A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique
Chapter 13
Bien! Le fait est qu'alors un meurtre ne présentait aucune espèce d'intérêt, parce que l'accusé était toujours renvoyé avec un verdict d'acquittement, les jurés espérant qu'il le leur rendrait un jour. Aussi, quoiqu'il y eût des charges accablantes, écrasantes, contre cet Espagnol, nous savions qu'il nous serait impossible de le condamner sans paraître avoir la dent bien dure, et sans inquiéter par ricochet tous les gros personnages du pays; car, nul ne pouvant se procurer voiture et livrée, le seul _genre_ possible était de s'offrir son petit cimetière particulier.
Mais cette femme semblait avoir décidé dans son coeur qu'on pendrait l'Espagnol. Il fallait voir comme elle le regardait, et comme elle me regardait ensuite d'une manière suppliante, et puis comme elle examinait pendant cinq minutes la figure des jurés, et comme alors elle mettait sa tête dans ses mains un tout petit instant, d'un air las, et comme enfin elle la relevait, plus vive et plus anxieuse que jamais. Mais lorsque le verdict du jury eut été proclamé: «Non coupable!» et que j'eus dit au prisonnier qu'il était acquitté et libre de s'en aller, cette femme se dressa d'une telle façon qu'elle parut aussi grande et aussi haute qu'un vaisseau de soixante-dix canons; et elle dit:
«Juge, dois-je entendre que vous avez proclamé non coupable cet homme qui a tué mon mari sans motif, sous mes propres yeux, à côté de mon petit enfant? Est-ce là tout ce que peuvent contre lui la justice et la loi?
--Vous l'avez dit,» répondis-je.
Que pensez-vous qu'elle fit alors? Eh bien! elle se tourna comme un chat sauvage vers ce mauvais drôle d'Espagnol, sortit un pistolet de sa poche et lui brûla la cervelle en pleine Cour.
--C'était vif, il faut l'admettre.
--N'est-ce pas, c'était vif? répéta le juge avec admiration. Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir perdu le coup d'oeil. J'ajournai la Cour sur-le-champ; chacun remit sa redingote et s'en alla. On fit une collecte pour la veuve et l'enfant, et on les renvoya à leurs amis par delà les montagnes. Ah! quelle petite femme vive!
Comment Je devins une fois Directeur d'une Feuille rurale
Ce n'est pas sans appréhension que je me chargeai provisoirement de la direction d'une feuille rurale hebdomadaire. S'imagine-t-on qu'un simple pékin, n'ayant pas le pied marin, recevrait sans appréhension le commandement d'un vaisseau? Mais je me trouvais en des circonstances qui me forçaient à chercher un salaire. Le directeur du journal s'offrait des vacances, pour se rendre à je ne sais quelle cérémonie; j'acceptai les propositions qu'on me fit, et je pris sa place.
J'éprouvai délicieusement la sensation d'être au travail de nouveau, et je travaillai toute la semaine avec un plaisir sans mélange. On mit enfin sous presse. J'attendis toute la journée avec une certaine anxiété, pour voir si mes efforts allaient attirer quelque peu l'attention. Comme je quittais le bureau, vers le coucher du soleil, un groupe d'hommes et d'enfants, qui s'était formé au pied de l'escalier, se remua tout d'un coup à ma vue, m'ouvrit un passage, et plusieurs voix chuchotèrent: «C'est lui! c'est lui!» Je fus tout naturellement satisfait de cet incident. Le lendemain matin, je rencontrai un groupe semblable au pied de l'escalier et j'aperçus des gens qui se tenaient un par un, ou deux par deux, çà et là dans la rue, sur mon chemin, m'examinant avec un intérêt particulier. Le rassemblement s'ouvrit devant moi, et j'entendis quelqu'un qui disait: «Regardez donc ses yeux!» Je feignis de ne pas remarquer l'attention que j'excitais, mais au fond du coeur j'en fus ravi et je me proposai d'écrire tout cela à ma famille. Je montai quelques marches; je perçus des voix joviales et un éclat de rire, au moment d'ouvrir la porte. En l'ouvrant, je vis du premier coup d'oeil deux jeunes gens d'apparence campagnarde, dont la figure pâlit et s'allongea à mon apparition. Puis tous deux sautèrent par la fenêtre avec grand bruit. Je fus étonné.
A peu près une demi-heure plus tard, un vieux monsieur, à la barbe de fleuve, à la physionomie distinguée et quelque peu austère, entra, et, sur mon invitation, prit un siège. Il semblait préoccupé. Il ôta son chapeau, le posa sur le plancher, en tira un foulard rouge et un exemplaire du journal.
Il mit la feuille sur ses genoux, puis, nettoyant ses lunettes avec son foulard, il me dit: «Etes-vous le nouveau rédacteur en chef?»
Je répondis que je l'étais.
«Avez-vous jamais dirigé un autre journal d'agriculture auparavant?
--Non, c'est mon début.
--Très vraisemblablement! Avez-vous quelque expérience pratique en matière d'agriculture?
--Non, je ne pense pas.
--Quelque chose me le disait», fit le vieux monsieur, mettant ses lunettes à cheval sur son nez, et me regardant par-dessus ses lunettes avec quelque rudesse, tandis qu'il dépliait son journal. «Voulez-vous que je vous lise ce qui m'a donné cette idée? Voici l'article. Écoutez-le, et voyez si c'est bien vous qui l'avez écrit.»
Et il lut:
«Il ne faut jamais arracher les navets, ça leur fait du mal. Mieux vaut faire grimper quelqu'un et le laisser secouer l'arbre.»
Et il me regarda de nouveau par-dessus ses lunettes.
«Eh bien! qu'en pensez-vous? reprit-il; car positivement je présume que c'est vous qui avez écrit cela.
--Ce que je pense? Mais je pense que c'est bien. Je pense que c'est juste. Je suis sûr que chaque année des milliers et des millions de navets sont gâtés dans le pays, parce qu'on les arrache à moitié mûrs, tandis que si l'on faisait grimper un jeune homme pour secouer l'arbre...
--C'est votre cervelle qu'il faut secouer! Est-ce que les navets poussent sur les arbres?
--Oh! non, non, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce qui vous a dit qu'ils poussaient sur les arbres? L'article est métaphorique, purement métaphorique. Quiconque a de l'idée, aura compris tout de suite que c'est le prunier que le jeune homme doit secouer.»
Le vieux monsieur sauta sur sa chaise, déchira le journal en petits morceaux, foula ces petits morceaux sous ses bottes, cassa plusieurs objets mobiliers avec sa canne, et dit que je n'en savais pas plus qu'une vache. Alors il s'en alla, fracassa les portes, bref, se conduisit de façon à me faire croire que quelque chose lui avait déplu. Mais, ne sachant pas quoi, je ne pus rien y faire.
Un instant après, une longue créature cadavéreuse, avec des mèches flasques qui descendaient sur ses épaules et un chaume d'une semaine planté droit dans les vallées et sur les collines de son visage, s'élança dans le bureau, et soudain fit halte, immobile, un doigt sur les lèvres, la tête et le corps penchés dans l'attitude de quelqu'un qui écoute. Aucun son ne se faisait entendre. L'étrange individu écoutait toujours. Rien encore! Alors il tourna la clé dans la serrure et vint avec précaution vers moi, sur la pointe des pieds. A quelques pas, il s'arrêta; il scruta un moment ma figure avec un intérêt intense, tira de son sein un exemplaire plié de notre journal, et dit:
«Voyons, vous avez écrit cela? Lisez-moi cela, vite, vite, vite! Soulagez-moi. Je souffre.»
Je lui lus ce qui suit; et tandis que les phrases tombaient de mes lèvres, je pouvais voir le soulagement lui venir, je pouvais voir ses muscles contractés se détendre, l'anxiété quitter son visage, et la sérénité revenir doucement sur ses traits, comme un suave clair de lune sur un paysage désolé.
Voici ce que je lus:
«Le Guano.--C'est un bel oiseau, mais il faut beaucoup de soins pour l'élever. Il ne doit pas être importé plus tôt qu'en juin, ni plus tard qu'en septembre. L'hiver, il faut le laisser dans un endroit chaud, où il puisse couver ses petits.
«Sur la Citrouille.--Ce fruit est en faveur chez les natifs de l'intérieur de la Nouvelle-Angleterre, lesquels le préfèrent aux groseilles à maquereau pour faire les tartes, et pareillement lui donnent la préférence sur les framboises pour alimenter les veaux, comme plus nourrissant et tout aussi satisfaisant. La citrouille est le seul comestible de la famille des oranges qui puisse vraiment réussir dans le Nord, avec la courge et une ou deux variétés du melon. Mais l'habitude qu'on avait de la planter sur le devant des jardins est en train de s'en aller très vite, car il est aujourd'hui généralement reconnu que la citrouille, comme ombrage, ne fait pas bien.
«En ce moment, les chaleurs approchent et les dindons commencent à frayer...»
Mon auditeur ne put y tenir; il bondit vers moi, me serra les mains et dit:
«C'est bon! Merci, monsieur. Je sais maintenant que je n'ai rien, car vous avez lu cet article juste comme moi, mot pour mot. Mais, jeune étranger, quand je l'ai lu ce matin pour la première fois, je me suis dit: «Jamais, jamais je ne l'avais cru jusqu'à présent, mais je le crois maintenant, je suis fou, fou!» Et avec cela j'ai poussé un hurlement que vous auriez pu entendre d'une lieue; puis je me suis sauvé pour tuer quelqu'un, car, vous savez, je sentais que j'en viendrais là un jour ou l'autre, et je pensais qu'il valait mieux en avoir le coeur net tout de suite. J'ai relu un de ces paragraphes d'un bout à l'autre, afin d'être bien convaincu de ma folie; vite j'ai brûlé ma maison de la cave au grenier et je suis parti. J'ai estropié plusieurs personnes, et j'ai mis quelqu'un à l'ombre, dans un endroit où je suis sûr de le retrouver si j'ai besoin de lui. Puis, en passant devant le bureau, j'ai pensé à monter ici pour tirer définitivement la chose au clair; et maintenant ça y est, et je vous réponds que c'est bienheureux pour le bonhomme qui est à l'ombre. Je l'aurais tué, pour sûr, en revenant. Merci, monsieur, merci! Vous m'avez ôté de l'esprit un grand poids. Ma raison a soutenu le choc d'un de vos articles d'agriculture, et je sais que rien ne pourra l'altérer maintenant. Dieu vous garde!»
Je ne me sentis pas tout à fait à mon aise, en pensant à l'incendie et aux crimes que s'était permis cet individu, car je ne pouvais m'empêcher de me sentir un peu son complice; mais ces idées s'évanouirent vite, quand le véritable directeur du journal fit son entrée.
Le directeur paraissait triste, perplexe, abattu.
Il considéra les ruines que le vieux monsieur et les deux jeunes fermiers avaient faites, et dit: «Voilà une mauvaise affaire, une très mauvaise affaire. La bouteille à la colle est en pièces; il y a six carreaux de cassés, plus une patère et deux chandeliers. Mais là n'est pas le pis. La réputation du journal est perdue, et irrévocablement, j'en ai peur. Jamais, à la vérité, je n'avais vu pareille foule le demander; jamais on n'en a vendu tant d'exemplaires; jamais il ne s'est élevé à une telle célébrité. Mais quelle célébrité que celle qu'on doit à sa folie! Et quelle fortune que celle qu'on doit à ses infirmités! Mon ami, aussi vrai que je suis un honnête homme, la rue, là, dehors, est pleine de gens qui vous attendent, qui veulent voir comment vous êtes fait, parce qu'ils pensent que vous êtes fou. Ils vous guettent, il y en a de perchés partout. Et cela se comprend, après la lecture de vos articles. C'est une honte pour le journalisme. Qui, diable! peut vous avoir mis dans la tête que vous étiez capable de diriger une feuille de cette espèce? Vous semblez ne pas connaître les premiers rudiments de l'agriculture. Vous parlez d'un boyau et d'un hoyau comme si c'était la même chose. Vous parlez d'une saison de la mue pour les vaches. Vous recommandez l'apprivoisement du putois, pour sa folâtrerie et ses qualités supérieures de ratier. Votre remarque--que les colimaçons restent tranquilles si on leur joue de la musique--est superflue, entièrement superflue. Rien ne trouble les colimaçons. Les colimaçons restent toujours tranquilles, les colimaçons se fichent pas mal de la musique. Ah! terre et cieux! mon ami, si vous aviez fait de l'ignorance l'étude de votre vie entière, vous ne pourriez pas en avoir acquis une plus forte dose. Je n'ai jamais vu rien de pareil. Votre observation --que les marrons d'Inde, comme article de commerce, sont de plus en plus en faveur--est tout simplement calculée pour détruire le journal. Je viens vous prier d'abandonner votre place et de partir. Je ne veux plus prendre de vacances, je ne pourrais pas en jouir si j'en prenais. Non, certainement, je ne le pourrais pas, vous sentant ici. J'aurais continuellement peur de vos prochaines recommandations. Je perds patience chaque fois que je songe à cette dissertation sur les bancs d'huîtres, que vous avez intitulée: _Jardinage paysagiste_. Je vous somme de vous en aller. Rien sur terre ne pourra m'induire à m'octroyer un nouveau congé. Ah! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous ne connaissiez rien à l'agriculture?
--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que j'avais à vous dire, à vous, brin d'avoine, à vous, navet, à vous, fils de chou-fleur? C'est la première fois qu'on me tient un langage aussi singulier. J'ai fait quatorze ans de journalisme, sachez-le bien; et c'est la première fois que j'entends dire qu'il faille connaître quoi que ce soit pour rédiger un journal. Triple panais! Quels sont donc les bonshommes qui écrivent la critique dramatique dans les grands journaux? Des écoliers ambitieux, des savetiers sans ouvrage ou des apothicaires déclassés, qui s'entendent juste autant au théâtre que moi à l'agriculture, pas un iota de plus. Quels sont les bonshommes qui y font la revue des livres? Des garnements qui n'en ont jamais publié un seul. Et ceux qui composent les forts articles de finance? Des va-nu-pieds qui n'ont pas la moindre expérience en pareille matière. Et les littérateurs qui critiquent les campagnes de nos officiers contre les Peaux-Rouges? Des messieurs qui ne sauraient distinguer une tente de guerre d'un wigwam et n'ont jamais vu un tomahawk.
«Quels sont aussi ceux qui, sur le papier, préconisent la tempérance et pérorent contre les débordements de l'orgie? Parbleu! les plus joyeux compères et les plus grands amateurs de franches-lippées, gens qui ne commenceront qu'au tombeau l'apprentissage de la sobriété. Et quels êtres dirigent donc les feuilles rurales, s'il vous plaît, farceur que vous êtes? Les individus qui, règle générale, ont échoué dans la carrière poétique, dans la carrière des romans à couverture jaune, dans la carrière des drames à sensation, dans la carrière des feuilles urbaines, et qui, finalement, retombent dans l'agriculture comme dans un asile provisoire contre la mendicité et l'hôpital. _Vous_ voulez m'apprendre, à _moi_, quelque chose en fait de journalisme! Monsieur, j'ai traversé le journalisme de part en part, de fond en comble, d'alpha à oméga, et je vous affirme que moins un journaliste en sait, plus il fait de bruit et d'argent. O mon Dieu! si j'avais eu le bonheur d'être ignorant au lieu d'être cultivé, d'être impudent au lieu d'être modeste, j'aurais certainement pu me faire un nom à moi dans ce monde égoïste et vain. Je prends congé de vous, monsieur; puisque j'ai été traité d'une façon si ridicule, je ne désire rien tant que m'en aller. Mais j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir. J'ai rempli mon engagement aussi bien qu'il a été en mon pouvoir de le remplir. Je vous avais dit que je pouvais rendre votre feuille intéressante pour toutes les classes de la société, et je l'ai fait. Je vous avais dit que je pourrais élever votre vente à vingt mille exemplaires, et si vous m'aviez seulement laissé libre une quinzaine, je l'aurais fait. Je vous ai donné la meilleure catégorie de lecteurs que puisse jamais avoir une feuille rurale: celle où il ne se trouve pas un seul cultivateur, pas un seul valet de ferme, pas une seule bourrique champêtre, mais rien que des individus qui, même pour sauver leur vie, ne sauraient dire quelle différence il y a entre un melon d'eau et une pêche de vigne. C'est _vous_, n'en doutez pas, vous seul qui perdez à notre rupture, vous, espèce de chinois pour bocal. Adieu.»
Et je sortis.
Avis aux bonnes petites filles
Une bonne petite fille ne doit pas faire la grimace à sa maîtresse à tout propos; elle doit réserver cela pour les circonstances d'une importance particulière.
Si une bonne petite fille n'a qu'une méchante poupée en haillons, simplement bourrée de son, tandis qu'une de ses heureuses compagnes de jeu possède une magnifique poupée articulée, la première doit néanmoins montrer à la seconde la plus cordiale amitié; elle ne doit tenter aucun échange forcé avec celle-ci, à moins qu'elle ne se sente assez vigoureuse pour réussir dans une pareille opération, et qu'elle n'ait une conscience assez aimable pour l'en absoudre complaisamment.
Une bonne petite fille ne doit jamais arracher de force les joujoux des mains de son petit frère. Mieux vaut le séduire par la promesse de la première pièce de sept francs cinquante centimes qu'on trouvera flottant au fil de l'eau sur une pierre meulière. Avec la simplicité inhérente à son jeune âge, il croira conclure une affaire magnifique. A tous les âges, d'ailleurs, de semblables et non moins douces illusions ne conduisent-elles pas les esprits ingénus très loin, très loin à travers le monde?
Si une bonne petite fille veut corriger son petit frère, elle ne doit pas lui jeter de poussière au visage; non! Mieux vaut lui jeter sur la tête une bonne bouilloire d'eau chaude, qui le débarbouillera bien et lui enlèvera toute espèce de saleté de la peau, voire même un peu la peau par-ci par-là.
Si la maman d'une bonne petite fille lui dit de faire quelque chose, il est vilain de répliquer: «Je ne le ferai pas!» Il est meilleur et plus convenable de répondre qu'on le fera, sauf à agir par la suite selon ses propres lumières.
Une bonne petite fille ne doit jamais oublier que c'est à ses bons parents qu'elle doit son pain, son doux lit et ses beaux habits, et le privilège de rester à la maison et de ne pas aller à l'école quand elle dit qu'elle est malade. Elle doit donc respecter les petits travers et supporter les petites taquineries de ses bons parents, jusqu'à ce que ça devienne réellement insupportable.
Une bonne petite fille doit toujours témoigner une déférence marquée aux vieilles gens. Elle ne doit jamais tracasser les aïeux, à moins qu'ils ne la tracassent eux-mêmes les premiers.
Une bonne petite fille ne doit jamais, si sa maman l'a mise au pain sec, se venger de sa maman en lui cachant ses souliers de bal dans la fameuse cachette où une dame de la cour ne put jamais retrouver les siens, une fois, à Compiègne. Non! il vaut mieux tout simplement les donner à un pauvre aveugle, dans la rue.
Concernant les Femmes de Chambre
Contre toutes les femmes de chambre, quels que soient leur âge et la couleur de leurs cheveux, je déchaîne ma malédiction de célibataire.
Parce que:
Elles mettent toujours les oreillers juste du côté du lit où n'est pas la table de nuit; de telle sorte que, quand vous lisez et fumez avant de vous endormir (c'est l'ancienne et honorée coutume des célibataires), il vous faut tenir votre livre ou votre journal en l'air, dans une position fatigante.
Vous vous décidez à changer les oreillers de place, à la fin, naturellement.
Mais quand, le lendemain matin, elles trouvent les oreillers de l'autre côté du lit, la leçon ne leur profite pas. Elles vous en veulent. Glorieuses de leur pouvoir absolu, sans pitié pour votre faiblesse et votre abandon, elles refont le lit strictement comme la veille, et se réjouissent en secret des angoisses que vous cause leur tyrannie.
Et toujours, et toujours, et dans les siècles des siècles, elles remettent les oreillers où il ne faut pas. Elles ont, avec cela, un air de défi. Elles saturent d'amertume la vie que Dieu vous a donnée.
Au besoin, pour vous faire enrager et vous mettre mal à l'aise, elles installent votre lit dans un courant d'air.
Si vous posez ingénieusement votre malle à cinquante centimètres du mur, pour ne pas heurter le couvercle en l'ouvrant et le faire tenir droit une fois ouvert, elles poussent toujours votre malle tout contre la muraille; elles guettent votre malle pour exécuter cela; elles le font exprès.
Si vous avez besoin du crachoir ici ou là, elles l'emportent toujours ailleurs, à l'autre extrémité de la chambre.
Elles vous logent toujours vos chaussures en des lieux inaccessibles. Elles se plaisent surtout à les glisser aussi loin que possible sous votre lit.
Pourquoi ça? pour que ça vous force à vous mettre à quatre pattes, à tâtonner dans le noir et dans la poussière, et à jurer épouvantablement.
Il n'y a pas de danger que vous trouviez jamais les allumettes à leur place. Elles leur inventent tous les jours une nouvelle cachette; et elles leur substituent une bouteille ou un verre, ou un bibelot plus fragile encore, s'il est possible, afin que la nuit, en vous éveillant, vous cassiez le bibelot au lieu de trouver de la lumière.
Elles changent continuellement tous les meubles de position. Quand vous rentrez dans l'obscurité, vous avez beau faire, vous vous cognez toujours à quelque chose. C'est dégoûtant. Elles aiment ça.
Qu'est-ce que ça leur fait, que vous teniez à ce que telle chose soit à tel endroit? Pourtant elles ne laissent rien en repos. Non, vous pouvez en être sûr. Elles vous déménageront tout avec des complications toujours nouvelles. C'est leur nature. Elles mourraient plutôt que de s'en priver.
Elles ont toujours soin de ramasser scrupuleusement tous les rebuts, et de les remettre en évidence sur votre table. En revanche, elles allument le feu avec vos plus précieux manuscrits.
S'il y a quoi que ce soit dont vous vouliez plus particulièrement vous débarrasser, il vous sera parfaitement inutile de faire les plus grands efforts pour arriver à votre but; elles retrouveront toujours l'objet partout où vous le jetterez, partout où vous le lancerez; et s'il est en pièces, elles vous en rapporteront jusqu'au moindre morceau. Elles se trouveront mieux, cela fait.
Et elles vous usent plus de pommade qu'une demi-douzaine de laquais. Si vous les accusez d'en voler, elles mentent, elles jettent les hauts cris. Croyez-vous qu'elles aient souci d'un avenir quelconque? En aucune façon. Croyez-vous qu'elles pensent à une autre vie, à un autre monde? Vous voulez rire.
Si vous laissez une minute votre clé sur votre porte, quand vous revenez prendre quelque chose que vous avez oublié en sortant, elles vous enferment et descendent la clé au concierge. Elles agissent ainsi sous le futile prétexte de protéger votre bien contre les voleurs; mais, en réalité, pour vous faire crier par la fenêtre, ameuter la population, et manquer des rendez-vous.
Elles viennent toujours, pour faire votre lit, avant que vous ne soyez levé, détruisant ainsi votre repos et vous infligeant une fièvre perpétuelle. Mais une fois que vous êtes levé, elles ne reviennent plus de la journée.
Elles font tout le mal possible, avec toute la mesquinerie possible, et cela par simple perversité, pas autrement.
Les femmes de chambre sont dénuées de tout instinct généreux; elles ignorent tout sentiment humain.
Je les ai maudites, pour le soulagement des célibataires outragés. Elles le méritent. Je veux consacrer le reste de mes jours à faire voter, par notre Corps législatif, une belle et bonne loi abolissant les femmes de chambre, les abolissant à jamais. Voila!
L'Infortuné Jeune Homme d'Aurélie
Les faits que je relate, je les ai trouvés dans une lettre venant d'une jeune personne qui habite la magnifique cité de San-José. Cette jeune personne m'est parfaitement inconnue, et signe simplement: _Marie-Aurélie_. Ce peut être un pseudonyme; mais n'importe! la pauvre fille a le coeur brisé par les nombreux malheurs qu'elle a subis; en outre, les avis contradictoires d'une foule d'amis plus ou moins bien inspirés et d'ennemis plus ou moins insidieux, l'ont jetée dans une telle confusion d'esprit, qu'elle ne sait plus comment faire pour sortir des inextricables difficultés où elle se trouve engagée presque sans espoir. Dans cet embarras, elle se tourne vers moi et me supplie de venir à son aide, et elle a une éloquence qui toucherait le coeur d'une statue. Écoutez donc son histoire.