A Propos de l'Assommoir

Part 2

Chapter 23,901 wordsPublic domain

Quand il a réuni une quantité suffisante de matériaux, il les groupe sous diverses légendes: il possède tout un dossier sur chacun de ses personnages; il parle d'eux comme s'ils vivaient réellement; il indique leur âge, les circonstances dans lesquelles ils se sont développés: il imagine même souvent des détails qu'il ne livre pas au public, mais dont il tire les conséquences. Surtout, il soigne le portrait. Voici celui de Nana, tel qu'il se trouve dans ses notes. Il nous a été communiqué par un des amis de M. Zola; au risque de commettre une indiscrétion, nous le transcrivons:

«Née en 1851.--En 1867 (fin d'année, décembre), elle a dix-sept ans. Mais elle est très forte, on lui donnerait au moins vingt ans. Blonde, rose, figure parisienne, très éveillée, le nez légèrement retroussé, la bouche petite et rieuse, un petit trou au menton, les yeux bleus, très clairs, avec des cils d'or. Quelques taches de son qui reviennent l'été, mais très rares, cinq ou six sur chaque tempe, comme des parcelles d'or. La nuque ambrée, avec un fouillis de petits cheveux. Sentant la femme, très femme. Un duvet léger sur les joues.....

»Comme caractère moral: bonne fille, c'est ce qui domine tout. Obéissant à sa nature, mais ne faisant jamais le mal pour le mal, et s'apitoyant. Tête d'oiseau, cervelle toujours en mouvement, avec les caprices les plus baroques. _Demain n'existe pas._ Très rieuse, très gaie. Superstitieuse, avec la peur du bon Dieu. Aimant les bêtes et ses parents. Dans les premiers temps, très lâchée, grossière; puis faisant la dame et s'observant beaucoup.--Avec cela, finissant par considérer l'homme comme une matière à exploiter, _devenant une force de la nature, un ferment de destruction, mais cela sans le vouloir, par son sexe seul et par sa puissante odeur de femme_.»

Le passage souligné est la clef de tout le caractère: cette Nana, d'ailleurs, est la suite, le développement de la Nana que nous avons vue à l'œuvre dans _L'Assommoir_: n'ayant pas assez de cœur pour être méchante, elle aurait peut-être pu prendre de la raison si elle s'était développée dans un autre milieu; mais dans la boue où elle a poussé, elle a puisé toute une sève mauvaise.--Un peu plus loin, dans les notes dont nous venons de citer quelques fragments, on peut lire cette phrase profonde:

«Nana, c'est la pourriture d'en bas, l'_Assommoir_ remontant et pourrissant les classes d'en haut. Vous laissez naître ce ferment, il remonte et vous désorganise ensuite.»

C'est seulement lorsque les documents ont été soigneusement dépouillés, les notes classées et étudiées, lorsqu'il a visité les lieux et a suivi ses types, que M. Zola commence enfin le travail de la rédaction.

Ce peintre vigoureux des couches les plus boueuses de notre société, cet homme, prompt à l'attaque comme à la riposte, qui déchaîne tant de haines, est un bon bourgeois, vit tranquille et ne quitte guère son petit intérieur. Il n'est heureux qu'à la campagne, en pleine nature. Il demeurait autrefois à Batignolles; depuis que la fortune lui a souri, il se fait construire une maison à Médan, et habite à Paris un appartement de la rue de Boulogne. C'est là qu'il faut le voir, si l'on veut connaître ses goûts: ce sont ceux d'un collectionneur, ou plutôt d'un amateur de tout ce qui est ancien, de tout ce qui porte un souvenir et raconte une histoire.

La chambre à coucher est surtout curieuse. Des vitraux garnissent les fenêtres; il y en a de toutes les époques: du XIIe au XVIIe siècle. Quelques-uns sont forts beaux. Nous avons surtout remarqué à la fenêtre de droite une sainte Barbe et une Rébecca à la fontaine: deux œuvres du XVIIe siècle. Entre les deux fenêtres, un coffre gothique, en fer ciselé. Un lit Louis XIII, haut et massif, est orné de garnitures de chasubles en velours de Gênes. A gauche de la cheminée, un contador; à droite, une vieille armoire bretonne. La cheminée elle-même, ornée de majoliques anciennes, est entourée d'une tapisserie Louis XIII également. Les murs sont tapissés de vieil Aubusson; le plafond--pareillement un vieil Aubusson,--vient du château d'Amboise.

On respire, dans cette pièce, un vrai parfum des temps passés; elle dispose à la rêverie, elle fait courir le caprice, elle entraîne l'imagination bien loin des Rougon-Macquart.

Elle communique avec un salon, qui nous ramène aux temps modernes, grâce aux murs couverts de tableaux tout actuels: une vue d'Aix signée par Guillemet; des œuvres de Manet, de Monet, de Berthe Morizot, de Pissaro, de Cézanne,--le terrible impressionniste. A droite de la porte, au-dessus d'un sofa en velours rouge, on remarque surtout le portrait de M. Zola, en grandeur naturelle, peint par Manet, il y a dix ans. L'auteur des Rougon-Macquart a bien changé depuis ce temps-là: il a grossi, ses cheveux sont un peu tombés, mais il a conservé son bon regard, son sourire bienveillant, cet air tranquille et serein qui lui gagnent de suite la sympathie. Des deux côtés du portrait sont des appliques en verre de Venise ancien.

Les rideaux de cette pièce sont des applications de chasubles, la cheminée est garnie de dentelles italiennes d'une grande beauté; on remarque encore, au-dessus d'une porte, en guise de lambrequin, un devant d'autel italien du XVIIe siècle, brodé de perles vénitiennes. Devant la table, est un grand fauteuil portugais, en palissandre massif et recouvert d'un velours rouge; ce meuble puissant fait penser de suite à l'écrivain qui s'y assied et s'y trouve à l'aise. A droite et à gauche de la porte de communication, deux armoires Louis XVI sont remplies des ouvrages favoris de M. Zola, des volumes spéciaux qu'il a consultés pour ses romans. Dans un coin de la pièce, il y a encore un piano.--M. Zola joue un peu; autrefois, d'ailleurs, il a fait de la musique: quand il était au collège d'Aix, il se forma un petit orchestre dont il voulut faire partie. Il essaya d'abord son talent sur les instruments de cuivre, mais sans aucun succès. Alors, il se rabattit sur la flûte: par malheur les flûtistes abondaient; il ne restait plus de vacant que la grosse caisse ou la clarinette, et malgré le peu d'intérêt qu'offre l'instrument classique des aveugles, M. Zola, qui voulait absolument devenir artiste, choisit la clarinette: a seize ans, il jouait au théâtre d'Aix, et prenait sa modeste part des applaudissements que le public accordait à l'orchestre.

L'homme qui a su se créer, en plein Paris, un milieu si tranquille, qui a su rassembler tant de souvenirs du passé, échappe aux accusations d'ignorance et de mauvais goût,--pour ne rien dire de pire,--qu'on a lancées contre lui. Il vit en paix, entouré de ces objets dont chacun parle, qui tous ont une histoire. Après les luttes de sa jeunesse, la tranquillité lui est chère; peut-être pourtant regrette-t-il le temps où rien ne venait le distraire dans son travail, où le bruit de son nom ne lui attirait ni troubles, ni ennuis. Est-ce à dire qu'il trace d'une main qui ne tremble jamais ses terribles tableaux de dépravation et de vice?--Non. A quelques mots violents que l'on trouve dans ses notes, qui restent même parfois dans ses romans, on peut saisir l'indignation du satirique.

Il fut un temps où le vieux Juvénal, pour stigmatiser le vice débordé qui submergeait le monde, pressait d'une main puissante les plaies qui saignaient dans Rome. Rien ne l'arrêtait; il ne reculait devant rien. Il traînait dans la rue le lit de Messaline, montrait du doigt aux passants la femme impure dont il déshabillait l'âme. Cet Empire pourri, pétrifié, saignait terriblement, étalait, aux yeux des passants, de hideuses plaies, que le fouet du poète semblait envenimer encore; les Bathylles des danses impures, les Locustes, les Astrées impudiques, les Tijellinus éhontés avaient horreur d'eux-mêmes en s'apercevant tachés de boue, souillés de sang, infects, dans le miroir du satirique. Et lui, lui qui remuait cette fange, il ne craignait pas de s'y salir les mains. Il s'était expliqué; il avait dit:

Facit indignatio versus.

Eh bien! l'indignation a le droit de revêtir toutes les formes: elle peut se cacher sous les habits bariolés du roman comme dans les pièces auxquelles on permet tout, parce qu'elles sont en vers. Et comment voulez-vous voir d'un œil tranquille le vice qui déborde partout? Et comment voulez-vous le peindre et le flétrir sans le montrer dans toute sa laideur? Qu'il s'étale et qu'il fasse horreur: voilà ce que veut M. Zola. Ne lui reprochons pas d'être immoral. Ce reproche-là, qu'on le garde pour les peintres de saletés à l'eau de rose, pour des talents mignards qui parent d'oripeaux les ordures du chemin, qui jettent le manteau de la poésie sur la nudité du vice! Et qu'on reconnaisse enfin au romancier le droit de laisser l'indignation parler un langage indigné, de montrer à son époque l'image de ses vices, de faire saigner aux yeux de tous des plaies qu'on ne guérit pas, parce qu'on les a trop cachées!

II

LE ROMAN

Nous avons dit avec quelle violence le roman de _L'Assommoir_ fut attaqué et dénoncé. Parmi les nombreuses questions qu'il souleva, il en est deux que nous avons particulièrement à cœur d'élucider: Les uns accusaient M. Zola d'avoir volé sans pudeur un ouvrage assez inconnu, le _Sublime_, de M. Denis Poulot; d'autres, au contraire, prétendaient,--pour employer le style «squammeux», sinon les expressions textuelles d'une critique fort à la mode,--qu'il outrait l'outrance, qu'il violentait la violence, qu'il exagérait l'exagération, qu'il abaissait l'abaissement et désolait l'abomination. Ces deux opinions, assez contradictoires, ayant été avancées, il s'agit d'examiner laquelle des deux est la bonne,--ou si peut-être l'une et l'autre seraient mauvaises.

La question de plagiat peut se trancher sans la moindre difficulté. Nous avons expliqué comment M. Zola travaille; nous l'avons montré entouré de documents divers. Or, le _Sublime_ est un _document_, ce n'est en aucune façon un ouvrage d'imagination: son titre seul a pu faire illusion. Le volume est divisé en deux parties: dans la première, M. D. Poulot étudie les divers types d'ouvriers mécaniciens qu'il a rencontrés dans sa carrière; de cette étude particulière, il s'élève à des considérations générales sur la position des prolétaires; et, dans la seconde partie, il aborde hardiment la question sociale. Il est évident qu'un romancier peut consulter un livre semblable, y prendre même quelques noms, quelques anecdotes, sans être pour cela un plagiaire; quand on écrit un roman historique, on est forcé de lire l'histoire, de mettre en scène des personnages dont beaucoup d'historiens ont parlé: on ne vole pas ces historiens pour cela. Richelieu n'appartient ni à un historien, ni à un romancier: Dumas a pu le peindre à sa fantaisie, l'habiller comme il a voulu, et aucun des biographes du cardinal-duc n'aurait eu l'idée de «lui réclamer des droits d'auteurs».--Il en est exactement de même pour le roman populaire; M. Denis Poulot a cité des faits, étudié des types; les résultats de ses études, il les livrait au public; M. Zola pouvait les utiliser sans rien ôter à la valeur du _Sublime_. Il n'a pas plus plagié M. Poulot que le R. P. Le Vavasseur, cité plus haut.--Cela est tellement clair, que nous rougissons de le discuter; mais il y a des gens que l'évidence éblouit.

Quand on lance contre un écrivain l'accusation de plagiat, cela prouve son originalité. Or, certains critiques se donnent une peine immense pour chercher des prototypes aux personnages de M. Zola. Ils en trouvent, et il n'y a rien là d'étonnant: les caractères que veut tracer un grand écrivain sont presque toujours en germes chez des auteurs précédents ou contemporains qui n'ont pas son génie et ne savent que les esquisser.

Passons maintenant au second point que nous voulons tâcher d'éclaircir:

_L'Assommoir_ est-il une œuvre d'exagération? Est-ce un livre antidémocratique et antisocial, qui vise à calomnier le peuple?--La question, fixée déjà quand le roman parut, est revenue à l'ordre du jour dans les critiques du drame. Nous lisons dans le _Petit National_ (21 janvier):

«On est venu nous raconter que l'auteur, préoccupé d'une haute question de morale, a voulu montrer la décadence fatale d'une famille d'ouvriers, dans le milieu empesté de nos faubourgs. La chose est aimable pour nos faubourgs et équivaut à dire: la décadence d'une famille d'ouvriers dans le milieu empesté des ouvriers.»

L'accusation est grave. A un moment où les misères du peuple émeuvent tous les cœurs généreux, où l'on cherche sérieusement un moyen d'y remédier, il serait criminel de calomnier ce peuple, d'exagérer ses vices; mais il est honnête, utile et moral de le montrer tel qu'il est. D'ailleurs, une accusation semblable ne se discute pas; elle se prouve ou se dément par des faits. Les faits que nous allons citer, nous les prendrons, sans nous permettre de les commenter en aucune façon, dans le livre même de M. Poulot. Ce livre est écrit par un homme du peuple, qui connaît les ouvriers pour avoir vécu avec eux et comme eux: nul ne l'accusera de chercher à les noircir.

L'auteur a fait ses observations sur les ouvriers mécaniciens, qui forment la septième partie de la population laborieuse de Paris. Il les divise en huit classes, dont il indique les proportions, et qui forment une graduation ascendante vers le vice:

«Sur cent travailleurs, dit-il, il y a: »10 ouvriers vrais; »15 ouvriers; »15 ouvriers mixtes; »20 sublimes simples; »7 sublimes flétris ou descendus; »10 vrais sublimes; »16 fils de Dieu; »7 sublimes des sublimes[3].»

[3] Page 229.

..... «Les sublimes, un grand nombre du moins, ont déteint sur leur femme: il y en a parmi elles qui boivent bien, c'est une habitude que leur homme leur a fait prendre; si elles attrapent un poche-œil: «Oh! c'est rien, ils se sont taraudés pendant la nuit[4].»

[4] Page 197.

..... «Une partie des femmes et des filles de sublimes vendent et prostituent leurs charmes, ou jouent le rôle infect de procureuses, entremetteuses et un rôle plus ignoble encore.....[5]»

[5] Page 195.

Mais tout cela, ce sont des généralités, des observations vagues que rien ne justifie. _L'Assommoir_ va bien plus loin, n'est-ce pas? Il faudrait préciser. Précisons! Voici des faits:

«Le plus beau type du vrai sublime est mort, il y a quelques années; nous devons quelques mots à ce génie transcendant.

»Il se nommait Ar...in, homme ayant été très intelligent et très adroit. Bon dessinateur, ancien horloger, il s'était lancé dans la mécanique; une partie des modèles du Conservatoire ont été exécutés par lui. Ses capacités lui firent gagner la couronne des pochards; après avoir descendu et avoir passé par toutes les dégradations humaines, il fut proclamé empereur des pochards et roi des cochons. Son couronnement a eu lieu au _Là, s'il vous plaît_, chez Boulanger, traiteur, à la barrière des Vertus. Ce qui avait provoqué ce brillant honneur, c'est qu'Ar...in avait mangé une salade de hannetons vivants et mordu dans un chat crevé[6].»

[6] Page 98.

Voilà pour la tempérance; voici pour la moralité:

«Un vrai sublime forgeron avait touché cinquante-cinq francs pour sa paie de quinzaine; il aurait très bien pu, s'il avait fait ses douze jours, toucher de soixante-dix à quatre-vingts francs. Sa femme était enceinte de sept mois; il avait deux garçons, l'un de sept ans, l'autre de quatre et une petite fille de quinze mois. Il habitait une mansarde sans air, rue de Meaux; deux petites pièces formaient ce logement, si l'on veut donner ce nom à ce taudis. Pendant la quinzaine, le patron lui avait fait avoir à crédit en répondant pour lui, il se gorgeait bien; quant à sa femme et à ses enfants, il ne s'en occupait pas. La malheureuse allait dans un marché accompagnée de ses enfants, ramasser dans un sac des feuilles de choux ou de quelques autres légumes avariés. L'aîné des enfants recueillait l'avoine que les chevaux laissaient tomber aux stations des voitures de place. Elle obtenait de la compassion d'un boucher et d'un marchand de vins, quelques morceaux de vieilles viandes et vivait ainsi. A la sortie de la paie, après force litres, notre sublime rentra à onze heures du soir moitié ivre et accompagné d'une prostituée du plus bas étage. Après une lutte et force coups de poing, il força sa femme et ses enfants à coucher dans la première pièce, et lui s'installa dans la deuxième avec son ordure. Le lendemain, ils partirent ensemble, mais pour faire _marronner_ sa femme, il remit devant elle vingt francs à la prostituée[7].»

[7] Pages 200-201.

Et maintenant, dites que _L'Assommoir_ est un tissu de mensonges et d'exagérations.

Encore quelques mots de M. D. Poulot, et nous quitterons le _Sublime_:

«Ouvrier est synonyme de travail, dignité, respect.

»Sublime est synonyme de paresse, dégradation, avilissement. _Le gangrené est déjà pour la société une lèpre assez dégoûtante, mais quand il a des enfants, il corrompt tout. Le sublimisme, ce vomito-negro du travailleur, est contagieux._ L'exemple est tout pour les jeunes natures. Puis, vous voudriez que des enfants de sublimes soient sobres, respectueux, travailleurs, allons donc! Nous avons entendu un petit garçon de treize ans appeler sa mère «vache, bonne à rien», lui dire que son père avait bien raison de lui «administrer de bonnes danses en attendant qu'il soit assez fort pour en faire autant[8].»

[8] Page 201.

Ces réflexions si judicieuses d'un homme qui a passé sa vie avec les ouvriers, et qui ne prend la plume que pour proposer des remèdes à leur misère, sont-elles suffisantes à faire comprendre l'expression employée par M. Zola, de «milieu empesté de nos faubourgs[9]»? Ne sait-on pas que les mauvais corrompent les bons bien plus que les bons ne corrigent les mauvais? Et n'est-il pas clair que, tout en partant du «milieu empesté des faubourgs», l'auteur n'entend pas dire par là que la classe ouvrière est universellement gangrenée, ou même l'est en majorité? Qu'on nous permette une comparaison peu propre, mais juste: un fumier empeste un jardin, quand bien même le jardin est tout parsemé de fleurs.

[9] Préface de _L'Assommoir_.

Tous ces faits nous ont prouvé que l'œuvre de M. Zola est vraie, qu'elle n'est ni une calomnie lancée contre le peuple, ni une caricature de la classe ouvrière, peut-être même qu'elle a une portée sociale. Mais est-elle une œuvre d'art?--Voilà la question qui nous embarrasse maintenant.

Pour le résoudre, cherchons comment M. Zola a travaillé la pâte que lui fournissaient ses études et ses observations.

Quand il a eu choisi le paysage, il y a d'abord _placé_ des types très divers, quoi qu'on en dise. Ce qui crée leur diversité, ce n'est pas la différence de leur position sociale; un ouvrier peut différer d'un ouvrier tout aussi bien que d'un grand seigneur, et ceux qui reprochent à _L'Assommoir_ de n'être éclairé par aucun rayon, ne se sont pas donné la peine de le lire et de le comprendre. Le bien existe, dans ce livre puissant. N'est-ce pas un rayon, que la beauté unie à la force de Goujet, que la noblesse d'âme de sa mère? Et cette pauvre petite Lalie, qui meurt sans une plainte sous le fouet d'un père fou d'alcool, n'en est-ce pas un aussi, et du plus pur idéal? Mais le rayon qui pénètre dans la mansarde ne ressemble pas au rayon qui fait briller le marbre d'un palais: il a de la peine à entrer, à travers des carreaux ternis ou brisés, dont les morceaux sont retenus par un papier sans transparence; il n'arrive que tout pâle dans ce pauvre milieu, et les graines de poussière qu'il fait danser en grand nombre l'obscurcissent encore. Oui, sans doute, il a plus d'éclat quand il baigne les fleurs d'un parterre, ou quand il réchauffe les statues belles et nues d'un grand parc: mais, pour tout cela, il n'est pas plus soleil. Le peintre qui rend sa splendeur obscurcie n'est pas moins admirable que celui dont les couleurs chaudes enluminent une toile aristocratique.--La grande _Virginie_, le _Louchon d'Augustine_, _Mes-Bottes_, _Bibi-la-Grillade_, tous ont un caractère, une spécialité, pour ainsi dire; mais ils ne semblent là que pour diriger les divers degrés de l'échelle que descend Coupeau, entraînant Gervaise dans sa chute.

Le roman tout entier semble destiné seulement à aider au développement de ces deux caractères. L'auteur ne les quitte pas un instant. Il les pose d'abord, dès l'entrée. Coupeau a toujours été honnête et bon ouvrier; Gervaise, bonne nature, au fond, chaste malgré ses fautes, a été gâtée par une abominable éducation; pendant quelque temps, même, elle a donné dans l'ivrognerie, elle buvait de l'anisette; puis elle s'est laissé séduire par Lantier. Mais la maternité et la douleur lui ont rendu le sentiment du bien. Abandonnée par un amant, elle a juré de vivre honnête et de se dévouer à ses enfants. Elle rencontre Coupeau, qui l'épouse. Tout fait supposer qu'ils vivront heureux et seront des ouvriers modèles. Mais non: les événements se conjurent pour les entraîner à leur perte. On les voit avancer d'abord, faire de petites économies, se créer un gentil intérieur. Mais l'accident de Coupeau vient troubler cette paix, et la dégringolade commence. Le malheureux passe par tous les degrés d'avilissement, entraîné non seulement par un penchant naturel à l'ivrognerie, qu'il a hérité de son père, mais par de mauvais camarades qui le corrompent, par une série de petites circonstances qui agissent sur lui; enfin, quand il est déjà tombé assez bas, Lantier achève de le traîner dans la boue. L'influence des faits, la tyrannie des choses est montrée par l'auteur avec un soin particulier; il ne se contente pas de dessiner l'âme de son héros: il recherche et montre les parcelles empoisonnées que ce malheureux a respirées dans l'air, les poisons qu'il s'est laissé verser, les meurtrissures des obstacles qu'il a rencontrés, dont il n'a pas su faire disparaître la trace.

Gervaise, nature molle, indifférente, cherche en vain une planche de salut: son mari l'entraîne en tombant, elle veut d'abord le retenir, puis, quand elle ne peut plus, elle se laisse choir avec lui; elle souffre tant de l'abrutissement de cet homme, qu'elle finit par l'envier: il ne sent rien lui, il est ivre! Il n'a pas faim: il boit!--Et tous deux arrivent ensemble à croupir dans la fange, à végéter dans le vice sans en sentir la puanteur.

Il faut le reconnaître, les détails sont nombreux: mais y en a-t-il trop pour expliquer cette chute épouvantable, cet abaissement graduel de deux êtres que l'on nous a d'abord fait aimer? Y en a-t-il trop pour faire saigner le cœur? Pour inspirer une immense pitié du misérable qui tombe et de la femme qu'il entraîne?--Le dégoût même du livre que témoignent des esprits très délicats, habitués à des peintures à l'eau de rose de péchés mignons, à des récits d'infamies _comme il faut_, prouve que l'auteur a atteint son but. Il a ému, et si profondément et en touchant une note si vraie, qu'on ne peut pas lui pardonner. Ainsi, les Athéniens d'autrefois condamnaient à une amende un poète qui les avait fait trop pleurer. Ainsi, dans une autre époque, les marquis de Louis XIV voulaient rosser Molière, parce qu'ils se reconnaissaient dans ses satires.

Quand un livre excite des haines, on peut être sûr qu'il a touché une plaie et fait frémir la vérité. Les peintres de scandale par amour du scandale trouvent des amateurs qui les achètent, mais personne qui ose élever la voix pour les défendre. Leurs œuvres procurent quelques heures d'un sale plaisir, mais ne passionnent pas et meurent bientôt dans la solitude.

III

HISTOIRE D'UN DRAME

M. Zola, dont les trois tentatives dramatiques n'ont pas été heureuses; et qui est très convaincu qu'une pièce tirée d'un roman est une œuvre inférieure, n'avait aucune envie de livrer une nouvelle bataille sur le terrain de l'_Assommoir_: il l'aurait perdue, ou n'aurait pu la gagner qu'en sacrifiant ses théories. Lui-même d'ailleurs, explique très clairement les raisons qui l'ont engagé à rester en dehors du drame: