A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique

Chapter 12

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Bon! A cette époque, Smiley entretenait aussi des chiens ratiers, des coqs de combat et toutes sortes de bêtes, si bien qu'il n'y avait pas moyen de ne pas parier quelque chose avec lui. Un jour il attrapa une grenouille, l'emmena au logis et dit qu'il allait lui donner de l'éducation. Et de fait, il lâcha tout pendant trois mois pour rester constamment dans sa cour de derrière, où il lui apprenait toute la journée à sauter.

Vous auriez gagé, parbleu! qu'il n'en serait jamais venu à bout. Eh bien, si! Il lui donnait un petit coup sur le derrière, et la minute d'après vous voyiez cette grenouille sauter en l'air comme une fusée, faire une culbute, deux culbutes même, si elle avait bien pris son élan; puis elle retombait par terre sur ses quatre pattes, comme un chat. Il lui apprit aussi à attraper les mouches, et l'exerça si bien, qu'à première vue et du premier coup elle n'en ratait pas une. Smiley disait qu'avec un peu d'éducation, une grenouille était bonne à tout faire; et vraiment je n'en doute pas. Dame! vous comprenez, je l'ai vu poser Daniel Webster sur ce parquet (elle s'appelait Daniel Webster, la grenouille) et chanter ceci: «Vole, vole, mon agile Daniel!» Et, en un clin d'oeil, la bête s'était élancée, avait gobé une mouche sur le comptoir, là, et, revenue à son poste, aussi solide qu'une motte de terre, se grattait la tête de sa patte postérieure, avec autant d'indifférence que si elle n'avait fait autre chose que ce que font tous les jours toutes les autres grenouilles. Vous n'avez jamais vu une grenouille aussi modeste et aussi raisonnable qu'elle, car en tout elle excellait. Mais c'est quand il s'agissait de sauter bel et bien, de sauter crânement sur un terrain plat, qu'il fallait la voir! Elle allait plus loin d'un bond qu'aucun autre animal de son espèce. Sauter sur un terrain plat, c'était son fort, vous entendez; et, chaque fois qu'on en venait là, Smiley aurait mis sur elle son dernier dollar. Il était énormément fier de sa grenouille, et il avait bien raison; des gens qui avaient voyagé partout, qui avaient tout vu et connu, avouaient que Daniel Webster laissait bien loin, bien loin en arrière toutes les grenouilles du monde.

Bon! Smiley nourrissait la bête dans une petite boîte à claire-voie, et il l'apportait souvent à la ville pour engager des paris sur elle. Une fois, un individu (il était étranger au campement) vint à lui, comme il portait la bête, et lui dit: «Que, diable! pouvez-vous bien avoir là-dedans?

--Peut-être bien un perroquet, peut-être bien un canari, n'est-ce pas? répondit Smiley avec une parfaite indifférence. Eh bien! non, monsieur. Ce n'est justement qu'une grenouille.»

L'individu lui demanda la boîte, regarda attentivement au fond, s'écarquilla les yeux, la tourna et retourna dans tous les sens, et finit par dire: «Oui, c'est vrai. Mais enfin, à quoi vous sert cette bête-là?

--Oh! fit Smiley, sans avoir l'air d'y toucher, elle a au moins ceci de bon, à mon humble avis, qu'elle peut sauter plus loin que n'importe quelle autre grenouille du pays de Calaveras.»

L'individu reprit la boîte, y regarda de nouveau, longuement, avec attention, la rendit à Smiley, et ajouta d'un ton dégagé: «Ma foi, je ne vois dans cette grenouille aucune apparence qu'elle l'emporte sur les autres grenouilles.

--Possible que vous n'en voyiez aucune! répliqua Smiley; possible que vous sachiez ce que c'est qu'une grenouille, et possible que vous n'en sachiez rien! Quoi qu'il en soit, j'ai mon opinion, et je parierais bien vingt dollars que cette bête dépassera n'importe quelle grenouille de Calaveras.»

L'individu réfléchit un moment, et reprit alors d'un ton plus doux et comme à regret: «Mon Dieu! je ne suis qu'un étranger ici, et je n'ai pas de grenouille; mais si j'en avais une, je tiendrais la gageure.»

Et alors Smiley dit: «Très bien, très bien! Voulez-vous me garder la boîte une minute? J'irai vous attraper une autre grenouille.»

Et ainsi l'individu reçut la boîte, paria quarante dollars avec Smiley, et s'assit en attendant qu'il revînt.

L'individu resta là un bon bout de temps, pensant et pensant en lui-même; et alors il prit la grenouille, lui ouvrit la gueule toute grande, et avec une petite cuiller y entonna du petit plomb, l'en bourra presque jusqu'au menton; puis il remit la boîte en place, comme si de rien n'était. Quand à Smiley, il était allé à un étang voisin; après avoir longtemps pataugé dans la vase, il trouva enfin une grenouille, la rapporta et la donna à l'individu.

«Maintenant, dit-il, êtes-vous prêt? Bon! Mettez votre bête à côté de Daniel, leurs pattes de devant bien alignées. Y êtes-vous? je donne le signal.»

L'alignement établi, il cria: «Un, deux, trois! Sautez!»

Et chacun d'eux pressa au même instant sa grenouille par derrière. La nouvelle grenouille sauta. Daniel voulut sauter aussi, Daniel fit un effort, haussa les épaules, tenez! comme ça, à la française. Mais, bah! Daniel ne pouvait plus bouger! La pauvre bête semblait plantée là aussi solidement qu'une enclume. On eût dit qu'elle était ancrée sur place. Smiley n'en fut pas médiocrement écoeuré. Mais il n'eut pas la moindre idée de ce qui s'était passé en son absence. Naturellement!

Le camarade prit l'argent des enjeux et fila. Quand il fut à quelques pas, il retourna la tête à demi, et, désignant Daniel du pouce par-dessus l'épaule, il répéta d'un ton fort délibéré: «Eh bien! ma foi, non, je ne vois rien dans cette grenouille qui la classe au-dessus des autres grenouilles.»

Smiley resta tout interloqué, se gratta la tête, et regarda longuement Daniel gisant par terre à ses pieds. «Ce que je ne comprends pas, se dit-il à la fin, c'est pourquoi cette sotte grenouille n'a pas bougé. Je ne sais pas ce qu'elle a; on dirait qu'elle est chargée comme un âne.» Il se pencha, saisit Daniel par la peau du cou, et souleva la bête: «Que le diable m'emporte, grogna-t-il aussitôt, si elle ne pèse pas plus de cinq livres!» Alors il lui mit la tête en bas, et elle rendit immédiatement deux pleines cuillerées de petit plomb. Il se frappa le front avec désespoir. Enfin il comprenait tout. Il eut un accès de rage folle. Il rejeta Daniel, il se mit à courir avec frénésie. Il voulait rattraper le camarade. Mais le camarade était déjà loin: Naturellement! Et Jim ne revit jamais ses talons.

Bon! quelque temps après, Jim se procura...»

A ce point de son récit, Simon Wheeler s'entendit appeler dehors par son nom.

«Restez tranquillement ici, me dit-il; je vais voir ce qu'on me veut, je reviens dans une seconde.»

Mais, avec votre permission, j'étais suffisamment édifié sur le compte de Jim. Je pris aussi le chemin de la porte. Sur le seuil, je rencontrai Simon qui rentrait bien vite. Il m'arrêta par un bouton de mon paletot, et reprit avec placidité son histoire:

«Eh! bien, voyez-vous, ce brave Smiley se procura une autre fois une vache borgne et dénuée de toute espèce de queue...

--Que Smiley, sa vache borgne et toute sa ménagerie aillent se faire pendre ailleurs!» m'écriai-je avec toute la bénignité dont je fus capable.

Sur ce, je souhaitai le bonsoir à mon vieux bavard et je m'esquivai rapidement.

Le Journalisme dans le Tennessee

Le médecin me persuada qu'un climat plus doux me ferait du bien. Je partis donc pour le Tennessee, et bientôt ma collaboration fut acquise au journal _La Gloire du matin et le Cri de guerre du comté de Johnson_. Quand je vins me mettre à la besogne, je trouvai le rédacteur en chef assis sur une chaise boiteuse et renversée en arrière; ses pieds reposaient en l'air sur une table de bois blanc. Il y avait dans la salle une autre table de bois blanc et une autre chaise invalide, toutes deux à moitié ensevelies sous des journaux, des feuilles de papier et des fragments de manuscrits. On y voyait, en outre, un crachoir à base de sable, rempli de bouts de cigare et de jus de chique, et un poêle dont la porte pendait par le gond supérieur. Le rédacteur en chef portait un habit noir à longue queue et un pantalon de toile blanche. Ses bottes étaient petites et soigneusement cirées. Il avait une chemise à manchettes, une large bague à cachet, un col droit d'un modèle démodé et un mouchoir à carreaux dont le bout pendait. Date du costume: vers 1848. Il était en train de fumer un cigare et de chercher des phrases. En se passant la main dans les cheveux, il avait notablement dérangé l'harmonie de sa coiffure. Il avait l'air épouvantablement renfrogné; je jugeai qu'il s'était mis à confectionner un article d'une espèce particulièrement noueuse. Il me dit de prendre les journaux reçus à titre d'_échange_, de les parcourir, et de condenser sous la rubrique: «Esprit de la presse du Tennessee» tout ce que j'y trouverais d'intéressant.

J'écrivis ce qui suit:

ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE

«Les rédacteurs du journal _Le Tremblement de Terre semi-hebdomadaire_ travaillent évidemment sous l'empire d'une grande erreur en ce qui concerne le chemin de fer de Rosseteigne. La Compagnie n'a jamais eu l'intention de négliger Sotteville. Au contraire, elle considère cet endroit comme un des points les plus importants de la ligne, et conséquemment n'a aucun désir de le dédaigner. Les honorables rédacteurs du _Tremblement de Terre_ seront naturellement heureux de faire la rectification.

«John W. Blossom, le très intelligent directeur du journal _Le Coup de Foudre et le Cri de bataille de la Liberté_, de Richebourg, est arrivé hier dans nos murs. Il est descendu à la maison Van Buren.

«Nous remarquons que notre confrère du journal _Le Hurlement matinal_, de Puits-de-Boue, a commis une inexactitude en supposant que l'élection de Van Werther n'était pas un fait établi; mais il aura reconnu qu'il s'est trompé, avant que ces lignes lui parviennent: point de doute! Il a été évidemment abusé par un compte rendu incomplet des élections.

«Nous sommes heureux d'annoncer que la cité de Triplemont tâche de faire un marché avec quelques honorables personnages de New-York pour paver, selon le système Nicholson, ses rues presque impraticables. Mais il n'est pas facile à une ville de se passer une pareille fantaisie, depuis que Memphis a fait faire un travail de cette espèce par une compagnie de New-York et a refusé de rien payer pour cela. Toutefois _Le Hourra quotidien_ recommande toujours cette mesure, en presse la réalisation, et semble sûr du succès final.

«Nous regrettons d'apprendre que le colonel Bascom, rédacteur en chef du _Cri de mort pour la Liberté_, est tombé le soir dans la rue, il y a quelques jours, et s'est cassé la jambe. Il était atteint d'anémie; cette affection provenait d'un travail excessif et de graves inquiétudes sur ses parents malades; on suppose qu'il aura marché trop longtemps au soleil, c'est ce qui l'aura fait choir.»

Je tendis le manuscrit au rédacteur en chef pour qu'il décidât de son sort, l'acceptât, le corrigeât ou le détruisit. Il le regarda, et sa figure se couvrir de nuages. Il parcourut les pages de haut en bas, et sa figure devint inquiétante. Il était aisé de voir que ça ne lui allait pas comme un gant. Soudain, il sauta sur sa chaise et dit:

«Éclairs et tonnerre! croyez-vous que je veuille parler ainsi de ces bestiaux-là? Croyez-vous que mes abonnés se contentent d'une pareille bouillie? Donnez-moi la plume!»

Jamais je ne vis une plume égratigner et écorcher le papier à droite et à gauche sur sa route avec autant de vice, ni labourer aussi implacablement les verbes et les adjectifs d'autrui.

Comme il était à moitié chemin, quelqu'un passa dans la rue, devant la fenêtre ouverte, et tira sur lui un coup de pistolet; le coup fit un léger accroc à la symétrie de son oreille gauche.

«Ah! dit-il, c'est cet animal de Smith, du _Volcan de morale_. Il a eu son compte hier.»

Et il tira de sa ceinture un revolver de marine. Il fit feu. Smith tomba, atteint à la cuisse. Smith se préparait à tirer un second coup. La direction de son arme fut faussée et le coup blessa un tiers. Le tiers, c'était moi. Un simple doigt enlevé.

Le rédacteur en chef poursuivit ses ratures et corrections. Comme il finissait, une bombe portative tomba par le tuyau du poêle et l'explosion brisa ce petit monument en mille morceaux. Cela n'occasionna, du reste, aucun autre accident, si ce n'est qu'un éclat vagabond m'emporta deux dents.

«Ce poêle est tout à fait démoli,» dit le rédacteur en chef.

Je répondis que je pensais qu'il l'était.

«Bien, n'en parlons plus. Nous n'avons pas besoin de poêle par ce temps-ci. Je sais qui a fait le coup. Je le rattraperai. Maintenant, tenez, voici comment il faut rédiger vos machines.»

Je repris le manuscrit.

Il était criblé de ratures et de surcharges, à ce point qu'une mère ne l'aurait pas reconnu, s'il avait pu avoir une mère. Voici comment il s'exprimait maintenant:

ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE

«Les invétérés faussaires du journal _Le Tremblement de Terre semi-hebdomadaire_ sont évidemment en train de faire avaler par quelque noble et chevaleresque imagination une autre de leurs viles et brutales fourberies par rapport à cette superbe conception, une des plus glorieuses du XIXe siècle, le chemin de fer de Rosseteigne. L'idée que Sotteville devait être laissée de côté est sortie de leur propre cerveau, de leur cerveau obscène et stupide, ou plutôt des couches fécales qu'ils considèrent comme leur cerveau. Quant à leur dégoûtante carcasse de reptile, elle mérite une correction exemplaire.

«Blossom, cet âne du journal _Le Coup de Tonnerre et le Cri de bataille de la Liberté_, est revenu braire ici, chez Van Buren.

«Nous remarquerons que ces damnées canailles du _Hurlement matinal_, de Puits-de-Boue, ont soutenu, avec leur impudeur habituelle, que Van Werther n'avait pas été élu. La céleste mission du journalisme est de répandre la vérité, d'affiner les moeurs et les manières, de rendre tous les hommes plus polis, plus vertueux, plus charitables, et en tous points meilleurs, plus purs, plus heureux; pourtant ces goujats au coeur d'encre dégradent leur grand sacerdoce avec une infâme persistance, en répandant la médisance, le mensonge, la calomnie et les grossièretés les plus ignobles.

«Triplemont a besoin d'un pavage Nicholson. Triplemont a besoin aussi d'une prison et d'un asile. La belle idée de paver une ville qui possède en tout un seul cheval, deux fabriques de genièvre, une serrurerie et un cataplasme de journal appelé _Le Hourra quotidien_! On ferait bien par là d'aller prendre des leçons à Memphis, où l'article est pour rien. Ce rampant insecte, Buckner, qui édite _Le Hourra_, s'est mis à croasser à ce propos avec son ineptie accoutumée, et s'imagine qu'il parle sérieusement. Une telle sottise nous épouvante pour l'avenir du genre humain.»

«Voilà comment il faut écrire, s'écria le rédacteur en chef. Poivre et vinaigre! Et faire revenir à point. Le journalisme à la crème me donne la nausée.»

A ce moment, une brique vint, à travers la croisée, me fracasser considérablement le dos. Je me mis à l'écart; je commençais à me sentir exposé.

Le chef dit: «C'est le colonel, probablement. Je l'attends depuis deux jours. Il va venir tout droit maintenant.»

Il ne se trompait pas. Le colonel apparut à la porte un moment après, un revolver de cavalerie à la main.

Il dit: «Monsieur, est-ce au poltron qui édite cette feuille galeuse que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-même. Asseyez-vous, monsieur. Faites attention à la chaise; elle a perdu une de ses jambes. Je pense que j'ai l'honneur de m'adresser à ce beuglant Robert Macaire, qui se fait appeler le colonel Blatherskite Tecumseh.

--Oui, c'est moi. J'ai un petit compte à régler avec vous. Si vous en avez le loisir, nous allons commencer.

--J'ai un article à finir sur les encourageants progrès de la morale et le développement intellectuel en Amérique. Mais ce n'est pas pressé. Commençons.»

Immédiatement, deux coups de pistolet partirent à la fois. Mon rédacteur en chef perdit le bout de son mouchoir, après quoi la balle finit sa carrière dans la partie charnue de ma cuisse. L'épaule du colonel fut éraflée. Us firent feu de nouveau. Cette fois ils se manquèrent tous deux; mais, par compensation, je fus atteint au bras. A la troisième attaque, les deux combattants furent blessés légèrement; moi, j'eus le jarret endommagé. Je me hasardai alors à dire que je pensais devoir sortir et faire une petite promenade, car, l'entrevue de ces messieurs ayant un caractère absolument intime, j'avais quelque scrupule à y participer plus longtemps. Mais ces deux messieurs me prièrent de me rasseoir, en m'assurant que j'étais hors de portée. J'avais pensé le contraire jusqu'alors.

Ils parlèrent un instant des élections et des récoltes, et je me mis à bander mes blessures. Mais, sans prévenir, ils recommencèrent le feu avec beaucoup d'entrain, et chaque coup porta;--or, je dois remarquer que, cinq fois sur six, c'est vers moi que se dirigèrent les balles. Le sixième coup blessa mortellement le colonel, qui observa, avec belle humeur, qu'il avait maintenant à nous souhaiter le bonsoir, une affaire urgente l'appelant en ville. Puis il demanda l'adresse des Pompes-Funèbres, le chemin pour y aller, et sortit.

Mon rédacteur en chef se tourna vers moi et dit: «J'attends de la compagnie à dîner; il faut que je fasse un brin de toilette. Je vous serai fort obligé de lire les épreuves et de recevoir les clients.»

Je regimbai quelque peu à l'idée de recevoir la pratique, mais j'étais trop abasourdi par la fusillade, qui me résonnait encore dans les oreilles, pour penser à répliquer la moindre parole.

Il ajouta: «Jones sera ici à trois heures,--assommez-le! Gillespie viendra un peu plus tôt, peut-être;--jetez-le par la fenêtre! Fergusson vous rendra visite sur les quatre heures,--tuez-le! C'est tout pour aujourd'hui, je crois. S'il vous reste quelques minutes, vous pourrez écrire un grand article sur la police et arranger comme il faut l'inspecteur en chef. Il y a des nerfs de boeuf et des cannes plombées sous la table;--des armes dans le tiroir;--des munitions, là, dans le coin;--de la charpie et des bandes dans ces trous à pigeon. En cas d'accident, allez voir Lancet, le docteur, à l'étage supérieur. Nous lui faisons des réclames, visites comprises.»

Et le voilà parti. Trois heures plus tard, j'avais traversé de si terribles catastrophes, que j'avais à jamais perdu toute ma sérénité, tout mon courage. Gillespie était venu, et c'est _moi_ qu'il avait jeté par la fenêtre. Jones l'avait promptement suivi, et c'est _moi_ qu'il avait roué de coups. Un étranger imprévu, qui n'était pas dans le programme, était entré et m'avait scalpé. Un autre étranger, un M. Thompson, n'avait laissé de moi que des ruines lamentables, qu'un informe tas de loques sanglantes. A la fin, je me trouvai dans un coin, aux abois, en proie à une meute furieuse d'éditeurs, de rédacteurs, d'aventuriers et de coquins, qui extravaguaient, juraient, et brandissaient leurs armes sur ma tête. L'air semblait plein d'aveuglants reflets d'acier. Je me résignais à donner ma démission, quand mon rédacteur en chef rentra, suivi d'une cohorte d'amis enthousiastes. Il s'ensuivit une scène de pillage et de carnage que nulle plume humaine, nulle plume de fer, d'oie ou même de canard, ne pourrait décrire. Il y eut des gens blessés, lardés, mutilés, écartelés, désarticulés, hachés, exterminés, anéantis. Il y eut une courte éjaculation de sombres blasphèmes, avec une danse guerrière, aussi confuse que frénétique, et tout fut dit. Cinq minutes après, le silence régnait à la rédaction: mon chef sanguinaire et moi, nous restions seuls, assis sur des chaises doublement boiteuses, et regardant les horribles débris qui jonchaient le sol autour de nous.

Il me dit: «Vous vous plairez ici, quand vous aurez un peu l'habitude.

--Pardonnez-moi, répondis-je. Je pourrais écrire comme vous le désirez. J'apprendrais vite votre langage; j'en suis sûr, je l'apprendrais vite. Mais, pour vous parler franchement, je trouve que cette énergie d'expressions a ses inconvénients, et qu'elle nous expose à des interruptions peu agréables. Vous le voyez, vous-même. La littérature énergique est calculée pour élever le niveau de l'esprit public, nul doute; mais je suis peu désireux d'attirer sur moi l'attention qu'elle commande. Je ne puis écrire posément, quand je suis interrompu comme je l'ai été aujourd'hui. J'aimerais assez la situation que j'ai ici, mais je n'aime pas du tout qu'on me laisse recevoir seul les visites. L'expérience est nouvelle pour moi, et jusqu'à un certain point intéressante, si l'on veut; mais je trouve que les rôles ne sont pas équitablement distribués. Un monsieur vous vise par la croisée, et me blesse, _moi_; une bombe portative est lancée par le tuyau du poêle dans ma tête, _à moi_; un ami entre pour échanger des compliments avec vous, et c'est _moi_ qu'il crible de balles, jusqu'à ce que ma peau ne puisse plus retenir mes principes. Vous allez dîner; et Jones m'éreinte, Gillespie me flanque par la fenêtre, Thompson me met en lambeaux. Puis un étranger absolument imprévu me scalpe avec la libre familiarité d'une vieille connaissance. En moins de cinq minutes, toute la canaille du pays se donne rendez-vous à la rédaction; ces coquins arrivent dans un épouvantable attirail de guerre et se disposent à mettre à mort le peu qui reste de moi à coups de je ne sais quels tomahawks. Prenez-le comme vous voudrez, mais jamais de ma vie je n'ai eu un jour aussi accidenté que celui-ci. Voyez-vous, je vous admire, et j'admire votre manière implacablement calme d'expliquer les choses aux visiteurs; mais vous comprenez que je ne pourrais m'y faire. Non, non! je ne saurais. Les coeurs du Midi sont trop expansifs, l'hospitalité méridionale est trop prodigue pour un étranger. Les alinéas que j'ai écrits aujourd'hui, et dans les froides phrases desquels votre main magistrale a infusé le fervent esprit du journalisme tennesséen, éveilleront un autre nid de guêpes. Tous ces brigands de journalistes viendront; et ils viendront en fureur, et ils voudront dévorer quelqu'un pour leur déjeuner. Je n'ai plus qu'à vous dire adieu. Je renonce à assister à ces solennités. Je suis venu dans le Midi pour ma santé; je m'en retourne pour le même motif, et tout de suite. Le journalisme du Tennessee est trop nerveux pour moi.»

Cela dit, nous nous quittâmes avec de mutuels regrets: et je pris le lit à l'hôpital.

La «Petite Femme vive» du Juge

Je siégeais ici, dit le Juge, à ce vieux pupitre, tenant Cour ouverte. Nous étions en train de juger un gros chenapan d'Espagnol, à mauvaise figure, accusé d'avoir assassiné le mari d'une charmante petite Mexicaine. C'était un jour d'été plein d'indolence, un jour horriblement long, et les témoins étaient assommants. Personne ne prenait le moindre intérêt aux débats, excepté cette nerveuse et inquiète petite diablesse de Mexicaine;--vous savez comment elles aiment et haïssent au Mexique, et celle-ci avait aimé son mari de toutes ses forces, et maintenant elle avait fait bouillir et tourner tout son amour en haine. Elle se tenait là, crachant par les yeux toute cette haine sur cet Espagnol; parfois, je vous l'avoue, elle me remuait moi-même avec ses regards pleins d'orage.

Bien! J'avais ôté ma redingote et mis mes talons à la hauteur de mes yeux, suant et tirant la langue, et fumant un de ces cigares de feuilles de chou que les gens de San-Francisco jugeaient assez bons pour nous en ce temps-là. Les jurés avaient également ôté leur redingote, suaient et fumaient; les témoins de même, le prisonnier comme les témoins.