A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique

Chapter 9

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«Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et moins tristes, que l'idée du Péché ranime au fond de ma mémoire: rajeuni soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril, rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert jardin de la pension, en attendant l'heure sacrée où il allait communier pour la première fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette rêverie merveilleuse! Quelle fièvre d'attente, quel émoi farouche, quel trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprême; le ciel allait s'ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi. Et je n'osais penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l'ombre d'un Péché ne vînt, entre l'absolution et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche! C'était délicieux et terrible. Tout mon être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre, par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l'enfer béant à mon côté.

«Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments, renaît encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer qu'à cette friandise chinoise qu'on appelle une «glace frite», et qui, tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons américaines à la mode.

«Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l'âme enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes, toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la Révolution n'a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans retour que ce qu'on remplace avantageusement.

«--En fait d'amour aussi!» soupira la plus belle des dames espagnoles, la brune Asuncion; puis elle se leva pour le départ, en modulant à mi-voix l'air de la marchande de fleurs:

_Tengo dalia, Clavel y rosa..._

Un Fantaisiste

Jacques Fère, dont la verve humoristique fit quelque temps sensation dans le journalisme parisien, et qui, tout jeune, disparut si tragiquement, n'a presque rien laissé d'inédit.

Il improvisait au jour le jour ses fantaisies brèves et outrancières; jamais il n'avait eu le loisir ou la patience d'entreprendre et de poursuivre une oeuvre de longue haleine.

Voici un des rares manuscrits qu'on a trouvés dans ses tiroirs. Les circonstances où il mourut donnent à ces pages aventureuses un intérêt particulier.

FANTAISIE AU FULMINATE

J'étais dans mon cabinet de travail, occupé à terminer le onzième chant du grand poème épique que j'intitulerai probablement: _La Madone des Capitulations_, quand mon secrétaire me remit une carte:

FÉLIBIEN FÉLINANTIER

Homme du monde

_Membre de plusieurs Cercles ignorants_.

«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt.

Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le seuil en répétant:

«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.»

Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose à être la plus soutenue.

M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues, comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique, souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la personne.

J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche, gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.

«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène?

--J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.

--Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en faire partie.

--Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander cela, à moi indigne?

--Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes sentimental et nerveux.

--Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous tromper?

--Monsieur, nous avons notre police.

--Ah!... Et comment fonctionne votre Société?

--Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement, que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide. En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement philanthropique?

--J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement.

--Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que l'avenir ouvre aux morts volontaires.

--Vous êtes un homme précieux.

--Mon Dieu, non! mais j'ai creusé la question. J'aime le suicide, c'est ma partie. Je cours Paris pour assister aux événements; je passe des nuits entières dans une attente fiévreuse, sur les meilleurs ponts; j'applaudis avec frénésie quand un héros se précipite, et si ce n'était l'amour de l'art, j'aurais mille fois déjà succombé à la tentation. Voyez-vous, monsieur, le suicide élève singulièrement l'homme. D'abord, si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde immortel...

--Pardon, je ne comprends pas.

--L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volonté personnelle.

--Ce n'est pas la même chose.

--Enfin, le suicide nous dérobe à la honte de la vieillesse, à la douleur de la maladie.

--Mais, monsieur...

--Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procédé d'une simplicité extrême, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce monde. On prend...

--Que faites-vous? m'écriai-je, en le voyant prêt à donner l'exemple.

--Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier où j'assume toutes les responsabilités.»

Et avant que j'eusse pu le prévenir, l'arrêter et le mettre à la porte, M. Félibien Félinantier avait avalé un paquet de je ne sais quel fulminate, qui soudain éclata dans sa poitrine, envoya sa tête à travers mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothèque et sa jambe droite dans ma cheminée. Les deux bras retombèrent du plafond sur ma chancelière, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en perdis connaissance.

Exemple trop frappant d'une monomanie trop frénétique!

Singulier appel à l'esprit d'imitation!

Étrange façon d'endoctriner le monde!

Serait-ce donc là, ô nihilistes, la propagande que nous réserve l'avenir?

* * * * *

Tel est exactement l'article inédit de Jacques Fère.

Pourquoi ne fût-il pas porté, aussitôt fait, à une des feuilles auxquelles collaborait l'auteur?

A cette question répondent probablement les quelques mots ajoutés par lui en travers de la première page:

«Ne plaisantons pas sur ces choses-là! Il ne faut badiner ni avec l'amour ni avec la mort.»

On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put obtenir la main et qui épousa un peintre célèbre, Jacques Fère finit par s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se détruisant, à la fantaisie légère et funèbre qu'il avait écrite, puis écartée naguère?

L'ironie du destin est sévère pour nos badinages.

Soeur Sainte-Ursule

Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle été amenée à quitter le monde pour se faire soeur de charité?

Voici ce qui me fut répondu:

L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste.

Sa mère, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de privations, économisé quelques milliers de francs. Un garçon épicier flaira l'argent et fit la cour à la petite mercière. Il la promena tous les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et, rencontrant en elle une pudeur et une économie attrayantes, l'épousa.

Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcés de vendre.

Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait à peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison. Il passait le temps à se plaindre de la mauvaise chance. Ayant été négociant, il eût cru déroger en s'abaissant à reprendre un emploi. Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit à boire et devint brutal. La frêle et chère fillette était la seule consolation de la pauvre mère.

Survint un héritage. Que de plans, que de projets!... Ils s'établirent dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rêve de l'homme avait longtemps été de se revoir patron.

«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.»

Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait toute la besogne à un garçon et à un apprenti.

Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement.

Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait de l'argent, toujours de l'argent!...

Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la maison.

La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant; elle rêvait de la marier avec un employé de ministère.

Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que recevait la petite camarade.

«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.»

Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme, alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena avec une ironie hargneuse à la boutique.

Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère; elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces.

La situation devenait chaque jour plus intolérable. Il rouait de coups la mère et la fille; il tenait à celle-ci des propos grossiers, quand il rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui souffla un jour dans l'oreille cette insinuation:

«Ta femme est embêtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se fait, elle se forme. Elle est fraîchotte, c'est la beauté du diable. A ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais la petite dans le monde.»

Une mauvaise pensée n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir, il rentra terriblement ivre et voulut témoigner à sa fille une terrible tendresse. La pauvre enfant, épouvantée, lutta avec l'énergie du désespoir. La mère accourut à ses cris; elles réussirent à se sauver toutes les deux...

Ni l'une ni l'autre ne revinrent à la maison. Mme Vidal mourut de douleur dans l'asile où elle s'était réfugiée; on eut toutes les peines du monde à soustraire Mlle Vidal à la tutelle du père. Enfin, on fit une si belle peur au misérable qu'il ne reparut pas. On l'avait menacé de la justice.

Voilà comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Très bien élevée, très pauvre, ne se sentant pas capable d'être heureuse avec un ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retirée au couvent.

Elle avait la vocation!

La Foire de Ménilmontant

I

Avez-vous été à la foire de Ménilmontant? Non, je suppose. Paris est si grand, Ménilmontant est si loin, et tout le monde a tant de choses à faire tous les jours. Eh bien! vraiment, le spectacle vaut le voyage, et si vous n'avez pas été là-bas, ou plutôt là-haut, dépêchez-vous d'y courir.

Jamais je n'ai vu foire aussi vivante, aussi mouvante, aussi grouillante, aussi étourdissante. Qu'on s'imagine les anciens boulevards extérieurs couverts, sur un parcours de plus d'un kilomètre, de baraques, de boutiques et de curieux!

Il tombait une pluie fine, pénétrante et tiède, quand le hasard, sinon la Providence, m'a gracieusement offert la vue de cette kermesse parisienne. Sur les trottoirs, sur la chaussée, on pataugeait dans une boue brune et grasse, particulière aux rues et boulevards de notre chère capitale. Mais le brave peuple de Paris n'avait pas été arrêté par si peu de chose. La foule était compacte, et l'on pouvait à peine avancer. Nous barbotions à qui mieux mieux. Les gens hardis se laissaient mouiller avec vaillance. Les délicats manoeuvraient avec dextérité le pépin bourgeois, et, à perte de vue, c'était une mer houleuse de parapluies de toutes les couleurs. Un rimeur de tragédies eût cru voir une armée antique monter à l'assaut en faisant la tortue.

L'eau tombait donc sans fin. Mais, bah! cela n'empêchait point la parade, et de tous les côtés c'étaient des cris, des fanfares, des roulements de tambours, des carillons de cloches, des sifflements de machines à vapeur. Le public riait de tout; à défaut du soleil, le rire éclairait la fête; et la fête se déroulait gaîment entre les maisons hautes et sombres, sous un ciel gris et bas qui semblait fondre en larmes.

De tous les côtés on se sentait sollicité, attiré, provoqué, accaparé. Par qui, par quoi commencer? Où entrer d'abord? Que de choses pittoresques, que de paillettes dans la boue, que d'oeillades, que de boniments! Des hommes, des bêtes, des femmes, des masques, des enfants, des inventeurs et des automates, des pierrots et des colombines, des forçats et des gendarmes, Marion Delorme et Hernani d'après Hugo et Devéria, des mannequins, des lutteurs, des queues-rouges, des talons-rouges, des peaux-rouges, du blanc, de la poudre et des mouches, des assassinats, des tableaux vivants, des toiles peintes, des charlatans, des marchands de gaufres et de chaussons aux pommes, des Arabes à burnous, des Indiens à plumes, Nana Sahib et Guillaume Tell, Jeanne d'Arc et la Pompadour, des orgues de Barbarie à la vapeur ou à l'électricité, des dompteurs et des flibustiers, les Pirates de la Savane et Rocambole, des chevaux, des chiens, des singes, tous savants! et au milieu de tout cela, sous des banderolles flottantes, entre Hoche et Marceau, non loin du président Lincoln, parmi les enseignes rouges, bleues, vertes, jaunes, violettes, tricolores, multicolores, telle qu'une reine entourée de son cortège, la Fille de Madame Angot, l'éternelle Fille de Madame Angot, avec sa suite de forts de la halle à tresses blanches et de poissardes le poing sur la hanche! Puis, plus loin, ô miracle! une autre Fille de Madame Angot, et une autre encore. Madame Angot fait tous les jours des enfants. Napoléon 1er l'eût décorée. Mais au fait, non; car tous ses enfants sont des filles.

II

Ma foi! je me décide. Me voilà sous une tente où on lutte à main plate. J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse, à double pente, couvrant un assez vaste parallélogramme, sont assis des curieux, sur les épaules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se trémoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espèce de rond-point sablé. C'est là qu'a lieu la lutte.

Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est détrempé; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile humide, lourde, saturée d'eau comme une éponge, laisse filtrer sur tous les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des endroits, on dirait une gouttière. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais goût suprême. On serait honni, hué, chassé peut-être. Résigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot, résigne-toi! Vous sécherez plus tard.

Un Hercule, en caleçon pailleté et en maillot blanc, interpelle la galerie et crie:

«Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice est ouverte, engageons les paris.»

Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin d'oeil, il ôte blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'à la ceinture. Un hourra s'élève: «C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!»

On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main à Marc-Antoine Triceps. Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se tâtent, ils se frottent. Ils se pétrissent les mains et les bras, en guise de prélude. Ils se saisissent, ils s'empoignent à bras-le-corps. Ils se soulèvent l'un l'autre. Ils se prennent à la tête, au cou, à la ceinture. Ils tombent à genoux, ils se relèvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en sueur se tordent, se massent sous les étreintes. Ce sont des feintes, des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine sous lui, par les épaules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince. La chair glisse, luit, se ramasse, s'étale, se tend.

Bibi recule jusqu'à la galerie. Puis il fait reculer Triceps. Grands cris! Bibi tient Marc-Antoine à la renverse, la tête et les jambes pendantes, la poitrine saillante, sur son genou. Il n'a qu'à retirer le genou, et Triceps est vaincu. Mais il a beau essayer, il ne peut, et Triceps lui glisse entre les bras, comme une couleuvre. Oh! ils y mettent de l'acharnement, à présent. Ils sont plus las, plus lourds, mais plus terribles. Hardi, Triceps! Bravo, Bibi! Hip! hop! Triceps est sur le sable.

Tumulte effroyable, clameurs universelles: «Il a touché! il a touché!»

Bibi se rhabille en deux temps, touche, lui, ses dix francs de mise ou de pari, et file victorieusement. Avale quelque chose de chaud, Bibi! Tu l'as bien mérité.

La lutte est finie; le défilé de la sortie commence; on monte de l'intérieur sur les planches des tréteaux, et on redescend à l'extérieur les marches de bois glissantes.

III

Où aller maintenant? Regardons. Les trois filles Angot se font concurrence. Toute la troupe s'exhibe sur le balcon de chacun des trois théâtres. Ange Pitou, en pèlerine et en bottes à revers, pose pour le torse et le jabot, à côté d'un Jocrisse soufflant dans un petit fifre noir aux sifflements suraigus, qui vous piquent le tympan comme des coups d'aiguille. Les Muscadins en cravate haute, en frac vert-pomme à longues basques tombantes et effilées, s'avancent, la grosse canne torse au poing, le grand chapeau en arcade sur les yeux, et des cheveux plein le visage. Près d'eux caracolent, sans monture, les hussards d'Augereau, coiffés sur l'oreille de leur petit tonneau. Choeur des conspirateurs, valse à l'orchestre. Passons. Entre les trois filles Angot, mon coeur balance. Je ne veux pas faire de jalouses.

Musée d'anatomie!... Passons encore. Je n'aime pas les squelettes; vive la crémation!

Cosmorama historique!... O Joseph II, ô Henri IV, ô tzar Alexandre! Je vous connais trop bien. Pas d'histoire! des histoires, s'il vous plaît.

Ékonoscope moderne! Fi donc, monsieur l'ékonoscope! Pourquoi n'avez-vous qu'un seul _K_? Faites-vous si peu de cas de vous-même? Vous et vos vues à travers un carreau rond, vous avez l'air trop sages; je cours aux Bayadères d'en face.