A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique

Chapter 6

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Vers le soir, Jacquelin parfois sortait machinalement, et marchait jusqu'au coeur de la grande ville, poussé par les instincts profonds. Les cabs, avec leur cocher barbu hissé sur le haut siège de derrière, leurs deux grandes roues ferrées et leurs deux petites lucarnes vitrées, filaient rapidement dans la sonorité des chaussées larges. Les omnibus bariolés cahotaient lourdement, tandis que les conducteurs criaient à tue-tête: «Bank! Bank!» Les voyageurs, leur éternel parapluie au poing, montaient et descendaient, comme des seaux le long d'un puits. Les passants, pressés, affairés, allaient, venaient, se croisaient, s'éloignaient à travers les lueurs rougeâtres, par la brume et les ténèbres. Jacquelin vaguait, prêtait l'oeil et l'oreille à tout sans se fixer à rien, fatiguait sa fièvre, et cherchait dans la lassitude un refuge contre les désirs malsains.

Une nuit, vers onze heures, il s'était arrêté, très las, dans une des rues qui avoisinent Trafalgar-Square. Appuyé contre une grille, il respirait, sans aucune pensée, l'air humide. Personne ne passait; entre les roulements lointains et les rumeurs confuses, un silence relatif régnait autour de lui. Il eut quelques minutes d'anéantissement. Il se redressait déjà et se préparait à rentrer au logis, quand il vit émerger de l'ombre et venir de son côté une forme féminine.

Il attendit et regarda.

C'était une jeune fille, presque une enfant. En un clin d'oeil, il sut qu'elle était simplement mais bien vêtue, souple, gracieuse et belle. Il tressaillit, son regard prit une chaude acuité. La passante le considéra, lui adressa vaguement une muette interrogation, puis laissa aller à lui un sourire tristement amical.

«Vous êtes belle comme l'Espérance», fit-il.

Elle répliqua: «Dites plutôt comme le Désir.»

En causant, il l'accompagna.

«Je ne veux rien de vous, sachez-le bien, ajouta la jeune femme; votre figure me plaît, le son de votre voix aussi; causons, si vous voulez. Je puis même vous offrir le thé chez moi; vous partirez, après une bonne poignée de main; ce sera tout!»

II

Elle demeurait dans un quartier discret et tranquille. Après avoir gravi les quatre ou cinq marches qui donnent accès aux maisons anglaises, il entra dans le petit parloir du rez-de-chaussée. Un guéridon, des meubles de bon goût, quelques tapisseries, des tableaux religieux. Une vieille servante apporta le thé.

La jeune femme regardait Jacquelin avec une curiosité bienveillante, mais sans provocation aucune. Elle lui faisait très doucement des questions sur son passé, sa famille, lui demandant avec insistance mille détails, mille puérilités même, et l'écoutant, avec une sorte de tendre et sérieux intérêt, raconter des histoires, des folies enfantines, les chansons dont sa mère l'avait bercé, les étranges visions qui avaient hanté ses premiers rêves; comment le soir son père le faisait jadis sauter sur ses genoux, le couchait dans un petit lit de fer à pommes d'or, et l'endormait au sein d'une histoire fantastique; puis comment il avait été une fois très gravement malade, et s'était réveillé entre ses parents, qui, tout en lui souriant, pleuraient d'angoisse, pendant que sa petite soeur courait et chantait dans la chambre voisine, comme si elle avait eu les ailes et l'âme d'un oiseau.

«Ainsi vous avez une famille qui vous adore et que vous aimez!» dit la jeune femme, quand il se tut après les mille bavardages sollicités par elle.

Il y eut un silence; elle semblait rêveuse et inquiète.

Elle se leva.

«Adieu! reprit-elle tranquillement; si vous aviez été malheureux, je vous aurais proposé... Mais je vais vous sembler folle. Eh bien oui! je vous aurais proposé, quelque étrange et invraisemblable que cela puisse vous paraître, d'en finir ensemble, ici, ce soir. Nous nous serions aimés là-bas, autre part, je ne sais où, très loin. Mais vous ne comprenez pas, peut-être parce que vous êtes Français. Adieu!»

Et, comme il allait partir, plein d'une stupeur mal dissimulée:

«Voulez-vous que je vous embrasse?» fit-elle.

Elle l'embrassa sur le front, simplement, avec une sérénité grave.

Puis:

«Au fait, dites-moi où vous demeurez; je vous enverrai une fleur ou un livre, un jour que je penserai à vous.»

III

Il s'en alla, songeur; et, en vrai Parisien, il crut avoir été mystifié. Il eut un doute, puis un éclat de rire, rentra accablé de fatigue, dormit sans rêver, et le lendemain pensa à autre chose.

Un mois plus tard, il reçut une belle pensée de velours sombre dans une lettre où il lut ces mots:

«Vous êtes un de ceux que j'aurais pu aimer et dont j'aurais pu être aimée, n'est-ce pas? Vous m'avez donné une heure de votre vie, et, ma folie, vous l'avez excusée. Je vous envoie cette fleur, car je me décide à m'en aller de ce monde, cette nuit, toute seule. C'est ma faute; j'ai mal choisi, je suis abandonnée. Je ne sais pourquoi je voudrais que vous pleuriez en lisant ceci. Adieu, ami! vivez heureux. Si les morts peuvent quelque chose pour les vivants, je vous promets de ne vous point oublier.»

Un quart d'heure après avoir lu ce billet, Jacquelin entrait dans le petit parloir orné de tableaux religieux. Elle était réellement morte. Il se pencha sur elle, baisa ses lèvres décolorées, et pleura.

Une vraie Française

I

Claire était charmante, mais n'était pas facile à marier. Elle ne représentait pas ce que les gens sérieux appellent «un bon parti».

Certes, on appréciait, dès le premier abord, et toujours davantage, sa grâce naturelle et sa gaîté cordiale, la douceur de ses fins cheveux cendrés, la musique légère de sa voix si fraîche, et l'expression profonde de ses yeux, tantôt gris, tantôt bleus, de ses tendres yeux «couleur du temps», comme l'oiseau des contes de fées. Mais ces choses-là ne sont pas ce qu'à Paris, de nos jours, on prise le plus particulièrement dans une fille à marier; et même elles inquiètent les esprits timorés, surtout quand rien de solide ne les fait valoir.

Claire n'avait, pour ainsi dire, pas de dot. Elle ne devait apporter en ménage qu'une modeste rente, dont le chiffre n'était pas certain; et les espérances pécuniaires brillaient par leur absence. Son père, M. Albe, le plus honnête homme du monde et le plus intelligent, n'offrait malheureusement aucune garantie positive. Il mêlait à toutes ses entreprises une telle dose de passion, de chimère et de désintéressement, que, tous comptes faits, il n'en tirait jamais de gros bénéfices. Architecte de talent, il avait eu assez vite une belle clientèle. Cela n'avait pas suffi à son vaste et ardent cerveau. Sollicité tour à tour par toutes les sciences et tous les arts, il s'était lancé éperdument à la recherche de vérités neuves et de trésors inexplorés. Il n'avait pris la peine de conserver pour clients que ses amis. Pour ceux-là, il travaillait avec acharnement, recommençant parfois tel ouvrage dont il n'était pas satisfait, et y perdant alors plus qu'il n'y gagnait.

«C'est un original, c'est un artiste, un inventeur!» disaient, avec un sourire de supériorité, les gens incapables de rien inventer, mais habiles à exploiter tout.

Être le gendre d'un tel beau-père, il n'y avait pas là de quoi tenter les jeunes messieurs à moustaches retroussées ou à barbe pointue, en quête d'une situation avantageuse.

Et cela désolait Mme Albe, petite femme brune aux traits réguliers, à l'esprit net, une Flamande de race castillane, qui mettait tout l'ordre possible dans l'aventureuse existence de son mari.

L'avenir de sa fille était sa préoccupation continuelle.

Son fils Jules, un gamin de onze ans, lui donnait peu d'inquiétude. Il tenait d'elle, et très certainement il saurait se débrouiller plus tard.

Mais Claire tenait du père; et elle venait d'entrer dans sa vingtième année.

Pour la bien marier, il ne fallait pas perdre de temps.

Ce fut donc une grande joie pour cette mère anxieuse, quand elle sut que Philippe Saville pensait à Claire.

Mme Albe le guettait depuis longtemps, l'excellent jeune homme; et pour l'amener à se déclarer, elle avait usé d'une admirable diplomatie féminine, sans compromettre aucunement sa fille, avec qui elle avait cru devoir garder une parfaite discrétion.

II

Philippe Saville avait vingt-huit ans. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, le visage allongé entre de courts favoris châtains, il avait l'air grave sans affectation; et s'il ne visait ni à l'éclat ni à l'élégance, il était absolument correct. Depuis deux ans, depuis la mort de son père, Arthur Saville, un Américain de Philadelphie venu tout jeune à Paris et marié à une Française, il se trouvait à la tête d'une importante maison de commission, dont il avait su maintenir et même augmenter le chiffre d'affaires. Sa fortune était donc fort respectable déjà, sans compter ce que lui laisseraient sa mère et son grand-père maternel. Et puis, selon toute probabilité, il multiplierait rapidement ses capitaux, car il ne se plaisait qu'au travail, n'aimait de la vie que le substantiel, dédaignant les hors-d'oeuvre et les friandises du dessert.

L'hiver précédent, il avait rencontré Claire chez des amis communs, à des bals, à des soirées intimes. Elle fit alors sur lui, sans y prendre garde, une impression profonde. Après un voyage commercial au delà de l'Atlantique, il eut plusieurs occasions de la revoir. Se trouvant assez riche pour deux, il n'hésita plus. Sa mère, qui l'adorait, désirait vivement le marier, et il obtint d'elle un consentement rapide. Le grand-papa Rambour se montra moins accommodant. Il rêvait pour son petit-fils une alliance plus fortunée. Il accepta cependant de faire la demande officielle. Mais d'abord, pour ne point l'exposer à un échec, Mme Saville pressentit prudemment Mme Albe. Elle la trouva fort bien disposée; et toutes deux s'entendirent pour donner aux jeunes gens le loisir de se mieux connaître.

Claire, lorsqu'elle apprit les sentiments du jeune homme, en fut sincèrement surprise. Il s'était toujours tenu à l'écart. Assurément, il ne lui déplaisait pas. Mais pourrait-elle l'aimer? Une fille sans dot est toujours flattée d'être recherchée par un jeune homme riche. Elle éprouva donc pour lui une certaine reconnaissance, qui vraisemblablement se transformerait en affection.

III

Septembre finissait. Tout le monde était revenu de la mer, de la source ou de la montagne.

Avec l'automne, recommençait autour de Paris la vie de château. La belle Mme de Raive, que l'on appelait toujours ainsi malgré ses cheveux gris poudrés à blanc, s'était installée, comme d'habitude, dans son domaine des Cloziers, où elle restait chaque année jusqu'au milieu de décembre. Veuve d'un agent de change et remariée avec un ancien préfet visant à la députation, elle recevait beaucoup. Elle connaissait de longue date et voyait intimement Mme Albe, une amie d'enfance, et aussi Mme Saville. Elle se fit un plaisir de favoriser leurs projets. Dans ce but, elle invita les deux familles à passer en même temps quelques jours aux Cloziers.

Le grand-père Rambour fut du voyage. Il avait tenu à en être, ce vieux Normand de Paris, aux pommettes toujours roses sous ses rides en éventail, aux lèvres minces sur une mâchoire énorme, aux yeux d'eau de mer clairs comme les yeux d'un chien danois. Il ne voulait pas avoir pour belle-petite-fille une écervelée, une gâcheuse, une poupée ne sachant ni le prix du temps ni la _valure_ de l'argent (il prononçait _valure_ pour valeur, sa voix étant aussi aiguë que son regard).

Les voyageurs se rencontrèrent à la gare et montèrent dans le même compartiment. En apercevant le jeune homme, Claire avait eu un moment d'émotion. Elle se remit rapidement, devinant en lui une émotion plus vive encore, et la timidité, l'embarras d'un travailleur peu mondain, peu féministe, qui aimait sans être sûr de plaire. A tort ou à raison, elle se sentit tout de suite une vague supériorité sur son adorateur, si correct et si fortuné qu'il fût. Cette sensation la mit à l'aise, la rendit gaie, aimable, avec une nuance de bienveillance protectrice. En arrivant aux Cloziers, Philippe, plus amoureux que jamais, se berçait des plus riantes espérances.

Le lendemain, après déjeuner, par un temps doux, sous un ciel légèrement voilé, on partit pour la chasse, les dames en break, les hommes à pied. Rendez-vous était fixé à une demi-lieue du château, dans un coin montueux et boisé du parc. On traversa les larges pelouses de frais velours vert et la rivière sinueuse aux flots limpides, qui prenait sa source dans le domaine. Les piqueurs et les gardes attendaient avec les furets et les chiens. M. de Raive plaça ses invités sous bois, de telle façon que chacun d'eux commandât une issue des terriers. Puis on lâcha les furets, et ces petites bêtes au pelage fauve, au museau fouilleur et carnassier, aux ongles durs et crochus, pénétrèrent dans les trous, d'où l'on vit bientôt fuir les lapins effarés. M. Albe, chasseur adroit et passionné, s'en donna à coeur joie. Philippe avait accepté un fusil, pour ne pas être autrement que les autres; mais il restait avec les dames, peu soucieux d'exploits cynégétiques, et faisant discrètement sa cour à Claire.

«C'est fort bien à vous de nous tenir compagnie, lui dit-elle. Il ne faudrait pourtant pas nous sacrifier totalement le plaisir de la chasse.

--Oh! ce n'est guère un plaisir pour moi, mademoiselle.

--Est-ce bien vrai?

--Oui. La chasse, comme on l'entend maintenant, me semble une distraction banale, un peu cruelle et un peu lâche.

--Que mon père ne vous entende pas parler ainsi! Et craignez la vengeance du grand saint Hubert, monsieur Saville!

--Pardon! je n'ai pas encore eu le temps de prendre goût à ces choses-là. Depuis deux ans, mes loisirs sont rares; et je commence seulement à respirer. Mais, en vérité, n'y a-t-il pas, dans un tel massacre, un reste de barbarie féodale, s'accordant mal avec nos idées et nos moeurs?

--Bah! interrompit la belle-soeur de Mme de Raive, la petite Mme Larnac, qui venait de s'arrêter près d'eux, le fusil à la main, en costume de moderne chasseresse: chapeau tyrolien, blouse de drap serrée à la taille, jambières montant jusqu'aux genoux.--Bah! ne sommes-nous pas dans un siècle de féodalité bourgeoise? D'ailleurs, ce sont toujours les lapins qui commencent; et aucune constitution n'a encore proclamé le droit de ces animaux nuisibles, qu'il est méritoire d'exterminer. Abattez-en un, monsieur Saville, ou vous me ferez rougir de ma férocité.»

Philippe consulta Claire du regard.

«Obéissez! dit-elle en riant. Ce ne sera plus de la barbarie, ce sera de la galanterie.»

Bon gré, mal gré, il suivit Mme Larnac, se laissa poster par elle, guetta, tira. Oh! pas trop mal pour un amateur. Le coup avait porté; mais, hélas! au lieu d'un lapin, Philippe avait tué le furet. Il ne savait comment s'excuser. Mme de Raive arrangea les choses: le furet, contrairement à tous ses devoirs, avait chassé pour son propre compte, et s'était attardé à boire le sang d'une victime étranglée, si bien qu'on avait dû le faire débusquer par les chiens. Il avait mérité son sort.

_Qu'il soit donc enseveli, Le furet du bois joli!_

fredonna Mme Larnac, jouant toujours son rôle de chercheuse d'esprit. Elle ajouta:

«Monsieur Saville, vous avez vengé les lapins! Vous pouvez maintenant aspirer à tout: Chambre, Sénat, ministère.»

Philippe prit le parti de rire avec tout le monde, et répondit qu'il ne voulait même pas être conseiller municipal. Mais il resta inquiet; et le souvenir du malheureux furet le hantait sans trêve, tandis qu'il s'appliquait à prendre des airs dégagés. Claire l'avait-elle trouvé ridicule? Elle n'avait rien dit, rien laissé paraître, et gardait une réserve énigmatique.

IV

Pour faire diversion, on alla d'un autre côté chasser le faisan. On traversait à découvert une petite vallée herbeuse, quand on vit venir au grand trot, entre les hauts châtaigniers, deux cavaliers dont l'un portait l'uniforme d'officier d'artillerie.

«Ah! dit Mme de Raive, voici les deux Ramel, l'oncle et le neveu.

--Quels sont ces messieurs?» demanda le papa Rambour, avec l'âpre curiosité toujours en éveil dans ses yeux.

La châtelaine des Cloziers lui fit en quelques mots leur histoire. M. Gilbert Ramel, l'oncle, était l'avocat bien connu, un avocat artiste, plaidant pour les artistes, assidu aux premières représentations, et qui, avec ses longs favoris flottants, avait l'air d'un capitaine de vaisseau en congé. Ayant perdu coup sur coup sa fille unique et sa femme, il ne s'était pas remarié, quoiqu'il n'eût guère plus de quarante ans. Il vivait en garçon, et avait reporté toute son affection sur son neveu Henri, dont le père et la mère étaient morts complètement ruinés par des spéculations hasardeuses.

«Bravo! soyez les bienvenus! leur dit M. de Raive en s'avançant vers eux. Je vous avais demandé si souvent, et avec si peu de succès, de venir un beau jour nous surprendre, que je n'osais plus compter sur cette aimable surprise.

--Nous en sommes doublement charmés, ajouta Mme de Raive avec un empressement sincère.

--Alors, dit M. Gilbert Ramel, nous avons bien fait de nous inviter! Voilà: Henri est maintenant en garnison à Hautefont; ma journée était libre, le temps propice; j'ai quitté Paris dès le matin, j'ai déjeuné là-bas avec le lieutenant, et je vous l'amène. Nous avons fait nos deux lieues tout d'une traite.

--Nous manquons de grosse artillerie, reprit Mme de Raive en souriant; mais si monsieur l'officier veut bien s'accommoder aujourd'hui d'un simple lefaucheux, il nous fera plaisir.»

Les deux cavaliers mirent pied à terre. Henri prit le fusil d'un garde, et les chasseurs se distribuèrent dans les allées du bois. Les piqueurs rabattaient déjà les faisans, en criant: «Poule! poule!» quand c'était une femelle, afin qu'alors on épargnât la bête. L'oeil vif, le profil ferme et fin, l'allure souple, la physionomie pleine d'assurance et d'énergie, Henri Ramel n'était pas moins bon tireur que beau cavalier. En quelques minutes, il eut abattu ses deux faisans.

«Ne prenez-vous pas votre revanche?» dit Claire à Philippe revenu près d'elle.

Philippe comprit qu'il fallait faire oublier le fâcheux incident du furet. Mais il jouait de malheur. Dans sa hâte, il butta contre une racine saillante, et son arme, partant malgré lui, envoya plusieurs grains de plomb dans les mollets d'un garde qui se trouvait à vingt pas.

«Êtes-vous blessé? dit Mlle Albe à Philippe.

--Non! mais je mériterais une blessure grave. Cela me rendrait peut-être intéressant. Je ne suis que maladroit. Saint Hubert se venge; vous aviez raison, mademoiselle.»

Lorsqu'on n'aime pas, on est sans pitié pour qui vous aime. Claire eut subitement une envie folle de chasser, elle aussi.

Elle demanda à Mme Larnac son fusil, un vrai bijou, et la façon de s'en servir. Un faisan s'enleva devant elle. Pan! le coup parût, le coq tomba. Elle eut un cri de joyeux étonnement.

«Si c'est votre coup d'essai, mademoiselle, on ne saurait trop vous en féliciter,» dit Henri Ramel en lui apportant la bête.

Philippe, très pâle, semblait avoir été frappé au coeur par le contre-coup.

«Que, diable! ce militaire vient-il faire ici? grogna entre ses dents le papa Rambour. Cette chasse est absurde. Nous ne sommes pas des massacreurs, nous! On aurait pu se voir à l'Opéra-Comique ou à la Comédie-Française.»

Le soir, au salon, Philippe, appelant à lui tout son courage, s'approcha de Claire.

«Monsieur Saville, quel est votre grade dans la réserve? lui dit-elle à propos de rien, le regard distrait.

--Mademoiselle, je ne suis pas officier; je ne suis pas même soldat.

--Comment cela se fait-il? A quel titre êtes-vous donc dispensé?

--Mon père était citoyen américain. J'ai gardé sa nationalité, ce qui m'exempte du service militaire en France.

--Pourtant, si nous avions la guerre?...

--M'y enverriez-vous?

--Vous pourriez y aller sans cela.

--Même si j'étais marié et père de famille?

--Monsieur Saville, vous êtes très raisonnable.

--Le serais-je trop, mademoiselle?

--Non, c'est moi qui ne le suis pas assez.»

Henri Ramel, en ce moment, traversait le salon, cherchant une danseuse. Ses regards rencontrèrent ceux de Claire. Elle tressaillit. Attiré vers elle dans une inconsciente et délicieuse émotion, il vint, l'emmena. Philippe se sentit abandonné. Le coeur serré, les yeux voilés par une brume de pleurs, il souffrait cruellement.

«Quelle ravissante jeune personne!» disait à mi-voix M. Gilbert Ramel, qui, debout près de lui, suivait du regard Mlle Albe valsant avec le bel officier.

V

Quand Claire se trouva seule avec ses parents dans l'appartement qui leur avait été réservé, elle sentit s'élever en elle une étrange tristesse. Sa mère était soucieuse.

«Qu'as-tu donc eu toute la journée? dit-elle à Claire. M. Philippe doit prendre de toi une singulière idée.»

Claire, sans pouvoir répondre, tomba sur une chaise et fondit en larmes.

«Voyons! ne pleure pas ainsi,» lui dit son père en la baisant au front.

Elle sanglota plus fort. Mme Albe, n'osant la gronder, la regardait d'un air à la fois anxieux et courroucé.

«Il te plaît donc bien peu, ma pauvre Claire! reprit M. Albe. Parle! As-tu peur? Nous ne voulons que ton bonheur, tu le sais bien.

--Père, père, pardon! je ferai ce que vous me conseillerez de faire.

--Alors, tu ne veux pas de lui? Réponds!»

Elle ne répondit pas.

«Claire, dit alors sa mère avec la plus persuasive onction, M. Saville t'aime de tout son coeur. On ne saurait s'y méprendre. S'il a été un peu gauche aujourd'hui, ne lui en fais pas un crime! Son trouble prouvait son amour. Dieu te garde, ma chère enfant, de ceux qui, en pareil cas, ont toute leur présence d'esprit!»

Claire restait muette. Elle aussi avait été troublée, mais par un autre que Philippe. Elle était de celles qui aiment, non celui qu'elles intimident, mais celui qui réussit à les intimider.

«Demain, tâche d'être plus aimable! continua Mme Albe très doucement.

--Oh! s'écria Claire, que deviendrai-je s'il faut encore passer ici une journée pareille!

--C'est entendu, fit son père. Il n'y a plus qu'à rompre au plus tôt. Nous partirons demain, dès le matin.

--Mais c'est impossible! dit Mme Albe. Nous avons promis de rester ici plusieurs jours.

--Ma chère amie, ce qui est impossible, c'est de tenir notre promesse.

--Mme de Raive...

--Mme de Raive ne nous en voudra pas. Je vais écrire un mot et bien vite le porter moi-même à la station. Demain, nous recevrons de Paris par dépêche un prétexte pour nous en aller.

--Vous ne ferez pas cela. Claire est une enfant sans expérience. Elle n'a pas eu le temps de se rendre compte...»

M. Albe regarda sa fille. Il vit dans ses yeux une si suppliante reconnaissance, que, sans plus tarder, il écrivit, prit son chapeau et sortit.

VI

Pendant que cette scène avait lieu, Philippe et les siens tenaient conseil de leur côté. Le grand-père n'y alla pas par quatre chemins.

«Philippe, cette demoiselle n'est pas la femme qu'il te faut. Elle ne t'aime pas, elle ne t'aimera jamais. Inutile de rester un jour de plus!

--Mais si Philippe l'aime? objecta Mme Saville.

--Raison de plus pour trancher le mal au plus vite! Il en souffrira moins.

--C'est juste, grand-père! dit Philippe en s'efforçant de dominer sa douleur. Mais il faut être poli.

--Parfaitement. Assieds-toi là. Écris. Demande à Paris un télégramme qui nous permette de partir demain, dès la première heure.»

En allant porter la lettre à la gare, Philippe croisa M. Albe qui en revenait: il n'hésita plus.

Le lendemain, les Albe et les Saville prirent le même train. Ils avaient insisté pour que personne ne les reconduisît. Cette fois, ils ne montèrent pas dans le même wagon.

VII