A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique

Chapter 5

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«Oh! je ne t'ai pas fait d'infidélité. C'est mon ancien amant que je reprends. C'est lui le père, comprends-tu?

«Il m'épousera peut-être. Que veux-tu que je fasse? Il est riche; et depuis qu'il m'a quittée, il m'aime davantage.

«Sa famille comptait le marier à une fille laide. C'était arrangé. Il a bien voulu, puis il n'a plus voulu. Il m'a écrit. Je ne lui ai pas répondu d'abord. Il est allé chez Albertine, un jour qu'il savait devoir m'y trouver. Il m'a priée, suppliée; il m'a parlé de l'enfant. J'ai pleuré tout un jour et toute une nuit. Te rappelles-tu? Tu me demandais ce que j'avais!

«Je l'ai revu; il m'a fait parvenir des bijoux, des fleurs, des billets de mille francs; il a envoyé de l'argent à ma mère. Il m'a tout promis. Hélas! c'est plus fort que nous.

«Si je t'écris toutes ces choses, entends-tu? c'est que j'ai confiance en toi, c'est que je sais que tu m'aimes bien. Mais je ne suis plus, je ne puis plus être à toi. N'essaie pas de me revoir. Tu me ferais de la peine; et tu t'en ferais pour rien. Tiens, je t'embrasse encore une fois comme je t'aime toujours. Je serai souvent triste en pensant à toi. Adieu, adieu, adieu.

«Ton amie,

«Hélène.»

III

Au moment où j'achevais de lire, Jeanne et André pénétrèrent dans ma chambre, gais comme le matin, fous comme un premier baiser, amoureux, radieux.

«Je vous supplie de me laisser seul, leur dis-je; je suis souffrant, très souffrant.»

Ils partirent, avec un étonnement mêlé de pitié. Et je m'enfermai, pour être malheureux à mon aise, pour me griser de ma misère, tout seul, le plus longtemps possible.

La douleur, voyez-vous, c'est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. C'est vers elle que nous allons tous; et l'on se repose au fond du désespoir, ainsi que dans la nuit, dans la tombe, dans le néant.

N'est-ce pas, ô lune qui luisais, pâle et froide comme le souvenir? N'est-ce pas, ô source de blancheur, dont les calmes rayons mouraient sur cette neige, éphémère comme l'innocence?

La Strettina

I

Ce printemps-là (bien des printemps ont fleuri depuis lors), Luca de Rosis, le plus séduisant cavalier de la très séduisante ville de Naples, venait de renoncer solennellement à l'amour illégitime. Devant le bienheureux saint Janvier, il avait abjuré les superstitions du plus doux des libertinages, du libertinage qui se chauffe, comme le lacryma-christi, au soleil du Vésuve, et se berce, comme les fleurs de citronnier, aux brises du Pausilippe. Il avait reçu, à la vérité, un délicieux dédommagement en la personne de sa jeune épouse, la noble Francesca, adorable créature dont les galants, les abbés, les musiciens et les rimeurs célébraient sur tous les tons les grands yeux bleus et les beaux cheveux noirs.

A la fin, mais non sans peine, son oncle, le marquis Michel, lui avait fait accepter ce mariage. Luca avait répudié difficilement la dernière maîtresse dont il s'était épris, la Strettina, une Vénitienne aux splendides torsades de cheveux dorés, au teint pâle et mat, aux yeux bruns comme un rêve d'été. Il avait fallu qu'on lui représentât, et qu'il se représentât cent fois à lui-même, mille et une considérations capitales: le gaspillage presque complet qu'il avait réussi à faire de la fortune de ses défunts père et mère, les scandaleux tapages qui jadis avaient rendu la Strettina célèbre, enfin la fuite des années et l'âge sérieux de trente ans par lequel il venait d'être atteint.

Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait été obligé de revêtir par deux fois son costume le plus sévère. Encore avait-il par deux fois échoué, car ses jambes courtes, son corps obèse et sa grosse tête, ornée d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux gourmands, n'étaient pas précisément faits pour convertir son neveu. La marquise avait dû s'en mêler.

La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argentés, ses traits, un peu las, étaient encore nobles et gracieux. Elle confessa maternellement Luca, l'enjôla par une exquise indulgence, lui montra la fiancée qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille.

La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernière fois sa maîtresse. La marquise le rencontra, devina où il allait et le dissuada de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir à cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'écus d'or et une lettre d'adieu.

Les noces célébrées et les nouveaux époux partis pour leur villa suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutumée, songea à s'acquitter de la mission dont Luca l'avait chargée pour la Vénitienne. Elle ne pouvait évidemment ni aller chez la courtisane, ni faire venir cette fille dans sa maison. D'autre part, elle répugnait à envoyer simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux.

II

Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds, des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent attraper.

Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la perruque, et délibéra. Sa première idée, la plus simple et la meilleure, celle à laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de tabac parfumé, tapota sur sa tabatière avec ses doigts gras et blancs, et délibéra derechef.

La Strettina était une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser, elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'était ruiné, tué pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait être intéressant de voir comment cette créature était faite. Eh! eh! il y avait longtemps que le marquis n'avait été chez les filles. Comment vivait ce monde-là à présent? Ce monde-là vit toujours autrement que l'autre; il est toujours drôle à étudier.

Après mûre délibération, le marquis crut ne devoir point perdre une si belle occasion de faire des observations curieuses. N'était-il pas au-dessus de la médisance? Au crépuscule, il se parfuma, s'habilla de frais, s'éplucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la Strettina.

III

Il se fit mystérieusement annoncer. La courtisane était visible. Il traversa plusieurs salles riches et gracieuses, et fut introduit dans un petit salon, discret, coquet, mignon, où tout fleurait la galanterie.

Resté seul, il examina non sans intérêt les tentures et les tableaux. Les tableaux et les tentures représentaient des badinages d'amour. Le marquis Michel se sentit tout ragaillardi dans ce milieu gaillard. Il prit des poses plastiques, se balança le torse, frappa sur sa cuisse du revers de sa main droite, et mit sa main gauche devant ses lèvres pour tousser légèrement.

Une petite porte dissimulée dans la boiserie s'ouvrit, et la Strettina parut. Elle semblait sortir d'une fête de Véronèse. Elle était belle, somptueuse et nonchalamment provocante, comme une sultane d'Orient. Tout respirait en elle l'orgueil de la beauté et l'habitude des plaisirs voluptueux. Le marquis regarda, fut ébloui, baissa les yeux, baissa la tête, salua profondément, resalua plus profondément encore, puis chercha sans succès une formule de compliment.

Elle lui indiqua un siège et s'étendit languissamment sur des coussins de soie rose. Le marquis, un peu encouragé, la contempla, voulut parler, mais resta muet.

«A quelle heureuse fortune dois-je l'honneur d'être visitée ce soir par monsieur le marquis?» soupira-t-elle.

Le bon gentilhomme toussa et s'agita sur son siège; enfin une voix rauque, quasi étranglée, réussit à sortir de son gosier:

«Mon neveu...» bégaya-t-il, et il ne put continuer.

«Ah! j'entends, reprit-elle. Le méchant nous quitte, nous délaisse; il va conquérir la Toison d'Or, comme un autre Jason, et envoie son bon oncle pour consoler l'inconsolable Ariane.»

Un éclair brilla dans les yeux du visiteur, et, sa vieille galanterie lui revenant au coeur et sur les lèvres, il répondit en minaudant de tout son être: «Oh! belle dame, le véritable trésor fabuleux est votre chevelure, et quiconque a un souffle de vie devrait le consacrer à tenter cette conquête. Heureux celui qui vous consolera!»

La Strettina sourit. Le marquis plaisanta plus galamment, plus familièrement, et rapprocha petit à petit son siège et sa personne de l'attrayante créature. L'esprit de ce gros Céladon musqué se mit à voltiger autour d'elle, comme un lourd papillon de nuit autour de la flamme qui le fascine.

Un quart d'heure après, il avait dit à la Strettina que Luca était un débauché, un ingrat, un vaurien, tandis que lui, marquis Michel, était un marquis fou d'amour, un marquis trop gros et trop gras pour être un muguet de ruelle, mais fort bien en point pour être un ami sûr, constant, éternellement dévoué. Il lui offrit des monceaux de perles, des rivières de diamants, des pyramides d'or, un palais d'été, un palais d'hiver, puis se laissa tomber pesamment aux petits pieds de la courtisane, qui ne cessait de rire.

Elle le renvoya sans lui permettre ni lui ôter l'espoir, et alla s'accouder à son balcon, dans la nuit bleue. Là elle s'abandonna aux souvenirs. Elle pensa aux folles parties de plaisir, aux nuits d'ivresse où Luca avait été son joyeux compagnon; elle pensa aux douces rêveries qui succédaient à leurs ardents baisers, comme le clair des étoiles aux incendies du soleil; elle revit ce cavalier fringant, svelte, brave, irascible, insouciant, beau joueur, plein de sève et de jeunesse. Puis l'oncle grotesque lui traversa la mémoire, avec son costume ridicule, ses manières surannées, ses joues tombantes, et ses yeux de crapaud-volant. Une amertume, un dégoût suprême lui vint, à elle qui si rarement était songeuse; sa paupière se mouilla, elle versa presque une larme.

IV

C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui apportait une missive du marquis. Aussitôt rentré chez lui, le vieillard avait voulu, dans sa folie sénile, renouveler par lettre ses offres et ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes tremblées du galant Michel, laissa tomber son front dans ses mains et réfléchit.

«La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui attendait.

--Oh! elle est la plus noble et la meilleure des maîtresses, répondit-il, les yeux baissés.

--Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages!» ajouta la courtisane en considérant la jolie figure du jeune garçon.

Puis elle écrivit ces mots:

«Madame la marquise,

«L'oncle de l'ingrat qui m'a quittée, vient de m'offrir son coeur et son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous que cette scène ne se fût jamais jouée. Je suis quelque peu triste et méchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis, pour que vous puissiez apprécier le style qu'il prend en semblable occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon côté, je le châtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve dans trois jours à la représentation de San-Carlino.

«Je suis très humblement

«Votre indigne servante.

«STRETTINA.»

Elle donna le pli cacheté à Enrico.

«Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli à la marquise elle-même? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends à mon service. Tu me plais.»

Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lèvres. Il s'enfuit, et revint bientôt dire qu'il s'était fidèlement acquitté de sa mission.

V

San-Carlino est un petit théâtre de Naples, où jouait alors Pulcinella avec sa troupe. Les comédiens _dell'arte_ brodaient là tous les soirs, pour la joie des spectateurs épris de ces marionnettes vivantes et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafraîchissaient l'antique imbroglio où figurent Diamantine et Cassandre.

La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel. Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui déroba complètement sa personnalité.

La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplît le théâtre de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-même conduire par son mélancolique époux, qui attendait toujours une réponse de la courtisane.

Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long éclat de rire courut dans l'assemblée. Pulcinella et le marquis Michel semblaient n'être plus qu'un. On eût dit que le premier de ces personnages avait avalé et digéré le second. Ce composé éminemment burlesque faisait pâmer de gaîté les assistants. Le marquis, assis dans le fond de sa loge à côté de la marquise en loup de satin noir, n'y comprenait rien. Hélas! il comprit bientôt, quand il vit se dérouler sur les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-là. Elle sut dire très délicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas l'espérance, mais une dégelée de coups de bâton, et finalement partit pour Cythère avec le petit page Enrico, à qui elle avait fait apprendre _ad hoc_ un bout de rôle.

Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guéri pour toujours des amours séniles. Naples s'amusa un mois à ses dépens. Mais il confessa ses torts de si bonne grâce et s'accusa avec tant de bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientôt l'aventure.

La marquise fit remettre à la Strettina une merveilleuse parure de diamants, avec ces quelques mots:

«Je suis votre obligée; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je vous souhaite d'être toujours belle.»

La Vieille au Chien noir

I

Nous étions venus à vingt ans de Marseille à Paris, Jean, Marius et moi, tous les trois possédés de grands appétits, de grands espoirs et d'immenses résolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et gouverner le monde, d'abord les femmes, ensuite les hommes.

Pendant les premières années de notre puberté, nous avions vécu, dans les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur Faust; et nous nous élancions vers la capitale des plaisirs et des études avec plus de désirs que le héros de Goethe. Car il était las de l'étude quand vint Méphistophélès; et nous, nous étions aussi avides de science que d'amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant rien encore.

Nous nous installâmes ensemble dans un coin tranquille du quartier Saint-Germain. La différence de nos caractères nous sépara bientôt. Pourtant, nous étions toujours fraternellement unis; et nous demeurions à cinq minutes l'un de l'autre.

Jean était poète. Marius s'adonnait aux sciences chimiques et chimériques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m'étais voué éperdument aux mathématiques et à l'astronomie. Oui, à l'astronomie! Ces choses me paraissaient si peu avancées, si enfantines encore, et avaient un horizon si vaste, qu'elles m'attiraient avec une sorte de vertige. Je travaillais ferme; j'étais très timide, surtout à l'égard des femmes, et je vivais comme un reclus, plongé dans la mysticité astrale. Mes deux amis travaillaient beaucoup moins et s'amusaient beaucoup plus. Je finis par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le charme de la voix, de l'oeil et de la poésie, avait fait la conquête d'une ravissante couturière, et que Marius jouissait d'une véritable célébrité dans les bals publics.

II

Un dimanche que je flânais, pensant à Mars et à la Lune, j'aperçus devant moi, en levant les yeux par une échappée de rêverie, Marius, Jean et la jeune couturière, qui, dans un rayon de soleil, s'en allaient, légers, avec des éclats de rire, je ne sais où.

Je marchais lentement, ils n'allaient pas vite non plus: ils suivaient d'assez près une vieille femme, vêtue d'étranges haillons, qui portait sur le doigt un perroquet de cent ans, et traînait au bout d'une ficelle un horrible petit chien noir.

Je sus bientôt la cause de la grande hilarité de mes amis. Jean donnait le bras à sa Jeanne; et Marius, la canne à la main, voltigeait de l'autre côté de la jolie grisette, car, disons-le, c'était une vraie grisette.

Il y a encore des grisettes; Béranger et Paul de Kock ne les ont pas emportées toutes dans leur tombeau.

Or, voici ce qui provoquait la gaîté de Jeanne. Marius, adroit comme un singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s'en aperçût; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste de lui administrer un lavement. La pauvre bête baissait la queue et s'arrêtait. La vieille tirait la ficelle en maugréant, et Jeanne pouffait de rire, et Jean lui-même avait peine à ne pas éclater. Marius restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle rencontra les yeux sévères de cette apparente gravité, et, ne sachant pas ce que tout cela voulait dire, continua à traîner sa bête. Marius poursuivit son manège; les rires étouffés recommencèrent de plus belle.

Mais bientôt la sorcière le surprit en flagrant délit, lui jeta un regard courroucé, et s'enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes.

J'étais probablement dans une disposition mélancolique ce jour-là. Ces enfantillages me déplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand je sentais que tout le monde autour de moi était allé s'amuser.

III

Plusieurs jours s'écoulèrent; et j'avais totalement oublié cette grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami Jean, très pâle, les yeux battus, la figure à l'envers.

«Qu'y a-t-il? m'écriai-je, en le regardant. Voyons, parle.»

Il eut de la peine à parler. Sa gorge semblait horriblement serrée. Enfin il me dit d'une voix tremblante:

«Écoute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius. Il m'a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je.»

Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes.

Hélas! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent vite de la poésie. Et puis Marius était si drôle, l'autre jour, avec le petit chien noir de la vieille.

Jean me demanda d'être son témoin. J'épuisai tous les moyens de persuasion pour empêcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai fermement sa demande, ne voulant pas l'assister contre un autre ami, et espérant que mon abstention empêcherait peut-être la rencontre projetée.

Il me serra la main et me dit:

«Oui, c'est vrai, je comprends; tu es notre ami à tous les deux. Reste donc en dehors de notre querelle.»

Je courus chez Marius.

«Viens! m'écriai-je. Viens au diable avec moi! Je ne veux pas que vous vous battiez.»

Marius fut de glace.

«Elle l'a aimé; maintenant c'est moi qu'elle aime. Pourquoi ne me la laisse-t-il pas? Chacun son tour. C'est lui qui veut se battre. Eh! bien, je ne puis reculer; ce serait une lâcheté.»

Le duel eut lieu. Attaqué avec furie, Marius se défendit sans trop savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l'escrime; et de ces deux maladroits, l'un tomba pour ne plus se relever: Jean.

IV

Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en voulais profondément, quand je pensais au funeste duel.

Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise politique était alors si aiguë, que j'avais voulu en apprendre ou en deviner le dénouement. J'allais replier la feuille, après l'avoir parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un second malheur. Voilà ce que je lus:

«Marius M... étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils rentrèrent. Une discussion s'éleva entre eux. Les voisins entendirent des invectives et le piétinement d'une lutte. On était habitué à ces querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit à minuit. Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s'en dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier: «Je me tue, je l'ai tuée. Jean, pardon!» On suppose que la dispute, qui a occasionné cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R..., ancien amant de la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait blessé mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de Marius M... est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils unique.»

Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale. L'évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier, la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se succédaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccadé, comme emporté par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous les trois, si bouffonnement allègres.

Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle.

Je m'arrêtai, honteux; j'ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais quoi! c'était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir. C'était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède efflanqué, avec la même ficelle.

Je crus que c'était une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué au sol.

«Cette vieille femme est fée, m'écriai-je; elle s'est vengée, elle les a perdus.»

C'était absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l'aperçois de loin, je l'évite.

Dernièrement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête est fée aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau d'astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre!

La Désespérée

I

Jacquelin avait vingt-quatre ans; il voulait être attaché d'ambassade, et il se trouvait à Londres pour apprendre l'anglais.

Sous les pluies interminables qui, là-bas, pendant les jours ternes, tombent lentement, longuement, tristement, du ciel couleur de plomb, il attendait, en lisant Shakespeare ou Dickens, en écoutant le babil des enfants roses, l'épanouissement tardif d'un pâle rayon d'après-midi.

Enthousiasmé par la franchise cordiale des jeunes filles et par les allures viriles des jeunes hommes, la brutalité native du caractère britannique l'épouvantait bien à l'occasion; mais quand, par une éclaircie, il se promenait dans les parcs verts ou sur la Tamise, regardant filtrer à travers les nuées la fraîche et prismatique lumière du soleil, il ne maudissait guère son exil et acceptait en philosophe son isolement passager. Il s'était composé, d'ailleurs, un bouquet de platoniques amours, et ces fleurs idéales le berçaient de leur léger parfum.

Mais cela ne suffit pas longtemps à un jeune homme qui a du sang gaulois dans les veines.