Part 10
--_Petite Jeanne ou le devoir!_... murmura-t-il avec ce léger sourire qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion; vous parlez mieux qu’un livre, Jeannette... Vous parlez comme une conscience. La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque temps. Mais la réponse dépendra des circonstances... Voulez-vous me faire crédit, _my dearest_, et croire qu’après la guerre, comme maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts particuliers?...
--Oui... Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours cru.
Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse... Mais il l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.
--Ah! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle ambrée!...
--De _petit sou de cuivre_, me voilà devenue perle, murmura Jeannette dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.
Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement; Mr et Mrs Littlebee et _Green-House_, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient souvent une part de ses pensées... Et, bien qu’elle pût se dire que les bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés, accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines... Le bon abbé Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le mariage de celle qu’il avait vue tout enfant... Puis le jeune ménage s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.
Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles... Jeanne, cependant, les exprima en murmurant:
--Oh! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait!... Mais je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.
IV
DIALOGUE ENTRE DEUX AMES
Pendant que les jeunes gens causaient ainsi, Mme Brumme gardait une immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec Carrière.
La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite Cendrillon et donné à Maurice _la perle_ tant cherchée. Le sentiment qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois, quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre, une satisfaction plus secrète et plus subtile.
En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un diamant, vivante comme un regard.
Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de ciel... Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui montrant la voûte constellée:
--Ce sont les yeux des anges qui nous regardent.
Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés: parents, époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce diamant solitaire dans l’infini.
Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme!... Mme Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit sentir tout près d’elle... Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même qui la lui donne...
--Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi... Le plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins d’espoir, de vie, d’avenir... Tu n’en es pas jaloux, mon chéri?
--_Non... oh! non!..._
--Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur son lit de blessé... J’ai baisé son front pâle... Et c’était ton front que je croyais voir... J’ai pleuré avec sa mère... Et c’était toi que je pleurais... Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir avec elle, quand Roger est revenu à la vie; c’est d’apporter des fleurs, des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent...
--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
--A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit...
--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
--Je continuerai, mon aimé... Il ne se passera pas un seul jour où je ne cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom... Ah! dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée: que ta dernière pensée a été pour Dieu, qu’il t’a pardonné...
Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la Miséricorde...
L’étoile scintillait, éblouissante et pure... Et la voix immatérielle qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas:
--_Dieu exauce toujours la prière d’une mère!_
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE Pages I.--Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot 5 II.--«Priez pour l’âme de...» 12 III.--Père et fille 17 IV.--Présentation 26 V.--Demi-sœurs et quarts de sœur 44 VI.--Une journée de Mme Brumme 58 VII.--Le jour de Mme Ferval 73 VIII.--De l’art d’apprivoiser une moinelle 83 IX.--Jeannette manque de cœur 90
DEUXIÈME PARTIE I.--Un neveu d’Amérique 107 II.--Giroflé-Girofla 117 III.--Ce qu’on voit dans une photographie 132 IV.--Une lettre d’Angleterre 141 V.--«Good night, my dear...» 147
TROISIÈME PARTIE I.--La perle cachée 157 II.--Dialogue entre deux sœurs 166 III.--Dialogue entre deux fiancés 174 IV.--Dialogue entre deux âmes 181
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--27262.