À se tordre: Histoires chatnoiresques
Chapter 5
_--I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _--Perhaps, sir._
HENRY O'MERCIER.
--Laisse-nous un instant, fit le Templier au garçon du restaurant, nous allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garçon se retira et le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet.
Puis, d'un mouvement brusque, après s'être débarrassé de son masque, il arracha le loup de la Pirogue.
Tous les deux poussèrent, en même temps, un cri de stupeur, en ne se reconnaissant ni l'un ni l'autre.
Lui, ce n'était pas Raoul.
Elle, ce n'était pas Marguerite.
Ils se présentèrent mutuellement leurs excuses, et ne tardèrent pas à lier connaissance à la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ça.
CHAPITRE VII
Dénouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres.
_Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._
GEORGE AURIOL.
Cette petite mésaventure servit de leçon à Raoul et à Marguerite.
À partir de ce moment, ils ne se disputèrent plus jamais et furent parfaitement heureux.
Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ça viendra.
MAM'ZELLE MISS
L'aînée des trois, miss Grace, était une grosse fille commune comme le sont les Anglaises quand elles se mettent à être communes.
La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises quand ils se mettent à être flamboyants.
Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'était la moyenne, miss Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss.
À cette époque-là, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent à avoir quinze ans.
Elle allait à la même pension que mes cousines, et il arrivait souvent que, le soir, j'accompagnais les fillettes.
Au moment de se séparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus innocent, je faisais semblant d'être de la tournée, et j'embrassais tout ce joli petit monde-là.
Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse déjà un grand garçon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose était délicate et fine.
Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de gentils reproches, des reproches où son « britishisme » natif mettait comme un gazouillis d'oiseau.
Pour peu qu'elle rît, sa lèvre supérieure se retroussait et laissait apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes.
C'étaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin, cheveux d'un or si pâle qu'on croyait rêver.
Leur père, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils se mettent à être jolis, adorait ces trois petites et remplaçait, à force de tendresse, la mère morte depuis longtemps.
Quand je partis pour Paris, j'eus, à travers la peine de quitter mon pays et mes parents, un grand serrement de coeur en pensant que je n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais.
À mes premières vacances, je n'eus rien de plus pressé que de m'informer de ma petite amie.
Hélas! que de changements dans la famille!
Le père mort noyé dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystère de savoir comment il avait vécu, jusqu'à présent, dans une aisance relativement considérable.)
Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un major écossais; Lily adoptée par un pasteur, qui rougissait d'avoir seulement quatorze filles sur dix-sept enfants.
Quant à Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire à sa nouvelle situation.
Et pourtant, c'était vrai.
Mam'zelle Miss, caissière chez un boucher.
Vingt fois dans la journée, je repassai devant la boutique. C'était Justement jour de marché.
Le magasin s'encombrait sans relâche de paysans, de cuisinières et de dames de la ville Les garçons, affairés, coupaient, taillaient dans les gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des commentaires où ne reluisait pas toujours le bon goût. Et c'étaient des discussions sans fin à propos du choix des morceaux, du poids et des os.
Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, exécutait de petites factures vertigineusement rapides et sans nombre. Sévèrement vêtue de noir, un col droit, des manchettes blanches étroites, elle avait, malgré sa figure restée enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme raisonnable.
De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front.
À la fin, elle leva la tête et jeta dans la rue un regard distrait. Elle m'aperçut planté là et me fixa pendant quelques secondes avec cette insolence candide, mais gênante, des jeunes filles myopes.
À son pâle sourire, je compris que j'étais reconnu et je fus tout à fait heureux.
Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperçus plus dans la boutique.
Ni le lendemain.
Je m'informai d'elle, le soir, à un jeune garçon boucher, qui me dit:
--Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la nuit, en revenant du marché de Beaumont, il est monté dans sa chambre, et il l'a trouvée couchée avec le premier garçon, tous les deux saouls comme des grives. Alors, il les a fichus à la porte.
LE BON PEINTRE
Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, comme un musicien en proie à de faux accords.
À ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant des oeufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans l'estomac.
Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à pardessus mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez garde à la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: « Vous pourriez faire attention... », il avait répondu en clignant, à la façon des peintres qui font de l'oeil à la peinture
--De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ça.
L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.
Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue lettre, une bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe.
Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement lui coûta les yeux de la tête.
L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six timbres dont la couleur variait avec le prix.
Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent--pour que ça ne gueule pas trop.
Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de l'Étranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer précipitamment.
--Encore un timbre de trois sous.
--Voilà, monsieur.
Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.
--Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre correspondance était suffisamment affranchie.
--Ça ne fait rien, dit-il.
Puis, très complaisamment:
--C'est pour faire un rappel de bleu.
LES ZEBRES
--Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi qui es du pays?
Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans.
Bien entendu, j'acceptai tout de suite.
--Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand?
--Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route.
--Diable! nous n'avons que le temps!
--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.
Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem.
Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois, indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières, s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville.
Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme.
--Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un!
Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury traîné par un zèbre.
Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses formes, plus du cheval que du mulet.
Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement désobligeantes, à l'égard de la population.
--En voilà un autre! reprit Sapeck.
C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait une petite famille.
Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères.
Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque insolente.
--On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde, ça n'a jamais rien vu!
--Encore un! clama Sapeck.
Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de forme.
Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits comme de petits ânes.
La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou.
Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa gouvernante nous appela tas de voyous.
Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres étaient passés.
--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient, pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux d'ethnographie.
Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique, mais plus plausible.
Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où logeait Sapeck.
La mère Toutain était dans tous ses états
--Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs ânes à notre écurie. M. Sapeck a envoyé tout mon monde lui faire des commissions en ville. Moi, j'étais à mon marché. Pendant ce temps-là, M. Sapeck a été emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent à la maison de M. Dufay, et il a fait des raies à tous les chevaux et à tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperçu, la peinture était sèche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procès. Sacré M. Sapeck, va!
Sapeck répara noblement sa faute, le lendemain même.
Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont l'ornement des ports de mer.
Il empila ce joli monde dans un immense char à bancs, avec une provision de brosses, d'étrilles et quelques bidons d'essence.
À son de trompe, il pria les habitants de Grailly, détenteurs de zèbres provisoires, d'amener leurs bêtes sur la place de la mairie.
Et les lascars mal tenus se mirent à dézébrer ferme.
Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zèbres dans l'ancienne colonie africaine que sur ma main.
J'ai voulu raconter cette innocente, véridique et amusante farce du pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantité sur le dos, d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songé.
Et puis, je ne suis pas fâché de détromper les quelques touristes ingénus qui pourraient croire au fourmillement du zèbre sur certains points de la côte normande.
SIMPLE MALENTENDU
Angéline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angéline?) rappelait d'une façon frappante la Vierge à la chaise de Raphaël, moins la chaise, mais avec quelque chose de plus réservé dans la physionomie.
Grande, blonde, distinguée, Angéline ne descendait pourtant pas d'une famille cataloguée au Gotha, ni même au Bottin.
Son père, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mère, une rougeaude et courtaude Auvergnate, était attachée, en qualité de porteuse de pain, à l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Ménilmontant.
Quant à Angéline, au moment où je la connus, elle utilisait ses talents chez une grande modiste de la rue de Charonne.
Son teint pétri de lis et de roses m'alla droit au coeur.
(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce pétrissage de fleurs. Un jour de l'été dernier, pour me rendre compte, j'ai pétri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-là, on n'aurait pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer à l'hôpital Saint-Louis.)
Comment ce balayeur et cette panetière s'y prirent-ils pour engendrer un objet aussi joliment délicat qu'Angéline? Mystère de la génération!
Peut-être l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre anglais?
(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont réputés dans l'univers entier pour leur extrême beauté.)
Il était vraiment temps que je fisse d'Angéline ma maîtresse, car, le lendemain même, elle allait mal tourner.
Son ravissement de n'avoir plus à confectionner les chapeaux des élégantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle manifesta à mon égard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que j'attribuai à mes seuls charmes.
Je n'eus rien de plus pressé (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle conquête aux yeux éblouis de mes camarades.
--Charmante! fit le choeur. Heureux coquin!
Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui aggravait l'offense:
--Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas de vous y habituer.
--Pourquoi cela?
--Parce que j'ai idée qu'elle ne moisira pas dans vos bras.
--Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat!
--Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maîtresse avant la fin de l'année.
(Nous étions alors au commencement de décembre.)
Cinquante louis, c'était une somme pour moi, à cette époque! Mais que risque-t-on quand on est sûr?
Je tins le pari.
Sûr? Oui, je croyais bien être sûr, mais avec les femmes est-on jamais sûr? _Donna è mobile._
Je ne manquai pas de rapporter à mon Angéline les propos impertinents de Van Deyck-Lister.
--Eh bien! il a du toupet, ton ami!
Après un silence:
--Cinquante louis, combien que ça fait?
--Ça fait mille francs.
--Mâtin!
Nous ne reparlâmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant.
Un soir je ne trouvai pas Angéline à la maison comme d'habitude. Elle ne rentra que fort tard.
Plus câline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa à un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirénéenne:
--Mon chéri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fâcher de ce que je vais te dire...
--Ça dépend.
--Non, ça ne dépend pas. Il faut jurer.
--Pourtant...
--Non, pas de pourtant! Jure.
--Je jure.
--Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment...
--Dis plutôt que nous sommes dans une purée visqueuse.
--Justement. Eh bien! j'ai pensé que lorsqu'on peut gagner cinquante louis si facilement, on serait bien bête de se gêner...
--Comprends pas.
--Alors, je suis allée chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ça, il te doit cinquante louis.
La malheureuse! Voilà comment elle comprenait les paris!
Était-ce jalousie! Était-ce la fureur de perdre mille francs aussi bêtement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'à ce moment, je ressemblai beaucoup plus à un obus en fonction qu'à un être doué de raison.
--Tu n'as donc pas compris, espèce de dinde, hurlai-je, que puisque ce sale Hollandais a couché avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante louis?
--Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bête! éclata-t-elle en sanglots.
Et afin qu'elle ne gémît pas pour rien, je lui administrai une paire de calottes ou deux.
Il y a des gens qui rient jaune; Angéline, elle, pleurait bleu, car je vis bientôt luire à travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel de son sourire.
--Veux-tu que je te parle, mon chéri?
--...
--J'ai une idée. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent.
--...
--Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne rien te dire. Comme ça, c'est lui qui te devra les cinquante louis.
J'acquiesçai de grand coeur à cette ingénieuse proposition.
(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le courant d'une année où, à la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu tout sens moral.)
Très loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 décembre, à minuit, me remit la somme convenue.
J'empochai ce numéraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillît, et j'offris même un bock au perdant.
Souvent, par la suite, Angéline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble ménage.
LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON
Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était amoureuse d'un cochon.
Éperdument!
Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.
Non.
Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas donné un sou.
Un sale cochon, quoi!
Et elle l'aimait... fallait voir!
Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.
Et c'était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.
Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.
Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.
Il plongeait sa tête dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les oreilles.
Et la jeune fille d'une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.
Et puis, quand il était bien repu, il s'en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.
Sale cochon, va!
Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.
La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis).
Et le lendemain, toujours la même chose.
Or, un jour arriva que c'était la fête du cochon.
Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'était sa fête tout de même.
Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beauté s'était creusé la tête (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.
Elle n'avait rien trouvé.
Alors, elle se dit simplement: « Je lui donnerai des fleurs. »
Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dégarnit de ses plus belles plantes.
Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.
Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.
Qu'est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les géraniums!
Les roses, ça le piquait.
Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.
Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.
Il y avait aussi des clématites.
Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.
Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l'homme, elle est néfaste au cochon.
La jeune fille d'une grande beauté l'ignorait.
Et pourtant c'était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.
Et la clématite qu'elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l'espèce terrible clematis cochonicida.
Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.
On l'enterra dans un champ de colza.
Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.
SANCTA SIMPLICITAS
Il y a, dans le monde, des gens compliqués et des gens simples.
Les gens compliqués sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystérieux. L'existence de certaines gens compliqués semble un long tissu de ressorts à boudin et de contrepoids.
Voilà ce que c'est que les gens compliqués.
Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment dès que la pluie a cessé de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin, à moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne à faire un détour.
Voilà ce que c'est que les gens simples.
Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de simplicité telles que je vous demande la permission de vous conter cette histoire, si vous avez une minute.
Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli garçon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste.
Les deux autres se composent de M. Balizard, important métallurgiste dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous voulez, mais irrésistible pour ceux qui aiment ce genre-là.
Un soir, Mme Balizard demanda simplement à son mari:
--Est-ce que nous n'irons pas bientôt à Paris voir l'Exposition?
--Impossible, répondit simplement le métallurgiste; j'ai de très gros intérêts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux réunis, si je quittais mon usine en ce moment.
Bien, répliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui t'empêche d'y aller seule, si tu en as envie?
--Bien, mon ami.
Et le lendemain même de cette conversation (la simplicité n'exclut pas la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, très simplement.
Peu de jours après son arrivée, elle se trouvait au Cabaret roumain, très émue par la musique des Lautars (la simplicité n'exclut pas l'art), quand un grand, très joli garçon vint s'asseoir près d'elle.
C'était Louis de Saint-Baptiste.
Il la regarda avec une simplicité non démunie d'intérêt.
Elle le regarda dans les mêmes conditions.
Et il dit:
--Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie.