Part 1
H. BEZANÇON
A LA RECHERCHE D’UNE PERLE
PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e
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LA LISEUSE
COLLECTION DE ROMANS
POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS
DÉJA PARUS (Février 1922)
1. Henri ARDEL TOUT ARRIVE. 2. Henri GRÉVILLE PETITE PRINCESSE. 3. CHAMPOL SŒUR ALEXANDRINE. 4. M. AIGUEPERSE A DIX-HUIT ANS. 5. A. LICHTENBERGER NOTRE MINNIE. 6. Jean de LA BRÈTE AIMER QUAND MÊME. 7. Éveline LE MAIRE LA MÉPRISE DE COLETTE. 8. Paul BOURGET LAURENCE ALBANI.
Il paraît un volume nouveau le 3e mercredi de chaque mois.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
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A LA RECHERCHE D’UNE PERLE
PREMIÈRE PARTIE
I
COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT
Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible, elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules... où, pour le moment, elle était une jeune fille toute seule...
Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots: Jeanne n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas grand-père!... Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient... Il suffisait à l’un de prononcer le nom de _Jeannette_, à l’autre celui de _grand-père_, pour mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement, autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en contenir.
Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette, âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre soin.
--Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous? Tout le jour au _Crédit Mâconnais_, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une inconnue... car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.
Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait, quelques jours après, l’orpheline à Quimper.
Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette... Et bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui laisser l’absence de Jeannette.
De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au cours d’un voyage.
Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont elle avait les yeux couleur «café fort», mais avec de plus jolis traits, assurait grand-père.
Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes, mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a fait de sa blonde _Jeanne_. Il aurait, lui aussi, sans nul doute, succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se rappelait pas avoir jamais été punie... Qui donc s’en fût avisé?... Ce n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille... D’ailleurs, l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu «difficile à apprivoiser», comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de ses deux précepteurs: son grand-père et le meilleur ami de ce dernier, l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays breton.
L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie; cette similitude avait naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de _Mitaine_ (diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du Paradis.
Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour une œuvre qui leur tenait au cœur: une histoire des _Saints de Bretagne_, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.
Et maintenant, tout était fini, brusquement fini!... M. Plémeur paraissait fatigué depuis quelque temps; mais Jeanne était loin de prévoir l’accident--une hémorragie cérébrale--qui le lui avait enlevé en peu de jours...
Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de vieil acajou! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds! La maison elle-même allait tomber dans des mains étrangères,... car, depuis de longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.
Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher passé familier... Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait tant! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré!... Elle ne se promènera plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière!... Elle ne montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues semblent se raconter tout bas des choses du temps passé!...
Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de l’abbé Lejal!
Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde Fleuriot: celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles... Et, pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,... sa sœur... Mais un père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,... une belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.
II
«PRIEZ POUR L’AME DE...»
A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment: deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à demeurer inexpliquée?
Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme, en échange du coloris qu’il efface...
La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de crêpe servait de _fond_ au visage très blanc, petit, délicatement fané; près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent... La courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.
La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels. Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir... de lui-même, et qui était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par son grand-père: _Mon petit sou de cuivre_. Les yeux, de moyenne grandeur, dont la couleur «café fort» s’était transmise de mère en fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés... La bouche, mignonne, d’un rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante dans ce jeune visage un peu sombre... Mais la lèvre inférieure dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le sourire, hélas! ne semblait plus devoir effacer.
Oh! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il pénétrait jusqu’au fond de son cœur!... Elle comprenait pourquoi: c’est que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois, ici-bas, _son petit sou de cuivre_... L’illusion fut courte; les lèvres de la dame remuaient légèrement: Jeanne y voyait naître une question bienveillante.
Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières... Son cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger... Elle se sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son unique affection,... qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions de route.
Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté mystique de _Légende dorée_. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant, elle glissa vraiment au sommeil.
En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon, que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi... Par une bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables; mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait occupée, une image encadrée de noir... Avec sa vivacité furtive, sa vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser. L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire, _Stabat Mater dolorosa_, de l’autre le souriant et charmant visage d’un jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces mots:
Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du _Titanic_...
Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras...
_Vous aimerez votre prochain comme vous-même._
_Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve..._
Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez unis si étroitement sur la terre. (FÉNELON.)
«C’était son fils! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du _Titanic_ remonte à huit mois à peine... C’est _son deuil_ qu’elle porte...»
Oh! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes choisies pour cette image!...
Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait tout à l’heure... En descendant hâtivement pour changer de train, elle ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre... Certainement elle en avait d’autres chez elle... Et celle-ci n’était pas tombée en des mains indignes, ni même indifférentes... Ce serait pour Jeanne un souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie... Elle le glisserait dans son paroissien, et elle «prierait pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis...»
III
PÈRE ET FILLE
La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare, tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable par son manque de sveltesse.
Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se sent bousculée, désorientée, perdue... Ses yeux ne rencontrent que des figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme s’il craignait de se tromper.
--N’êtes-vous pas?...
Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité:
--Jeannette,... c’est-à-dire Jeanne Ferval...
--Ah! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que je ne t’ai vue... Tu dois avoir seize ou dix-sept ans?
--Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.
--Comment? _monsieur_! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de longues rides dans ses joues trop blanches; je n’ai pourtant pas grandi, moi, pour que tu ne me reconnaisses pas!...
--Je vous demande pardon, mon père; je ne sais plus ce que je dis... Si fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.
--Eh bien! mon enfant, nous allons... Oui, pour tes bagages, on fera le nécessaire demain... Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la rentrée de ma femme et de tes sœurs.
Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes de Paris.
M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à l’aise:
--Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à... la peine que tu viens d’éprouver... J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise grippe, dont je suis à peine remis... C’est pour cela que je ne suis pas allé te chercher moi-même à Quimper.
Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier de sa bonne volonté affectueuse; mais la timidité, le manque d’habitude la paralysaient... Et, pourtant, elle le pressentait: chaque tour de roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence...
La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était--six années auparavant--à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter. M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la remplaçante de sa chère fille... Quelque prévu et légitime que fût le second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui eût été pénible... Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux, comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout contact, à tout rayonnement affectueux.
Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler. Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de chaque jour... On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements d’ailes.
Jeanne fit effort pour murmurer:
--Et ma petite sœur? Il me tarde bien de la connaître.
Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son grand-père, l’image de cette «petite sœur» inconnue avait traversé son esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de petits pieds agiles courant en même temps que les siens: toute une série de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur aînée.
Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie:
--Oh! mais Georgette est presque une grande personne: quatorze ans et demi! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.) Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de _Minerva_ avec sa grande sœur Marie-Louise... Elle prend des leçons de diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la _Lettre de la Fauvette au Pinson_.
L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes, blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux, comme de gigantesques clins d’œil,... des boulevards de cinq à sept, encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par l’horrible _auto_ gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque archaïque, attelé de la pauvre _Cocotte_, qui se silhouette en cheval de bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux, tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant, haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère, hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du pétrole ou de l’essence...
--Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin, remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.
--Est-ce que... c’est toujours ainsi?
--Oh! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du centre, on pourrait encore découvrir--par exemple aux alentours du Jardin des Plantes--de tranquilles rues quasi provinciales...
--Et vous avez préféré... ce bruit?
--Moi?... Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne... Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le _Crédit Mâconnais_, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime par-dessus tout l’animation des boulevards, alors...
Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes, surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il lui était arrivé de formuler le souhait du poète:
Oh! n’entendre plus de paroles vaines! Jouir des grands bois, des clairs horizons; Marcher tout le jour dans les vastes plaines, Sans voir de maisons!...
Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.
De la haute et vaste façade du _Crédit Mâconnais_, le regard de M. Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie, mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices tangibles de Paris.