A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique

Chapter 7

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Quand la rupture fut connue, le monde donna tort à Claire. Philippe était convoité par toutes les familles ayant une fille à marier, et Claire était trop jolie pour ne pas avoir soulevé contre elle de nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans le salon des Cloziers. Cette bonne âme répéta, à qui voulut l'entendre, comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-même, avait reproché à Philippe Saville de rester fidèle à la nationalité paternelle, et de ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un déchaînement général.

Dans une maison où on les exécutait avec une exquise perfidie, M. Gilbert Ramel, qui avait gardé de Claire un beau souvenir, essaya de les défendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se chuchotaient à l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands airs indignés:

«Étaient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle à celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait cent fois raison de rester citoyen américain. N'était-il pas la seule consolation, la seule espérance de sa pauvre mère? Et puis, quelle précieuse garantie pour la famille où il entrerait! Au moins, il ne serait pas obligé, lui, d'aller se faire casser la tête de but en blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des républiques! C'était le prétendu par excellence, le gendre idéal. Il fallait vraiment avoir la cervelle à l'envers, pour le repousser d'aussi sotte façon. La petite Albe ne trouverait plus le moindre épouseur; et ce serait pain bénit.»

M. Ramel haussa les épaules, estimant qu'on était fort injuste pour Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta:

«Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine.

--Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles.

--Pourquoi pas?

--Alors demandez vite sa main, si vous ne redoutez le sort de M. Saville; on pourrait vous devancer.»

VIII

Un mot sans importance suffit parfois pour préciser une idée, déterminer un sentiment, transformer une destinée.

Huit jours plus tard, M. Gilbert Ramel demandait Claire en mariage. Il avait vingt ans de plus qu'elle, mais il se croyait capable de rendre heureuse cette belle jeune fille, qui, d'emblée, l'avait charmé par la grâce de son allure et la franchise de son caractère.

Cette fois encore, Claire, au grand désespoir de sa mère, ne voulut pas entendre parler de mariage. M. Ramel implora la faveur de s'expliquer avec elle, directement, à coeur ouvert, affirmant que, même éconduit, il resterait le fidèle ami de la famille; car une réponse négative, tout en le désespérant, lui attesterait de nouveau le désintéressement et la loyauté de la jeune fille. Celle-ci l'écouta avec un intérêt sincère, surtout quand, incidemment, il parla de son neveu; et s'il comprit vite qu'il ne gagnerait pas sa cause, elle mit à le désabuser tant de respectueuse délicatesse, tant de caressante émotion, qu'il la quitta sans amertume, conservant pour elle une pure et profonde sympathie, une gratitude mélancolique et généreuse. Elle lui avait parlé comme elle parlait à son père, avec le même accent de tendresse filiale.

Elle resta triste d'avoir dû désoler un si galant homme, mais à sa tristesse se mêlait une satisfaction singulière. Il lui semblait, malgré l'invraisemblance d'une telle imagination, que la démarche de M. Gilbert Ramel l'avait un peu rapprochée du jeune officier, dont la figure énergique et fine restait toujours présente à sa mémoire. Cette nuit-là, elle rêva qu'elle épousait un beau lieutenant d'artillerie, et que ce beau lieutenant devenait général en chef, gagnait des batailles, faisait des conquêtes, signait des traités, relevait la patrie.

Pour oublier sa déconvenue, M. Gilbert Ramel alla passer une journée à Hautefont, auprès de son neveu. Mais rien ne le déridait, il restait morne.

«Décidément, mon oncle, vous n'avez pas votre air naturel aujourd'hui, lui dit Henri après le déjeuner, en allumant un cigare. Que vous est-il arrivé? Une mésaventure, un malheur?

--J'ai simplement fait une bêtise. J'ai voulu me marier.

--Vous, mon oncle!

--Moi-même, en personne, mon neveu!

--Avec qui?

--Avec Mlle Claire Albe.

--Vous, avec elle!

--Tu en as l'air suffoqué.

--Vous avez demandé sa main?

--Oui.

--Mais vous ne l'avez pas obtenue?

--C'est ce qui me désole.

--Ah! c'était impossible.

--Quel cri du coeur! quel soupir de soulagement! Te voilà enchanté, toi! Et moi qui venais chercher ici des consolations. Mais, parbleu, à quoi pensais-je? Je comprends tout, maintenant. C'est pour toi, bandit, qu'on a refusé Philippe Saville et moi-même, hélas! Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt? On est toujours plus bête qu'on ne croit.

--Je vous jure, mon oncle...

--Et tu ne m'avais rien dit, hypocrite!

--Dame, je ne savais pas...

--Mauvais garnement! Quel regard féroce tu as eu tout à l'heure! Mais tu verras jusqu'où peut aller la magnanimité d'un oncle célibataire. Tâche au moins de mériter ton bonheur! Je ne te pardonne qu'à cette condition-là.»

IX

Claire donna tout droit dans le piège que lui tendit l'oncle Gilbert, dès sa première visite.

«Excepté vous et moi, lui dit-il, tout le monde se marie.»

Et il lui énuméra plusieurs mariages récemment décidés, entre autres celui de Philippe Saville avec l'aînée des demoiselles Cauvard. Claire ne sourcillait pas.

«Mon neveu, reprit-il, mon neveu lui-même renonce à sa liberté.

--Qui donc épouse-t-il? balbutia Claire éperdue.

--Vous, mademoiselle? A moins que vous ne le refusiez comme les autres!» répondit l'excellent homme parfaitement édifié par l'émotion de la jeune fille.

X

Pour sa pénitence, l'oncle dota magnifiquement le neveu.

Le même jour, à la même heure, à Saint-Sulpice et à Saint-Roch, furent célébrés les deux mariages de Claire Albe avec Henri Ramel et d'Adèle Cauvard avec Philippe Saville. Mariage d'amour et mariage de raison.

«Mon ami, avait dit le grand-papa Rambour à son petit-fils, écoute-moi bien! Quand tu auras de beaux enfants, une existence régulière et la sympathie des gens honorables, tu finiras par adorer celle à qui tu devras les plus sûrs éléments du bonheur. Alors, plus de passionnette malsaine! Ce sera l'amour, l'amour vrai, celui qui crée et qui conserve. Écarte les souvenirs irritants et stériles. C'est la sagesse. Mlle Albe voulait du panache. Elle en a. Grand bien lui fasse! Ce n'était pas ton affaire. A quelque chose malheur est bon.»

Philippe se laissa persuader. Il n'en sentait pas moins que, de son séjour aux Cloziers, une ombre lui resterait toujours dans le coeur. Le papa Rambour sentait cela, lui-même. Il en a gardé une forte rancune à Henri Ramel. Et ce vieillard, naguère si pacifique, est devenu subitement belliqueux. Il réclame la guerre, la grande guerre! A-t-il donc perdu tout sentiment humain? Non! Mais si le jeune officier tombait au champ d'honneur, le bon papa pourrait dire béatement à ses amis et connaissances:

«Pauvre petite Mme Ramel! Voilà ce que c'est que d'épouser un artilleur!»

Puisse le destin lui refuser cette satisfaction et réaliser le rêve de Claire!

M. Albe, de son côté, ne se gêne pas pour rire avec l'oncle Gilbert du premier prétendu de sa fille.

«Les femmes sont étonnantes, disait-il encore l'autre jour. La mienne voulait absolument pour gendre M. Philippe Saville. Conçoit-on un mari qui ne sait pas même tirer son coup de fusil?»

II

CONTES DE FRANCE

Le jeune Alexis

HISTOIRE LUE DANS UN MANUSCRIT DU XVIIIe SIÈCLE

I

Vers la fin du règne de Louis XIV, un incident tragique excita pendant quelques jours la curiosité de la Cour et de la ville. Un magistrat fort connu, âgé d'environ cinquante-cinq ans, M. de Villebéat, fut trouvé mort, un matin, dans sa chambre. Il s'était pendu. Près du cadavre, un billet contenait ces simples mots:

«Je meurs de ma main.»

On se perdit en conjectures sur les causes de ce suicide. Les gens qui avaient connu le défunt, scrutèrent sa vie pour expliquer sa mort. Il courut sur lui mille bruits plus ou moins bizarres. On parla de pertes au jeu, de chagrins de famille, de désespoir d'amour, de maladie incurable, de scrupules judiciaires, de misanthropie, de fièvre chaude. Bref, le public eut mille explications, mais aucune certitude.

M. de Villebéat avait toujours conservé une tenue strictement respectable, toujours montré un esprit lucide dans un caractère froid. Il s'était marié jeune; sa femme était morte sans enfant, deux ans après le mariage. Plus tard, on lui avait attribué vaguement une ou deux maîtresses; il avait laissé dire, ne s'était jamais compromis, et avait profité de ses loisirs pour faire une traduction recommandable de Virgile, d'Horace et de quelques autres poètes de l'Empire romain. Son passé ne donnait aucune prise, la médisance s'y rompait les dents.

Mme de Maintenon, fort intriguée par cette catastrophe mystérieuse, voulut savoir le mot de l'énigme. Elle fit demander des explications au lieutenant-général de la police du roi.

Après le conseil des ministres, tandis que le vieux roi était entre les mains des docteurs, Mme de Maintenon se retira avec son confesseur dans ses petits appartements et l'on introduisit le lieutenant de police.

II

«Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander?

--Que Votre Grâce me pardonne de ne pas avoir prévenu ses désirs! J'aurais été fort malheureux et fort malavisé si, avec les ressources dont nous disposons, je n'avais eu la clé du mystère.

--Ah! très bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je vous écoute.

--Votre Grâce daignera excuser les longueurs du récit, car il faut reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebéat avait à son service, il y a dix ans, un laquais fort adroit, nommé Sylvain Vincru. Ce garçon était dévoré de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement à son maître une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le larcin fut découvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebéat, qui fut inexorable, le livra à la justice et le laissa aller aux galères. Là, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police. Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus précieux.

«Peut-être espérait-il dès lors trouver ou inventer une occasion de vengeance contre son ancien maître. Quoi qu'il en fût, il lui était réservé de satisfaire pleinement ses rancunes.

«Votre Grâce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait incorporé dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrètement joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'ébattaient à la ville et aux champs, buvaient sans maîtresses et semblaient s'aimer comme jadis Alexandre et Héphestion.

«Un soir d'hiver, ils allèrent au cabaret. Ils prirent une chambre séparée, burent tête à tête force bouteilles, firent du tapage; puis le lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avançait; ne les voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte fermée à clé et trouva le capitaine tué d'un coup de poignard. On s'aperçut que son jeune compagnon était monté, sans être vu, au troisième étage et s'était introduit dans la chambre d'une servante, sous les vêtements de laquelle il avait pu s'échapper sans que personne y prît garde.

«Sylvain fut chargé de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait découvert Alexis. L'aventure est assez singulière. C'est dans un couvent qu'il arrêta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une adresse incroyables, Alexis, toujours déguisé en fille, avait réussi à se procurer de l'argent, des papiers lui conférant une individualité féminine, et même des protections influentes, dévouées. Au moment où il fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une fervente dévotion, portait le costume des novices et allait prononcer des voeux. Je fis comparaître devant moi les deux abbés confesseurs de la communauté et leur épargnai d'autant moins les vertes réprimandes, que je les vis plus rouges et plus embarrassés en ma présence.»

III

Mme de Maintenon, à ces mots, fronça le sourcil.

Le Révérend Père, qui se trouvait en tiers dans l'entretien, sourit finement et lui dit:

«De la patience, madame! Quand on soulève le voile qui cache la vérité, on voit souvent plus de choses qu'on ne voudrait. Ce n'est pas la faute de M. le lieutenant de police. Je désirerais seulement savoir le nom de ce couvent.

--Est-ce bien nécessaire? repartit l'adroit courtisan, en souriant aussi. Ma mémoire, je l'avoue, me fait un peu défaut sur ce point. Pour continuer le récit, je renvoyai les abbés sans les plus inquiéter. Alexis était sous les verrous. La justice fut saisie de l'affaire. C'était fort grave. M. de Villebéat fut désigné pour interroger le prisonnier. Il se transporta par deux fois auprès de lui, et eut avec lui deux longues entrevues sans témoins. Le lendemain Alexis s'évada.

«Sylvain, qui avait fait des prodiges pour opérer la capture, fut tout d'abord exaspéré par cette évasion. Il jura qu'il retrouverait son homme. On soupçonnait un geôlier de corruption; on ne put cependant ni enivrer, ni faire jaser le drôle. Sylvain était devenu méditatif et sombre. Mais, toutes informations prises, il parut avoir enfin conçu une grande espérance. Il m'assura qu'il comptait m'apporter prochainement des nouvelles qui feraient du bruit, me demanda ce que je pensais du juge qui avait interrogé Alexis, me regarda étrangement quand je lui eus répondu que le magistrat était au-dessus des soupçons, me réclama quelques avances et se mit en campagne.

«Depuis l'évasion d'Alexis, rien n'était changé, en apparence, dans les habitudes de M. de Viilebéat. Cependant, Sylvain s'aperçut bientôt que presque tous les soirs, par la petite porte d'une masure donnant sur une ruelle déserte et communiquant avec l'hôtel du magistrat, sortait un homme de haute taille, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux, qui rapidement s'éloignait et disparaissait comme par enchantement. Cet homme mystérieux, il en eut bientôt la certitude, n'était autre que son ancien maître, lequel, dans l'ombre, se rendait par plusieurs détours à un petit logis de la rue des Tourterelles-Sainte-Ursule. Sylvain interrogea les voisins et apprit d'eux qu'en ce logis habitaient un brave vieil homme et une bonne vieille femme avec leur petite-fille, une ravissante demoiselle de vingt ans, qui ne sortait jamais. Un parent venait les voir dans la soirée, disait-on. Ils étaient riches, d'ailleurs, et ne ménageaient pas la dépense.

«Sylvain pénétra un jour dans la maison, habilement grimé en commis marchand d'étoffes. Il réussit à entrevoir la prétendue jeune fille, et, du premier coup d'oeil, reconnut le trop charmant Alexis. Le lendemain, il prit six hommes armés et alla s'embusquer non loin de la discrète habitation. Le visiteur habituel apparut vers neuf heures du soir; il avait la clé de la porte et entra. Au bout d'une heure, Sylvain crut le moment venu d'entrer à son tour. Il escalada, suivi de ses hommes, le mur d'un petit jardin qui se trouvait derrière les bâtiments. La vieille femme était dans la cuisine, occupée à arranger un plat; elle fut saisie et bâillonnée en un clin d'oeil. Le vieillard, son prétendu mari, descendait l'escalier; il fut également surpris et traité de la même façon. Pas un cri n'avait révélé la présence de mes gens. Ils montèrent avec précaution au premier étage, et Sylvain s'avança sans bruit. Une porte était entr'ouverte; il y glissa ses regards, et voici l'étrange spectacle qu'il aperçut.

IV

«La chambre était décorée à l'antique, de manière à simuler une salle de repas dans une maison romaine. Un ciel étoilé était peint au plafond. Sur les quatre murs, des moulures représentaient une suite de colonnes corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective soigneusement ménagée, de beaux paysages méridionaux. Aux encoignures, se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial. Une table, chargée d'amphores et de mets délicats dans une vaisselle de forme ancienne, occupait le milieu de la pièce. Contre cette table étaient deux lits de festin, disposés à la mode latine. Sur l'un s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche à franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds étaient couronnées de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebéat, également travesti, en toge à bande pourprée, en sandales, le col et les bras nus; il se prenait probablement lui-même pour un poète antique, favori d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce décor, ces costumes avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des théâtres où l'on joue le _Britannicus_ de M. Racine.

«Les convives étaient en train de faire une libation au dieu Pan; ils paraissaient s'abandonner à la plus douce volupté. Sylvain, en s'avançant pour mieux voir, trébucha assez lourdement contre un défaut du parquet. Les deux Romains se dressèrent inquiets. Sylvain appela ses hommes; tous se précipitèrent. Alexis et son hôte, stupéfaits, se rendirent sans même essayer de se défendre. On leur fit revêtir des habits plus modernes, plus décents. M. de Villebéat offrit tout bas à Sylvain une fortune considérable s'il voulait lâcher sa proie. Sylvain ne daigna pas répondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on y mit les prisonniers. Ils me furent amenés. Quand ils parurent, je demandai au jeune homme s'il avouait être le meurtrier du capitaine de Noisly. Il ne répondit pas. Je le confrontai avec plusieurs témoins qui le reconnurent tous.

«Il était impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au secret. M. de Villebéat regardait, écoutait, blême, affaissé, anéanti.

V

«--Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le singulier rôle que vous avez joué dans cette affaire?

«Il fit un effort pour répondre:

«--C'est... c'est une folie... bégaya-t-il.

«--Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous êtes libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire à votre hôtel, où vous voudrez bien toutefois vous tenir à la disposition de la justice.

«Il ne répliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit des dispositions pour qu'il ne pût disparaître. Le lendemain, comme vous savez, on le trouva mort dans sa chambre.

«Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire à ce simple exposé des faits. Il est évident que M. de Villebéat avait perdu l'esprit. Le clergé ne s'est pas opposé à ce qu'il fût enterré en lieu saint.»

Le narrateur se tut; il y eut un silence.

«Les hommes les plus graves, fit enfin la marquise, ont souvent d'étranges manies. J'ai vu M. de Villebéat plusieurs fois; il paraissait intelligent, méditatif, presque austère. Il est devenu fou, sans doute, absolument fou, monsieur. Ces décors, ces costumes romains, c'est de la folie pure.

--De la folie pure! c'est beaucoup dire; mais certainement sa raison était troublée. Il avait eu le tort de trop s'adonner à la littérature romaine; elle est parfois très capiteuse, très dangereuse, même pour un magistrat.

--Certes, ajouta le Révérend Père avec toute sa gravité ecclésiastique, il eût mieux fait de chanter: _Turris eburnea!_ que: _Formose puer!_

--Votre Grâce, reprit le lieutenant de police en s'adressant à la marquise, daignera-t-elle m'indiquer ce qu'il convient de faire du prisonnier qui nous reste?

--Cet Alexis?

--Lui-même.

--Il faut le mettre à la Bastille et étouffer l'affaire; nous n'aimons pas les scandales.»

Alexis fut donc enfermé dans la célèbre prison de la porte Saint-Antoine. On l'y oublia vite. Le manuscrit auquel nous avons emprunté les éléments de ce récit, prétend que bientôt, sous la Régence, il parvint à en sortir. Il se serait même, paraît-il, insinué, à force d'intrigues, dans les bonnes grâces du cardinal Dubois; et, doté d'une grasse abbaye, il serait mort vieux, dans les ordres, en parfaite odeur de sainteté.

Nouvelle Manière de Coller les Timbres-Poste

I

Bien des gens vont chercher bien loin des moeurs extraordinaires et d'originales aventures. Ils ont tort. Si l'imprévu habite quelque part, c'est dans nos murs. De tous les points du globe terrestre très certainement, et très probablement de tous les points de tous les autres globes, Paris est l'endroit le plus étrange, non seulement pour les étrangers, mais pour ses habitants eux-mêmes, pour ses propres fils et ses propres filles.

Je le dis; je le prouve.

II

Voici le fait. La semaine dernière, en plein jour, en pleine capitale de la civilisation, en pleine place de la Bourse, il m'a été donné d'assister à un spectacle inouï, à un spectacle insensé, à un spectacle impossible, à un spectacle abracadabrant, à un spectacle aussi modernement bizarre que bizarrement féodal.

Devant le bureau de poste de la dite place de la Bourse, étaient arrêtées deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, l'une grande et l'autre petite, l'une présentant un profil aquilin accentué en casse-noisette et l'autre offrant une bonne grosse figure moutonnière, l'une portant avec une raideur aristocratique sa toilette riche mais de mauvais goût et l'autre gracieusement habillée d'une humble robe laine et coton, toutes deux facilement reconnaissables, à leur type exotique et à leur tournure spéciale, pour relever d'une nationalité autre que la nationalité française, celle-là devant être de toute évidence une noble dame supérieurement titrée ou rentée, et celle-ci sa femme de chambre ou sa fille de compagnie.

III

La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La grande vieille prenait délicatement un timbre entre le pouce et l'index, puis l'élevait à la hauteur des lèvres de la petite jeune. La petite jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre, ainsi humecté, à l'angle d'une enveloppe cachetée d'un large cachet de cire rouge.

Je m'arrêtai, ébahi, béant, n'en croyant pas mes yeux, qui s'écarquillaient en larges points d'interrogation.

Le même manège recommença, une fois, deux fois, trois fois. La grande vieille levait chaque fois le timbre exactement à la même hauteur, par un geste exactement pareil. La petite jeune tirait régulièrement une semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un mouvement identique, de la langue à la lettre.

Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opéraient comme chez elles, à huis-clos. Les regards ne les gênaient pas, ne les intimidaient nullement, ne les arrêtaient en aucune façon.

IV

Je m'approchai pour mieux voir.

Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi sérieusement que possible.

On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient une fonction. Elles étaient imperturbables.

J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les déranger.