandé pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré sa natte, ni tapé sur les arrosoirs.
Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez n'a plus ressemblé à un museau de chien de boucher.
Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et ils ont eu beaucoup d'enfants.
On a mis tous les garçons à l'École polytechnique.
Signé: TOTO."
--Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là?
--Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une jolie petite rosse.
--Pour sûr!
--Eh bien! alors?
--Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?... Eh bien! là, vrai! je ne te croyais pas si daim!
(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.)
ALLUMONS LA BACCHANTE
Le riche amateur contempla longuement le tableau.
C'était un beau tableau fraîchement peint, qui représentait une bacchante nue à demi-renversée.
On reconnaissait que c'était une bacchante à la grappe de raisin qu'elle mordillait à belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou même qui ne se respecte pas.
Le riche amateur était content, mais content sans l'être.
Anxieux, le jeune peintre attendait la décision du riche amateur.
--Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est très bien ... C'est même pas mal du tout... La tête est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau à la bouche, mais... votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez bacchante.
--Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement l'artiste.
--Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allumée.
Le peintre ne répondit rien, mais il se gratta la tête.
Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante était jolie au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante.
--Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques heures là-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici là, tâchez de... comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela même.
Et disparut le capitaliste.
--Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre, allumons la bacchante!
Le modèle qui lui avait posé ce personnage était une splendide gaillarde de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de Paris et de la grande banlieue.
Je crois bien que si vous connaissiez ce modèle-là, vous n'en voudriez plus jamais d'autre.
Et la tête valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la poitrine et la tête. Ainsi! ...
Mais, malheureusement, un peu froide.
Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maître lui dit, avec une nuance d'impatience:
--Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est à croire que tu es un modèle de la régie.
(Boutade assez déplacée, entre nous, dans la bouche d'un membre de l'Institut.)
Notre jeune artiste se rendit en toute hâte chez son modèle.
La jeune personne dormait encore.
Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrétion professionnelle, et l'emmena chez lui.
Il avait son idée.
Ils déjeunèrent ensemble, chez lui.
Les nourritures les plus pimentées couvraient la table, et le champagne coula avec la même surabondance que si c'eût été l'eau du ciel.
Et, après déjeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante allumée, c'était une bacchante allumée.
Et le jeune peintre aussi était allumé.
Elle reprit la pose.
--Nom d'un chien! cria-t-il, ça y est!
Je te crois que ça y était.
Elle s'était renversée un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux carmin.
Une roseur infiniment délicate nuançait--oh! si doucement--l'ivoire impeccable de sa gorge de reine.
Les yeux s'étaient presque fermés, mais à travers les grands cils on voyait l'éclat rieur de son petit regard gris.
Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre humide, attirante, de ses belles quenottes.
Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier fermé.
Il monta à l'appartement et frappa des toc toc innombrables.
--Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante!
À la fin, une voix partit du fond de l'alcôve, la propre voix de la bacchante, et la voix répondit:
Pas encore finie.
TENUE DE FANTAISIE
Après une frasque plus exorbitante que les précédentes--et Dieu sait si parmi les précédentes il s'en trouvait d'un joli calibre!--, le jeune vicomte Guy de La Hurlotte fut invité par son père à contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française.
Guy, dont la devise était qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement qu'on ne l'envoyât pas trop loin de Paris.
--Pourquoi pas tout de suite à la caserne de la Pépinière, à deux pas du boulevard? s'écria le terrible comte. Non, mon garçon, tu iras au Sénégal.
La comtesse éclata en sanglots. Le Sénégal! Est-ce qu'on revient du Sénégal!
--En Algérie, alors.
Finalement, après de nouveaux gémissements maternels, on tomba d'accord sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et dénuée totalement de restaurants de nuit.
L'entrée de Guy dans l'existence militaire répondit exactement à ses remarquables antécédents civils.
Avec cette désinvolture charmante et cette aisance aristocratique que lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route, pénétra chez l'officier chargé des écritures du régiment et qu'on appelle le gros major.
--Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plaît?
--C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux.
--Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de l'étonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-même pour que je le croie. Vous n'êtes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu major! Quand on me parlait du gros major, ce mot évoquait dans mon esprit une manière de futaille galonnée. J'arrive, et qu'est-ce que je trouve?... une espèce d'échalas civil.
L'officier, déjà fort désobligé par ces propos impertinents, bondit de rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils étaient tenus par un simple engagé, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reçut sa récompense immédiate sous forme de huit jours de consigne.
--Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander à votre capitaine.
--Je m'en rapporte à vous, mon gros major, et vous en remercie à l'avance. On n'est jamais trop recommandé auprès de ses chefs.
De tels débuts promettaient; ils tinrent.
Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du régiment, où il apporta, à remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un tel parti pris d'imprévu, que la discipline n'y trouva pas toujours son compte.
Mais pouvait-on lui en vouloir, à cet endiablé vicomte, si charmant, si bon garçon, toujours le coeur et le londrès sur la main?
Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crédit qu'il s'était procuré en ville, Guy menait au régiment une vie fastueuse de grand seigneur pour qui ne comptent édits ni règlements.
Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte écopa, comme on dit dans l'armée, deux jours de salle de police.
Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une fougueuse déclaration et des baisers sans nombre à une jeune femme qui, sur son balcon, regardait la troupe.
Indigné de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitôt rentré, lui porta ce motif:
À eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu conforme au rôle d'un soldat de deuxième classe.
Vous pensez si Guy fit un sort à ce libellé. Les mots tumultueuse et gesticulatoire devinrent populaires au régiment et en ville, et le pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy.
Le colonel lui-même se sentait désarmé devant cette belle humeur, et, quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se contentait de hausser les épaules avec indulgence, en murmurant: « Sacré La Hurlotte, va! »
Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas.
Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'épisode qui, selon moi, marque le point culminant de sa carrière fantaisiste.
C'était un dimanche. Guy se trouvait de garde.
À dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situé à deux ou trois cents mètres du poste.
Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage aux environs du magasin. Des gens du voisinage donnaient un grand bal costumé où devait se rendre toute la brillante société de L...
Quelques invités (Guy était aussi répandu en ville que populaire au régiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte. Ce ne fut qu'un cri.:
--Eh bien! La Hurlotte, vous n'êtes donc pas des nôtres, ce soir?
--J'en suis au désespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en ce moment. On m'a confié la garde de cet édifice, et si on le dérobait en mon absence, je serais forcé de le rembourser à l'État, ce qui ferait faire une tête énorme à mon pauvre papa, déjà si éprouvé. Vous ne pouvez pas vous faire remplacer?
Tiens! c'est une idée.
En effet, c'est une idée, une mauvaise idée, il est vrai; mais pour Guy, une mauvaise idée valut toujours mieux que pas d'idée du tout.
Justement, un soldat passait, un petit blond timide.
--Veux-tu gagner cent sous, Baudru?
--Ça n'est pas de refus... mais en quoi faisant?
--En prenant ma faction, jusqu'à minuit moins le quart.
Tout d'abord, Baudru frémit devant cette incorrecte proposition, mais, dame! cent sous...
--Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne sois pas en retard.
L'entrée de Guy fit sensation.
Il avait trouvé dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il s'était inséré, et il arrivait, casque en tête, lance au poing, caracolant comme dans les vieux tournois.
Les ennemis se trouvaient représentés par quelques assiettes de petits fours et des tasses à thé qui jonchèrent bientôt le sol.
La maîtresse de la maison commençait à manifester de sérieuses inquiétudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, pâle comme un mort, se précipita dans le salon.
--Dépêche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'là une ronde d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac.
Tout un monde de terreur tournoya sous le crâne de Guy. Les articles du code militaire flamboyèrent devant ses yeux, en lettres livides: conseil de guerre... abandon de son poste... Mort!
Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint brusquement.
Se débarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde aurait dix fois le temps d'arriver.
--Ma foi, tant pis! je descends comme ça. Je trouverai bien une explication.
Il était temps. L'officier et son porte-falot n'étaient plus qu'à une cinquantaine de mètres de la guérite. Bravement, Guy se mit en posture, croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu étouffée par le casque baissé, cria: « Halte-là!... qui vive? »
À cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le brave capitaine Lemballeur, car c'était lui, ne put se défendre d'une vive émotion.
Si les aïeux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre à cette minute, ils eussent été satisfaits de leur descendant, car Guy, bardé de fer, casque en tête, la lance en arrêt, avait vraiment grande allure.
La lune éclairait cette scène.
Pourtant, la surprise du capitaine prit fin.
--Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte?
Après beaucoup d'efforts, Guy était enfin parvenu à lever la visière de son casque.
--Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid...
--Oui, mon garçon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le toupet qui vous manque, mais celle-là est décidément trop raide! Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie où vous l'avez trouvée... et puis vous recevrez de mes nouvelles.
Guy termina sa faction en proie à une vive inquiétude, sentiment inaccoutumé chez lui.
De son côté, le capitaine Lemballeur n'était pas moins inquiet de la façon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car ses collègues en étaient encore à le blaguer avec la fameuse attitude tumultueuse et gesticulatoire.
Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tête longuement et écrivit:
Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. Étant de garde, a mis une tenue de fantaisie.
APHASIE
Celle-là, par exemple, dépassait tout ce que le capitaine Lemballeur avait vu de plus raide, et, mille pétards de Dieu! il en avait vu de raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crimée, au Mexique et partout, et partout, mille pétards de Dieu!
Le médecin, un jeune major frais émoulu du Val-de-Grâce, ne se démontait pas.
--Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais croire que ce pétard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans les grandes largeurs!
--Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les hôpitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-là.
--Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours de boîte!
--Ma conscience de médecin m'interdit de laisser violenter cet homme, que je considère provisoirement comme un malade, et même un malade très intéressant. Je l'envoie aujourd'hui en observation à l'hôpital.
L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science; mais, c'est égal, mille pétards de Dieu! elle était raide, celle-là!
Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4, deux hommes qui ne s'étaient jamais tant amusés.
Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon.
L'homme était un soldat de deuxième classe, de fort élégante tournure, répondant au nom de Guy de La Hurlotte.
À la suite de quelques frasques dépassant les dimensions ordinaires des frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invité son fils à contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française, et voilà comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de ligne à L...
Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte n'était autre que son brosseur et fidèle ami, le nommé Jumet.
Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles!
D'abord, parce que l'aventure de la veille était en elle-même tout à fait drôle, et ensuite parce que, pouvant tourner très mal, elle avait un dénouement qu'ils n'auraient pas osé rêver.
La veille, un dimanche, Guy se trouvait consigné, ce qui lui arrivait plus souvent qu'à son tour.
Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put résister; il se mit en tenue et sortit de la caserne.
Justement, c'était le clairon Jumet, le dévoué Jumet, qui était de garde.
--Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consigné, mais je sors tout de même.
--Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte.
--Pas de danger, je vais dîner chez une femme adultère.
--Amuse-toi bien.
--Si l'adjudant fait sonner aux consignés, tu ne sonneras pas, hein?
--Diable! ça n'est pas commode, ça.
--Tu sonneras autre chose, voilà tout.
Et Jumet, qui, à l'instar de son ami Guy, n'avait jamais douté de rien, répondit simplement:
--Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare.
--Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le marché en main.
Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se séparèrent.
Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent mètres hors de la caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-là même qui l'avait consigné.
Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la première boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le capitaine ne l'eût reconnu.
Ravi de prendre La Hurlotte en défaut, le capitaine Lemballeur gagna la caserne à grands pas.
--Clairon, cria-t-il, sonnez aux consignés, mille pétards de Dieu! et pas de gymnastique!
Pauvre Jumet, en voilà une tuile!
Il essaya de parlementer.
--Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler.
--Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille pétards de Dieu!
Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna le milieu de la cour.
Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta
--Mais, espèce de brute! s'écria Lemballeur, je vous dis de sonner aux consignés, mille pétards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux.
--Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata! Tarata... tatata! ...
--Voilà qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un cochon, ce pétard de Dieu-là!
Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du tout les consignés.
Toute la caserne était sens dessus dessous.
Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de pétards de Dieu!
Il empoigna Jumet au collet:
--Mille pétards de Dieu! voulez-vous sonner aux consignés, oui ou non?
Jumet se dégagea doucement, et, sur un ton à la fois ferme et désolé
--Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE PLUS L'AIR.
Et il rentra au poste, très simplement.
Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y fit.
--Quand vous me fusilleriez, répondait-il avec la plus grande mansuétude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle plus l'air.
Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit porter malade, et raconta son cas au docteur.
--C'est très curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a commandé de sonner aux consignés, et je n'ai pas été foutu de me rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de cassé dans la tête.
Le médecin l'interrogea sur ses antécédents, sa famille.
--J'ai une soeur un peu maboul, répondit Jumet, et un oncle complètement loufoque.
--Parfaitement, c'est un cas très curieux d'aphasie.
Jumet fut soumis à la visite de tous les gros bonnets de la médecine militaire, qui furent unanimes à reconnaître l'aphasie, avec un commencement de paralysie.
Et le clairon Jumet fut réformé à la première inspection générale.
Guy de La Hurlotte perdit à cette aventure la crème des brosseurs et la perle des amis, mais la société civile y gagna, _raram avem_, un citoyen qui n'a qu'une parole.
UNE MORT BIZARRE
La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est accomplie mardi dernier, 6 novembre.
Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni même deux boulets de canon, ni trois.
Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les quais du Havre, et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des habitants.
Les médecins se frottaient les mains: « Bon, cela! se disaient-ils, à nous les petites typhoïdes! »
Car--le croirait-on?--Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la cité.
Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[1] de François Ier, au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu les ponts et chaussées de son royaume?
N'importe! c'était un beau spectacle.
Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres.
Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.
Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien, plein de talent et de sentimentalité.
Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps.
À ce moment, la sentimentalité dominait.
Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son coeur?... Ses yeux se remplissaient de larmes.
--Eh bien! fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen?
--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les plus fortes marées du siècle brisent mon pauvre coeur.
--Contez-moi ça.
--Volontiers, mais pas là.
Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenskapunch de derrière les fagots.
Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me narra: