A Propos de l'Assommoir

Part 3

Chapter 33,829 wordsPublic domain

«Personnellement, dit-il dans son feuilleton du _Voltaire_, je regardais la scène comme une tentative grave et dangereuse. Jamais je n'aurais risqué cette tentative moi-même. Fatalement, lorsqu'on transporte un roman au théâtre, on ne peut obtenir qu'une œuvre moins complète, inférieure en intensité; en un mot, on gâte le roman, et c'est toujours là une besogne mauvaise, quand elle est faite par le romancier.

»En outre, mon cas particulier se compliquait de trois échecs successifs, ce qui méritait réflexion. Le jour où il me plaira de tenter la fortune des planches une quatrième fois, je commencerai, par choisir mon terrain avec le plus grand soin, afin de livrer bataille dans les meilleures conditions possibles. Et, je l'avoue, le terrain de l'_Assommoir_ me paraissait détestable. Je me demandais pourquoi tripler les difficultés en prenant des personnages, un milieu, une langue, qui m'obligeraient à des audaces trop brutales, si je voulais rester dans la note strictement réelle. Il n'est point lâche de refuser le combat quand la position n'est pas bonne.

»Donc il ne me plaisait pas de lutter avec mon roman et de courir les risques de ce casse-cou. Mais je ne voyais aucun mal à ce qu'un autre tentât l'aventure. Un autre ne serait pas tenu à respecter scrupuleusement le livre, un autre aurait toute liberté d'atténuer, de modifier, de travailler en dehors des idées théoriques que je professe; on ne lui demanderait que de l'intérêt, du rire et des larmes. C'est ainsi que j'ai été amené à autoriser MM. Busnach et Gastineau, et je les ai choisis entre beaucoup d'autres, parce qu'ils voulaient bien me désintéresser complètement et accepter toute la responsabilité, sans réclamer en rien ma collaboration.»

Cette autorisation qu'il a accordée, les critiques la lui reprochent comme une concession indigne de lui, comme un sacrifice de ses principes fait au désir du succès ou de l'argent. Nous allons raconter l'histoire de ce drame, qui, comme beaucoup de choses, est né du hasard. Ensuite, quand les faits seront connus, ceux qui le croiront juste jetteront la pierre à M. Zola.

M. William Busnach n'avait jamais fait de drame et ne songeait guère à en faire. Il s'en tenait à des vaudevilles, que l'on représentait avec assez de succès aux Variétés, au Palais-Royal, ou aux Folies-Marigny. Mais son étoile l'avait destiné à jouer le rôle de novateur, à partager les haines qu'excita la nouvelle école naturaliste.--Un jour qu'il flânait sur le boulevard, il rencontra M. Mendès. M. Mendès tout en causant de choses et d'autres, lui demanda de lui procurer des abonnés pour un journal qu'il fondait: _La République des lettres_. M. Busnach le pria de lui adresser d'abord quelques exemplaires du premier numéro. Ce qui fut fait. Dans ce premier numéro, se trouvaient les premiers chapitres de _L'Assommoir_, ceux qui avaient déjà paru dans le _Bien public_ et dont les réclamations des abonnés avaient interrompu la publication. Cette trouvaille d'un coin de la société encore peu exploré, le style puissant et ces types pleins de vie intéressèrent si fort M. Busnach, qu'il courut supplier M. Mendès de lui permettre de lire le manuscrit, jurant qu'il ne pouvait pas attendre la fin. M. Mendès lui donna un mot pour M. Zola, et celui-ci, peu habitué alors à l'admiration, accorda avec plaisir la permission demandée.--M. Busnach, en dévorant le manuscrit, éprouva un sentiment d'admiration, d'enthousiasme, que, jusque-là, _Les Misérables_ et _Les Châtiments_ avaient seul excité en lui.

Quelque temps après, _L'Assommoir_ parut en volume, et excita les scandales que l'on sait. M. Zola, qui avait été fort touché de l'admiration expansive de M. Busnach, lui en envoya un volume avec une dédicace. M. Busnach alla le remercier; le désir d'utiliser la situation du roman pour la scène l'avait déjà piqué; et, plutôt comme interrogation que comme exclamation, il lança cette phrase:

«Quel dommage que l'on ne puisse pas transporter cela au théâtre!»

M. Zola haussa les épaules en souriant, et trouva étrange l'idée même d'une pareille entreprise. On n'en parla plus.

M. Busnach avait prêté le volume qu'il admirait à son collaborateur et ami, M. Gastineau; celui-ci, après l'avoir lu avec soin, crut qu'on en pouvait tirer un vaudeville en trois actes pour les Variétés. Les deux amis passèrent quelques heures à étudier la question. Mais les couplets refusaient de venir, les lèvres qui voulaient rire se crispaient, les situations légères ne se découpaient pas; loin de là, l'action tragique se dessinait, s'imposait.--On comprend que la lugubre apparition du drame ait d'abord effrayé deux vaudevillistes. Néanmoins, ils se décidèrent bientôt à aborder franchement ce sujet qui s'emparait d'eux, et furent demander à M. Zola l'autorisation de tirer une pièce de son roman.

Un détail: M. Gastineau, qui était fort timide, attendit dans un fiacre le résultat des démarches de son collaborateur.

Le succès colossal de _L'Assommoir_ avait déjà alléché plus d'un dramaturge; il avait été question de M. Siraudin, puis de M. Sardou; mais l'affaire ne s'était pas arrangée. Aussi M. Zola répondit-il alors aux sollicitations de M. Busnach par un mot qu'il ne prononce pourtant pas souvent:

«Impossible!»

M. Busnach insista, et finit par obtenir l'autorisation de faire un scénario, qu'il rapporta au bout de trois jours. Mais, dans ce court intervalle, un auteur, très aimé du public, et qui est académicien, avait déclaré la tentative absolument irréalisable. M. Busnach mit son point d'honneur à le faire mentir; comme son plan plut à M. Zola, il obtint enfin l'autorisation qu'il rêvait.

Le plan primitif comprenait douze tableaux. Deux ont été retranchés: l'un, qui était un simple changement de décor au dernier acte; l'autre, qui se passait après la scène de l'échafaudage, avait pour titre: _La première bouteille_; c'était le premier pas de Coupeau vers l'ivrognerie.--Après la première, comme le drame était trop long, on a dû supprimer encore le tableau de la Forge, qui plaisait peu au public.

Quatre mois après que les auteurs eurent commencé leur œuvre, Gastineau mourut, et M. Busnach se trouva seul chargé de toute la besogne: seul, disons-nous, car M. Zola avait mis comme condition _sine qua non_ à son autorisation, qu'il n'aurait absolument pas à s'occuper de la pièce, et que, dans aucun cas, son nom ne serait mis en avant. Cette condition a-t-elle été strictement remplie? Il est difficile de le croire. Dans plusieurs passages du drame de l'Ambigu, on retrouve la touche vigoureuse du puissant naturaliste. D'ailleurs, il est fort probable que M. Busnach soumettait son plan et son travail à M. Zola, et celui-ci n'aura sans doute pas pu s'empêcher de lui prêter l'appui de ses conseils. A quel point s'est arrêtée cette collaboration inévitable? C'est ce que nous ignorons. Mais il faut croire qu'elle n'a pas été bien loin, puisque M. Zola, qui pourtant ne refuse jamais la responsabilité de ses actes et de ses œuvres, ne l'a pas avouée.

Jusqu'à présent, on a répété sur tous les sens que l'auteur des _Rougon-Macquart_ était un romancier, mais n'avait aucune des qualités indispensables au dramaturge; ses trois échecs étaient une preuve à l'appui de ce qu'on avançait.--Quand _L'Assommoir_ eut réussi, les opinions changèrent, on le rendit responsable de toutes les habiletés scéniques qui gâtent le sujet. Il y a là une contradiction flagrante; et c'est pourtant de là qu'on part pour accuser M. Zola d'être un spéculateur sans vergogne, un écrivain sans foi!--Cela montre sur quelle base s'appuient la plupart du temps ses détracteurs.

Une fois le drame achevé, il s'agissait de le faire jouer; là commençaient les difficultés. Peu de directeurs auraient eu le courage de monter une pièce pareille, à grand spectacle, et qui avait, au dire de tous, neuf chances sur dix de faire un «four». M. Chabrillat, qui reprenait l'Ambigu et qui ne demandait qu'à donner du relief à ce vieux réceptacle du _mélo_, se chargea bravement de cette téméraire entreprise; il eut le mérite de croire au succès, et de ne reculer devant aucun sacrifice pour l'assurer.

Il ne restait plus que les acteurs à trouver.

M. Gil-Naza ne fit aucune difficulté pour accepter le rôle de Coupeau. Après l'avoir lu, il rencontra M. Busnach dans les coulisses de l'Ambigu, un soir que l'on donnait _La jeunesse de Louis XIV_. Il vint à lui, lui serra la main avec effusion, et lui dit:

«Ce sera mon éternel honneur, d'avoir créé le rôle de votre pièce. Et quant au succès, on peut garantir deux cents représentations.»

En parlant ainsi, il portait son costume de Mazarin. Et, depuis ce moment, il étudia son rôle avec une ardeur que rien ne ralentit, avec une conscience que rien ne rebuta. Il a passé des journées à Sainte-Anne; il a pénétré dans les vrais assommoirs, il a vu de près cette vie du peuple qu'il voulait représenter.

Il fut plus difficile de trouver une Gervaise. Mlle Rousseil, à laquelle on s'adressa d'abord, refusa: le rôle ne lui convenait pas. Mme Léonide Leblanc ne put pas s'en charger; Mlle Antonine non plus. On était fort embarrassé. C'est alors que Mlle Sarah Bernhard dit un jour à M. Busnach:

«Vous cherchez une Gervaise? Mais vous en avez une sous la main: c'est Hélène Petit, qu'il vous faut!»

Le soir même, M. Busnach courut à l'Odéon, où l'on donnait _Conrad_; le lendemain, il se présentait chez Mme Hélène Petit. Il lui lut le rôle, qu'elle écouta avec une émotion profonde et toujours croissante; quand il eut fini, elle se jeta dans les bras de son mari, M. Marais, en s'écriant:

«Ah! voilà le rôle qu'il me faut! Je l'attends depuis cinq ans!»

Grâce à l'obligeance de M. Duquesnel, l'affaire put s'arranger; tout le monde fut content,--excepté, à ce qu'on dit, M. Marais, qui aime mieux voir sa femme en princesse qu'en ouvrière, et en robe blanche qu'en haillons.

M. Dailly fut chargé du rôle difficile de Mes-Bottes, qu'il joue avec tant de bonne humeur. Il s'est aussi donné beaucoup de peine, et peut prendre sa part au succès. C'est lui qui a eu l'idée magnifique d'ouvrir au milieu son immense pain, et d'y enfermer son petit morceau de fromage; c'est encore lui qui a imaginé la charmante scène muette de Gervaise, embrassant la rose que Goujet lui a offerte pour sa fête.

Le rôle de Nana, qui paraît d'abord à dix ans, puis à vingt, n'était pas facile à remplir. Par bonheur, Mlle Louise Magnier a une nièce, qui lui ressemble, ce qui permit de surmonter encore cet obstacle.

Les décors enfin, ont été donnés à MM. Chéret, Zarra, Poisson et Cornil, qui, tous, ont rivalisé de zèle et d'exactitude.

Ainsi, rien n'était négligé; dans le plan de bataille, on ne livrait rien au hasard.

IV

UN INCIDENT.--LA PREMIÈRE DE L'ASSOMMOIR

Malgré tant d'efforts, on pouvait craindre un échec.--Les inquiétudes redoublèrent lors d'un incident qui a soulevé mille querelles, et dont je dois dire quelques mots.

Depuis quelques années, M. Zola envoie chaque mois un article littéraire à une revue russe, le _Messager de l'Europe_; il y traite diverses questions littéraires. Dans un des derniers numéros, il publia une étude sur le roman français, dans laquelle il exprima ses opinions avec la franchise qui lui est habituelle. Cet article fut remarqué par le correspondant parisien d'une revue suisse la _Bibliothèque universelle_, qui en donna une analyse et en traduisit quelques passages. Cela excita un vrai scandale. Au lieu de regarder M. Zola comme un homme qui a des opinions et les défend, on le montra du doigt comme un calomniateur et un envieux. Les uns attribuaient ses jugements sévères à une vile jalousie; d'autres, à un intérêt de spéculateur du plus bas étage; personne ne soupçonna qu'il pût être sincère.

On crut remarquer qu'il ne faisait grâce qu'aux romans édités par M. Georges Charpentier, et on l'accusa d'avoir fait une réclame. Pourtant, le fait pouvait s'expliquer autrement. On sait que le groupe d'écrivains dit _naturaliste_ (puisqu'il faut employer ce mot) se réunit chez M. Flaubert, que tous professent plus ou moins les mêmes idées. On aurait pu penser que M. Zola défendait les œuvres et les théories de ses amis littéraires plus encore que les intérêts de son éditeur: car enfin, il ne pouvait logiquement pas prendre le parti des auteurs qui professent des théories directement opposées aux siennes, qui d'ailleurs ont tous des organes pour se défendre quand on les attaque, et, le cas échéant pour attaquer eux-mêmes. Mais on se garda bien de poser cette alternative. On ne voulait pas non plus remarquer que tous les romanciers cités avec éloges par M. Zola n'ont pas des volumes chez M. Charpentier:

M. Alphonse Daudet en a plusieurs chez Dentu qui publiera aussi la _Reine Frédérique_, après qu'elle aura paru comme feuilleton dans le _Temps_.

M. Duranty, qui n'est guère connu, et auquel M. Zola accorde pourtant de grands éloges, a fait paraître tous ses romans chez le même éditeur, et n'en a aucun chez Charpentier.

M. Flaubert a été fort longtemps imprimé chez Michel Lévy; ce n'est qu'à la suite d'une vive altercation avec lui qu'il l'a quitté.

Enfin, M. de Goncourt,--comme M. Zola lui-même,--a été édité par la maison Lacroix, jusqu'au moment de sa liquidation: M. Charpentier a pris la peine d'aller le chercher lui-même, comme il avait été chercher M. Zola.

Les idées que M. Zola défend depuis trois ans dans le _Bien public_, dans le _Voltaire_ et dans le _Messager de l'Europe_ ne lui sont, d'ailleurs, pas particulières: ce sont celles que professe tout le groupe auquel il appartient; probablement que M. Flaubert et M. de Goncourt les défendraient avec la même vigueur s'ils faisaient du journalisme: M. Zola, le seul du groupe, se trouve placé dans la critique militante; par ce fait même, il est appelé à défendre les théories qu'on lui connaît; il le fait avec d'autant plus de vigueur qu'il se sent appuyé par le suffrage et par les opinions des hommes dont il estime le plus le goût et le talent.

Ses critiques littéraires sur le roman, qui ont paru dans le _Messager de l'Europe_, et ses articles du _Voltaire_ réunies sous le titre de: _Le Naturalisme au théâtre_, paraîtront prochainement, en même temps qu'une nouvelle édition de _Mes haines_; l'on pourra voir que ses opinions sont les mêmes depuis longtemps.

On a beaucoup reproché à un romancier d'avoir jugé d'autres romanciers; on trouve là de l'indélicatesse. Il semble pourtant que chacun a le droit de dire ce qu'il pense, et peut le dire sans forfaire à l'honneur. Mais M. Zola a le malheur de sortir du ton de congratulation et de ménagements qu'emploient volontiers les artistes, quand ils parlent publiquement les uns des autres. Son style bref, sa manière un peu sèche, un peu hautaine de présenter ses observations, ont exaspéré bien des susceptibilités. Toutefois, il ne nous semble pas mériter le reproche de violence: la violence est quelque chose de relatif, n'est-ce pas? Eh bien! comparez les articles que nous transcrivons ici, et dites vous-mêmes de quel côté elle se trouve:

Voici d'abord l'article consacré à M. Ulbach:

«Je nommerai M. Ulbach, qui a beaucoup produit dans des tons neutres. Celui-là dérive de Lamartine qu'il a connu et dont il a pris la manière fluide et mollement imagée. Son seul succès a été son roman: _Monsieur et Madame Fernel_, une peinture de la vie de province assez exacte. Ses vingt-cinq ou trente autres romans se sont vendus raisonnablement, à deux ou trois éditions en moyenne. Aujourd'hui il travaille encore beaucoup; il ne se passe pas d'année où il ne jette dans la circulation deux ou trois volumes; mais la critique ne s'occupe plus de lui, il est en dehors de la littérature militante.

»J'ai cité M. Ulbach parce qu'il est le type bien net des romanciers qui passent pour écrire des romans littéraires; on entend par là des analyses, par opposition aux romans feuilletons, qui sont bâclés sans aucun souci de la grammaire ni du bon sens. Rien n'est curieux à étudier comme le style de M. Ulbach; c'est un style mou, qui s'en va par filandres, avec des intentions poétiques à tout propos; les comparaisons s'entassent, les images les plus imprévues se heurtent, les phrases flottent comme des mousselines peinturlurées, sans qu'on sente dessous une carcasse solide et logique, cette carcasse résistante qui doit tout porter, et qui seule indique un écrivain de race. En somme, il n'y a que des intentions de style; le style manque, la façon personnelle de sentir, et le mot juste qui rend la sensation. M. Ulbach n'en a pas moins passé pour un écrivain, dans les journaux et dans un certain public.»

Dans le numéro du 28 décembre 1878, de la REVUE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE, nous trouvons sous le titre de _Notes et impressions_, un article de M. Louis Ulbach dont nous transcrivons le commencement:

«On s'entretient, depuis huit jours, de l'article de M. É. Zola, à l'usage de la Russie, dans lequel il prétend administrer le knout aux romanciers français, en exceptant toutefois les confrères de la librairie Charpentier.

»Pour mon compte, je ne suis pas surpris. Une enquête sérieuse, polie, des principes clairs, des définitions exactes m'eussent étonné davantage. Je trouve M. Zola dans la logique de son talent comme dans la plénitude de son droit. On sait qu'il a l'épiderme aussi chatouilleux qu'il a le poing épais, et ses dédains sont des représailles.

»Je n'avais pas attendu sa pitié méprisante pour dire mon sentiment, il y a bientôt dix ans, sur _la littérature putride_; je suis presque confus, désappointé d'être si peu injurié. M. Zola accorde une réalité approximative aux peintures de province que j'ai faites dans mon roman _Monsieur et Madame Fernel_. Il est bien bon; il est trop bon. Je ne veux pas de ses ménagements. Thérèse Raquin et Gervaise doivent plus de gros mots à Mme Fernel. Elles ne se vengeront jamais assez.

»Je sais bien que M. Zola m'avait déjà pardonné mon indignation sincère, quand il daignait, par exemple, me demander de le prendre pour collaborateur au journal _La Cloche_.

»Je fus heureux de lui donner les moyens de faire une besogne décente, bien qu'il fût obligé de rendre compte de l'Assemblée de Versailles. J'eus plusieurs fois à corriger, à assainir, à supprimer des passages scabreux, et j'ai des lettres où il se plaint de ma pudeur...

»... Il se souvient, à la fin, de mon accueil confraternel quand il ne m'assomme qu'à moitié, et de mes critiques quand il me jette en dehors de la critique actuelle. Il a bien tort s'il est un peu reconnaissant. Je ne lui demande pas plus d'égards que ses héros n'ont de conscience. _Je serai toujours très honoré de sa rancune....._

»... Je me souviens d'avoir lu dans _Thérèse Raquin_, avec la description d'un cadavre de femme en décomposition: «C'est à la Morgue que les voyous ont leur première maîtresse.» Je voudrais que les écrivains de mon temps ne bornassent pas leurs amours éternelles aux premières amours des voyous.»

Voici maintenant le passage le plus violent de l'article de M. Zola consacré à M. Claretie:

«... Pourtant, les volumes s'entassaient avec une désespérante monotonie. Ils demeuraient tous semblables. Ils étaient tous aussi bons et aussi mauvais les uns que les autres. Et, à mesure que le tas grossissait, il s'en dégageait de plus en plus une insupportable odeur de médiocrité. M. Jules Claretie promettait toujours, mais ne tenait jamais.

»J'ai souvent réfléchi à ce cas. Il est un des plus navrants qu'on puisse voir. Je répète que l'écrivain a des allures littéraires, qu'il a une bonne tenue de style, qu'il campe un personnage comme un maître, qu'il possède en un mot tous les caractères de surface du talent. Et quand on l'ouvre il est vide; c'est un fruit qu'un ver a mangé intérieurement, et qui s'écrase dès qu'on le touche. Il a une facilité déplorable, une faculté d'assimilation qui lui permet d'être tout ce qu'il veut, sans jamais rien être par lui-même. Sa plume court sur le papier, et ce n'est pas sa personnalité propre qui la conduit, ce sont les personnalités des autres, les souvenirs que malgré lui, par sa propre nature d'imitation, il emprunte à droite et à gauche. Il vit grâce à l'air ambiant, il prend des idées qui volent autour de lui; jamais une idée ne lui sort directement du cerveau. Il a le procédé de ce maître, puis le procédé de cet autre maître, tout cela naïvement, sans qu'il s'en aperçoive, parce qu'il est né pour cela. Il est et restera un miroir; chacun de nous peut aller se regarder en lui et se reconnaître. En un mot, et pour le résumer par une image, il écrit sous la dictée de tous.»

C'est violent, n'est-ce pas? Mais écoutez M. Jules Claretie, dans son compte-rendu de l'_Assommoir_[10]. Vous comparerez:

«..... Les auteurs de la pièce, dont un, M. Busnach, est très parisien, et connaît le théâtre pour s'y être fait maintes fois applaudir, ont jugé prudent de décrasser les personnages, VOLONTAIREMENT REPOUSSANTS, IGNOBLES OU BÊTES, que M. Zola nous a présentés comme l'incarnation du peuple.....

»..... Que le drame soit bon ou mauvais, qu'il réussisse ou qu'il tombe, je n'en veux pas moins dire d'avance mon sentiment très net sur le livre d'où il est tiré. Il est bien établi, dès à présent, que M. Zola trouve les _concessions_ de la pièce un peu fortes, ET, AVEC CET ART DE CHARLATANISME (UNE RIME A NATURALISME) QUI LUI EST PARTICULIER, il fait, dès à présent, annoncer qu'il _éreintera_, dans son feuilleton, le drame que son livre a inspiré.....

»..... A l'encontre de ce personnage des contes de fées qui changeait en or tout ce qu'il touchait, M. ZOLA CHANGE EN BOUE TOUT CE QU'IL MANIE. Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses œuvres. Ses livres sentent la boue. Ce priapisme morbide, qui n'est autre après tout que celui des romans de Marc de Montifaud, se retrouve chez lui, dans ce style qu'il a pris, absolument pris, aux frères de Goncourt, dans ces _coulées de chair_ qu'il caresse avec des sensualités sadiques, dans ces flammes de désir brutal qu'il allume au fond des prunelles de tous ses personnages. Il est tellement secoué de cette lubricité littéraire, que les sentiments naturels deviennent avec lui hideux, comme dans _Une page d'amour_; qu'il ne peut décrire une poupée, une pauvre petite poupée d'enfant gisant à terre les jambes écartées, sans éveiller, SANS CHERCHER A ÉVEILLER aussitôt des idées sensuelles.....

»..... Ah! que de papes aujourd'hui et que de moutardiers du pape qui se croient impeccables! Nous la raillons, l'infaillibilité du pape, et il y a, dans les lettres, dans les arts, un certain nombre de vaniteux qui se posent à eux-mêmes la tiare sur la tête et ne souffrent pas qu'on les discute. LA TIARE DE M. ZOLA EST FAITE, D'AILLEURS, DU LINGE SALE DE GERVAISE.....

».... _La main_ chez lui, comme chez certains peintres, est extraordinaire de facture et de pâte. LE CERVEAU MANQUE. M. ZOLA EST LE CHEF D'UNE ÉCOLE QUE JE CRAINS BIEN DE VOIR GRANDIR OUTRE MESURE: _L'École de la suffisance et de l'ignorance_.»

[10] Feuilleton de la _Presse_, 20 janvier 1879.

Comparez donc la critique qu'on accuse de brutalité, et celle qui se pose sur la tête la tiare de l'affabilité, du bon ton, de la courtoisie.

Cet incident acheva d'indisposer contre M. Zola une bonne partie du public et presque toute la critique. On craignit qu'il ne se formât une cabale pour siffler le drame. Mais il n'en fut rien. D'ailleurs, les mauvaises dispositions du public furent un peu retournées quelques jours avant la première de l'_Assommoir_.

La liste des nouveaux décorés de la Légion d'honneur parut.

Chacun s'attendait à y lire le nom de M. Zola.

Le nom de M. Zola n'y était pas.