A la pagaïe

Part 7

Chapter 73,840 wordsPublic domain

Soudain nous aperçûmes les trois jeunes filles, debout avec une quatrième sœur, en face d'un magasin, sur le large trottoir de la grand'route. Nous avions bien ri avec elles peu auparavant, à coup sûr. Mais que voulait l'étiquette à Origny? Si elles s'étaient trouvées dans un chemin de campagne, nous n'aurions naturellement pas hésité à leur parler; mais ici, sous les yeux de toutes les commères, devions-nous même seulement les saluer? Je consultai la Cigarette.

«Regardez», dit-il.

Je regardai. Il y avait bien encore les quatre jeunes filles à la même place; mais à présent, quatre dos étaient tournés vers nous, bien cambrés et conscients de ce qu'ils faisaient. Le caporal Modestie avait donné le mot d'ordre, et le piquet bien discipliné avait fait demi-tour comme un seul homme. Elles gardèrent cette formation tout le temps que nous fûmes en vue; mais nous entendîmes leurs rires étouffés, tandis que celle des jeunes filles que nous n'avions pas rencontrée riait à gorge déployée et même regardait l'ennemi par dessus l'épaule. Je me demande s'il n'y avait là que de la modestie, après tout, ou s'il ne fallait pas y voir une sorte de provocation campagnarde.

Comme nous retournions à l'auberge, nous vîmes flotter quelque chose dans le vaste champ du ciel, que dorait le soleil couchant, par dessus les falaises crayeuses et les arbres qui les couronnent. C'était trop haut, trop grand et trop immobile, pour que ce fût un cerf-volant; et comme c'était noir, ce ne pouvait pas être une étoile. En effet, quand bien même une étoile serait noire comme de l'encre et rugueuse comme une noix, le soleil baigne si abondamment le ciel de ses rayons qu'elle serait pour nous aussi étincelante qu'une source de lumière. Le village était parsemé de gens qui regardaient en l'air. Les enfants étaient en révolution tout le long de la rue et bien loin sur la route droite qui gravit la colline, où nous pouvions encore les voir courir en groupes détachés. C'était un ballon, apprîmes-nous, qui avait quitté Saint-Quentin ce soir-là, à cinq heures et demie. C'est avec le plus grand calme que la majorité des grandes personnes prenaient la chose. Mais nous étions anglais et nous fûmes bientôt à courir au haut de la colline avec les plus rapides. Voyageurs nous aussi, quoique en petit, nous aurions voulu voir descendre ces autres voyageurs. Le spectacle était fini, lorsque nous atteignîmes le sommet de la colline. Le ciel avait perdu tout l'éclat de ses teintes dorées, et le ballon avait disparu. Où? je me le demande; enlevé dans le septième ciel? ou descendu à terre sans accident, quelque part dans cette étendue bleue irrégulière, où la grand'route allait se plonger et se fondre à nos yeux? Les aéronautes étaient probablement déjà à se chauffer devant une cheminée de ferme; car on dit qu'il fait froid dans ces régions inhospitalières de l'air. La nuit tombait rapidement. Les arbres du bord de la route et les curieux désappointés, revenant à travers les prairies, se détachaient en noir sur la petite bande rouge du soleil couchant. L'autre côté présentait un spectacle plus gai. Nous descendîmes donc la colline, avec la pleine lune, de la couleur d'un melon, suspendue bien haut au dessus de la vallée boisée, et derrière nous, les blanches falaises que teintait légèrement de rouge le feu des fours à chaux.

Les lampes étaient allumées et, tout le long de la rivière, dans Origny-Sainte-Benoîte, les ménagères préparaient la salade du souper.

ORIGNY-SAINTE-BENOITE

NOS COMPAGNONS DE TABLE

Malgré notre arrivée tardive au dîner, nos compagnons de table nous offrirent du vin mousseux. «Voilà comme nous sommes en France», dit l'un d'entre eux. «Ceux qui s'asseyent à notre table sont nos amis.» Et les autres d'applaudir.

Ils étaient trois en tout; trio bizarre que ces gens avec qui nous devions passer le dimanche.

Deux d'entre eux étaient des hôtes comme nous. Tous deux étaient du Nord. L'un vermeil et replet, la barbe et la chevelure épaisses et noires, l'intrépide chasseur de France, qui revendiquait comme une prouesse la prise d'une alouette ou de tout autre menu gibier si petit qu'il fût. Pour un homme si grand, si bien portant, dont la chevelure n'avait rien à envier à celle de Samson, aux artères charriant des seaux de sang rouge, se vanter de ces exploits infinitésimaux produisait aux yeux de tous un sentiment de disproportion semblable à celui que produirait un marteau-pilon employé à casser des noisettes. L'autre était un homme tranquille et résigné, blond, lymphatique et triste, quelque peu l'air d'un Danois: «Tristes têtes de Danois!» comme avait coutume de dire Gaston Lafenestre.

Je ne dois pas laisser passer ce nom sans un mot pour le meilleur de tous les bons garçons, maintenant descendu dans la tombe. Nous ne verrons plus jamais Gaston dans son costume de forêt--tout le monde l'appelait Gaston, non par manque de respect, mais par affection,--nous ne l'entendrons plus jamais réveiller les échos de Fontainebleau des sons du cor de chasse, jamais plus son bon sourire ne fera la paix parmi les artistes de toutes races et ne mettra l'Anglais à l'aise en France comme en son pays. Jamais plus les moutons, qui n'étaient pas plus doux que lui, ne poseront inconsciemment pour son laborieux crayon. Il mourut trop prématurément, au moment où, tel un jeune arbre qui pousse de frais bourgeons et donne ses premières fleurs, il commençait à produire des choses dignes de lui. Et cependant aucun de ceux qui l'ont connu ne pensera qu'il a vécu en vain. Je n'ai jamais connu un homme si petit, pour qui cependant j'ai éprouvé une si vive affection. J'ai la preuve que les autres éprouvaient le même sentiment, quand je vois jusqu'à quel point ils avaient appris à le comprendre et à l'estimer. Elle fut grande, certes, l'influence qu'il exerça, tant qu'il se trouva parmi nous; il avait un rire frais; cela vous faisait du bien de le voir: et quelque tristesse qu'il ait pu avoir au cœur, il montrait toujours une physionomie pleine d'audace et d'entrain et prenait les pires coups de la fortune comme les averses du printemps. Mais à présent, sa mère est assise seule à la lisière de la forêt de Fontainebleau, où il cueillait des champignons au temps de sa jeunesse difficile et pauvre.

Beaucoup de ses tableaux trouvèrent acquéreurs de l'autre côté de la Manche, outre ceux qui lui furent volés, lorsqu'un lâche Yankee l'abandonna seul à Londres avec, pour toute ressource, quatre sous anglais dans sa poche et peut-être deux fois autant de mots d'anglais. Si parmi ceux qui liront ces lignes, il est quelqu'un qui ait une étude de moutons, à la manière de Jacques, signée de ce brave garçon, qu'il se dise que l'un des plus bienveillants et des plus honnêtes des hommes a contribué à décorer sa demeure. Il se peut qu'il y ait de meilleurs tableaux à l'académie de peinture; mais parmi les générations de peintres, pas un n'eut meilleur cœur. Précieuse aux yeux du maître de l'humanité, nous disent les psaumes, est la mort de ses saints. Elle devait être bien précieuse, car elle coûte très cher, la mort, quand par un coup du sort, elle laisse une mère dans la désolation et fait descendre au tombeau avec César et les douze apôtres celui qui mettait la paix dans une société et veillait à l'y maintenir.

Il y a quelque chose qui manque parmi les chênes de Fontainebleau; et quand on apporte le dessert à table, à Barbizon, tous les regards convergent vers la porte dans l'attente d'une figure disparue.

Le troisième de nos compagnons à Origny n'était rien moins que le mari de l'hôtesse; pas l'hôte à proprement parler, puisqu'il travaillait lui-même dans une fabrique pendant le jour et qu'il ne venait dans sa maison à lui que le soir, en qualité de pensionnaire; un homme usé par une excitation perpétuelle, au point de n'avoir plus que la peau et les os, presque chauve, les traits anguleux, les yeux vifs et brillants. Samedi, en décrivant une aventure insignifiante advenue dans une chasse au canard, il cassa une assiette en mille pièces. Chaque fois qu'il faisait une remarque, il regardait tout autour de la table, le menton levé, une étincelle de lumière verte dans les yeux, en quête d'approbation. Son épouse paraissait de temps en temps à la porte de la salle, où elle surveillait le dîner, avec un «Henri, vous vous oubliez», ou un «Henri, vous pouvez assurément causer sans faire tant de bruit.» En vérité c'était là une chose que le brave garçon ne pouvait faire. A la chose la plus insignifiante ses yeux s'enflammaient, son poing massacrait la table et sa voix grondait, retentissante comme les roulements du tonnerre. Je n'ai jamais vu un homme pareil: un vrai feu d'artifice. Je crois qu'il avait le diable au corps. Il avait deux expressions favorites: «C'est logique» ou «c'est illogique», suivant les cas; et cette autre, qu'il lança avec un certain air de bravade, comme on pourrait déployer une bannière, au commencement de plus d'une longue et ronflante histoire: «Je suis un prolétaire, vous voyez». En vérité nous le voyions très bien. Dieu me garde de le rencontrer un fusil à la main dans les rues de Paris! Ce sera un mauvais quart d'heure pour tout le monde.

Ses deux phrases représentaient très bien, pensai-je, ce qu'il y a de bon et de mauvais dans sa classe et jusqu'à un certain point dans son pays. C'est une excellente chose de dire ce que l'on est sans en rougir, bien qu'il soit d'un goût douteux de le répéter trop souvent dans une soirée. Je n'admirerais pas cela chez un duc, naturellement; mais par le temps qui court, le trait est honorable chez un ouvrier. D'autre part, ce n'est pas du tout une excellente chose de s'appuyer sur la logique et sur notre logique en particulier; car elle est généralement erronée. Nous ne savons jamais où nous devons finir, une fois que nous commençons à suivre les mots et les docteurs. Il existe au cœur même de l'homme un fond de loyauté plus digne de confiance que tout syllogisme, et les yeux, comme les sympathies et les appétits, savent une ou deux choses qui n'ont pas encore été controversées. Des raisons, il y en a autant que de grains de sable dans le désert, et comme les coups de poing, elles servent impartialement tous les partis. Ce n'est pas à leurs preuves que les doctrines doivent leur maintien ou leur chute, et elles ne sont logiques qu'autant qu'elles sont intelligemment appliquées. Un habile controversiste, pas plus qu'un habile général, ne démontre la justice de sa cause. Mais la France est partie tout entière à la remorque de deux ou trois grands mots et il se passera quelque temps avant qu'elle ne reconnaisse que ce ne sont que des mots, quelque grands qu'ils soient; et une fois cela fait, peut-être trouvera-t-elle la logique moins divertissante.

Les détails de la journée de chasse firent les premiers frais de la conversation. Quand tous les chasseurs d'un village chassent _pro indiviso_ sur le territoire du village, il est évident qu'il doit surgir bien des questions d'étiquette et de priorité.

«Supposez», s'écriait l'hôte brandissant une assiette, «que voici un champ de betteraves. Bon! Moi, je suis ici. J'avance, n'est-ce pas? Eh bien! sacristi!» et le récit, devenant plus bruyant, de se précipiter en un feu roulant de jurons retentissants, pendant que l'orateur promène autour de la table ses regards fiévreux, en quête de sympathie, et que chacun, pour avoir la paix, incline la tête en signe d'assentiment.

L'homme du nord au teint vermeil nous raconta quelques-unes de ses prouesses dans le maintien de l'ordre; notamment son aventure avec un marquis.

«Marquis» dis-je, «un pas de plus et je vous brûle la cervelle. Vous avez commis une vilenie, marquis.»

Là-dessus, paraît-il, le marquis porta la main à sa casquette et se retira.

L'hôte applaudit bruyamment. «A la bonne heure,» dit-il. «Il a fait tout ce qu'il pouvait faire. Il a admis qu'il avait tort.» Puis une avalanche de jurons. Lui non plus n'aimait pas les marquis, mais il avait en lui le sentiment de la justice, ce prolétaire qu'était notre hôte.

Des sujets de chasse la conversation passa insensiblement à une comparaison entre Paris et la province. Et le prolétaire de faire retentir la table comme un tambour sous une volée de coups de poing à la louange de Paris. «Qu'est-ce que c'est que Paris? Paris, c'est la crème de la France. Il n'y a pas de Parisiens; c'est tout le monde, c'est vous, c'est moi qui sommes les Parisiens. On a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de faire son chemin à Paris.» Et il traça un tableau animé de l'ouvrier, dans un réduit pas plus grand qu'une niche à chien, fabriquant des articles qui devaient se répandre dans le monde entier. «Eh bien! quoi, c'est magnifique ça!» s'écria-t-il.

L'homme du nord à l'air triste intervint pour faire l'éloge de la vie du paysan; il pensait Paris mauvais pour les hommes et les femmes. «La centralisation,» disait-il...

Mais l'hôte lui coupa brutalement la parole. C'était tout ce qu'il y avait de plus logique, lui montra-t-il, tout ce qu'il y avait de plus magnifique. «Quel spectacle! quel coup d'œil!» Et les plats de danser sur la table sous une canonnade de coups.

Dans le dessein de faire la paix, je hasardai quelques mots à la louange de la liberté d'opinion en France. Je n'aurais guère pu tomber plus mal. Il y eut un silence soudain, et tous hochèrent la tête d'une façon significative. Ils ne goûtaient évidemment pas le sujet, et ils me donnèrent à entendre que le triste homme du nord était un martyr de ses opinions. «Demandez-lui un peu,» dirent-ils. «Oui, demandez-lui un peu.»

«Oui, monsieur,» fit-il de son air calme, me répondant, bien que je n'eusse pas parlé. «J'ai bien peur qu'il n'y ait moins de liberté d'opinion en France que vous vous l'imaginez.» Là-dessus, il baissa les yeux et sembla considérer le sujet comme épuisé.

Ceci excita vivement notre curiosité. Comment ou pourquoi, ou quand ce commis-voyageur lymphatique avait-il été martyrisé? Nous conclûmes immédiatement que c'était à cause de quelque question religieuse et nous évoquâmes nos souvenirs de l'Inquisition, tirés principalement de l'horrible histoire de Poë et du sermon qu'on trouve dans Tristram Shandy, je crois.

Le lendemain nous eûmes l'occasion d'approfondir la question; car, levés de très bonne heure pour éviter toute démonstration de sympathie à notre départ, nous trouvâmes notre héros debout avant nous. Il déjeunait de vin blanc et d'oignons crus, afin sans doute de rester dans son rôle de martyr. Nous eûmes avec lui une longue conversation et, en dépit de sa réserve, nous découvrîmes ce que nous voulions. Mais voici quelque chose de vraiment curieux. Il semble possible que deux Ecossais et un Français discutent pendant une longue demi-heure et qu'ils aient, chacun selon sa nationalité, une idée différente en vue pendant tout ce temps. Ce ne fut que tout à fait à la fin, que nous découvrîmes que son hérésie avait été une hérésie politique, ou qu'il soupçonna notre méprise. Les termes et l'esprit dans lesquels il parlait de ses croyances politiques étaient, à nos yeux, appropriés aux croyances religieuses. Et vice versa.

Rien ne saurait mieux caractériser les deux pays. La politique est la religion de la France; «satanée religion», comme aurait dit Nanty Ewart; tandis que nous, dans notre pays, nous réservons la majeure partie de notre acharnement pour toutes les divergences d'opinion sur un livre d'hymnes ou sur un mot hébreu, que peut-être aucun des adversaires ne saurait traduire. Et peut-être, cette conception fausse est-elle le type de beaucoup d'autres, qui peuvent n'être jamais redressées, non seulement entre gens de races différentes, mais entre gens de sexes différents.

Quant au martyre de notre ami, voici ce qu'il en était. Cet homme était un Communiste ou peut-être seulement un Communard, ce qui est chose bien différente. Cela lui avait fait perdre plus d'une situation. Je crois qu'il avait aussi essuyé un refus dans une demande en mariage; mais peut-être avait-il une façon sentimentale de considérer les affaires qui me trompa. C'était quoiqu'il en soit, une créature douce et paisible et j'espère que depuis lors, il a obtenu une meilleure situation et épousé une femme plus digne de lui.

AU FIL DE L'OISE

EN ROUTE POUR MOY

Carnaval commença par nous exploiter d'une façon notoire. Nous trouvant de facile composition, il regretta de nous avoir laissés partir à si bon compte, et me prenant à part, il me débita une histoire à dormir debout avec, pour morale, une autre pièce de cent sous à donner au narrateur. L'absurdité de la chose sautait aux yeux; je payai cependant. Mais abandonnant aussitôt toute cordialité, je le tins à sa place, comme un inférieur, avec une dignité glaciale toute britannique. Il vit en un instant qu'il était allé trop loin et qu'il avait tué la poule aux œufs d'or. Sa figure s'allongea; je suis sûr qu'il m'aurait remboursé, s'il avait seulement pu imaginer un prétexte convenable. Il m'invita à boire avec lui, mais je ne voulus rien accepter. Il devint d'une tendresse pathétique dans ses déclarations, mais je marchai silencieux à côté de lui, ou je lui répondis avec une politesse hautaine, et en arrivant au débarcadère, je donnai le mot à la Cigarette en argot anglais.

Malgré la fausse piste que nous avions indiquée la veille, il pouvait bien y avoir cinquante personnes sur le pont. Nous nous montrâmes aussi aimables que possible avec tous, sauf avec Carnaval. Nous fîmes nos adieux et nous donnâmes une poignée de mains au vieux monsieur qui connaissait la rivière et au jeune homme qui savait un peu d'anglais; mais pour Carnaval, pas un mot. Pauvre Carnaval, voilà qui était une humiliation! Lui qui s'était si bien identifié avec les bateaux, qui avait donné des ordres en notre nom, qui avait exhibé les canoës, et même les canotiers, comme une exposition particulière de choses lui appartenant, se voir à présent ainsi couvert de honte en public par les lions de sa caravane! Je n'ai jamais vu personne l'air plus penaud. Il restait derrière, en suspens, s'avançant timidement de temps à autre, lorsqu'il croyait à quelque symptôme que notre humeur s'adoucissait, et se reculant à la hâte lorsqu'il rencontrait un regard froid. Espérons que cela lui servira de leçon.

Je n'aurais pas mentionné la peccadille de Carnaval si la chose n'avait été si rare en France. Ce fut, par exemple, le seul cas où dans tout notre voyage on n'agit pas avec probité à notre égard, et même où on nous écorcha un peu. Nous parlons beaucoup de notre probité en Angleterre. Eh bien! il est bon de se tenir sur ses gardes partout où l'on entend de grandes déclarations sur un très petit trait de vertu. Si les Anglais pouvaient seulement entendre comment on parle d'eux à l'étranger, ils pourraient rester chez eux, pendant un certain temps, pour remédier à cet état de choses, et peut-être, même après cela, faire moins leurs embarras.

Les jeunes demoiselles, les grâces d'Origny, n'assistaient pas à notre départ; mais, lorsque après un tournant, nous atteignîmes le second pont, ah! mon Dieu! le pont était noir de curieux. Nous fûmes bruyamment acclamés, et des garçons et des filles nous accompagnèrent pendant un bon moment, en courant le long de la rive sans cesser leurs acclamations. Le courant aidant nos pagaies, nous allions comme des hirondelles. Ce n'était pas une petite affaire que d'aller de conserve avec nous sur la rive boisée. Mais les filles se retroussèrent comme si elles étaient sûres d'avoir la jambe bien faite, et nous suivirent jusqu'au moment où elles furent hors d'haleine. Les dernières à se fatiguer furent les trois grâces et deux de leurs compagnes. Et lorsqu'elles en eurent assez elles aussi, celle des trois qui tenait la tête, sauta sur une souche d'arbre et de la main envoya un baiser aux canotiers. Diane elle-même, bien que notre jeune fille eût plutôt l'air d'une Vénus, n'aurait pu faire une chose gracieuse plus gracieusement. «Revenez encore,» s'écria-t-elle; et les autres lui firent écho, et les collines autour d'Origny répétèrent: «Revenez». Mais la rivière nous fit tourner à un coude en un clin d'œil, et nous fûmes seuls avec les arbres verts et l'eau courante.

Revenir? On ne revient pas, mes jeunes demoiselles, sur l'impétueux courant de la vie.

Le marchand s'incline devant l'étoile du marin, Du soleil le laboureur reçoit sa moisson.

Et tous nous devons régler nos montres sur l'horloge du destin. Il y a un flot impétueux, irrésistible, qui emporte l'homme et ses fantaisies comme un fétu et court rapide au sein du temps et de l'espace. Elle est pleine de détours, comme ce flot, votre sinueuse rivière de l'Oise; elle s'attarde et retourne dans de charmants sites agrestes; et cependant, si on y songe bien, elle ne retourne jamais, jamais. En effet, quand bien même elle revisiterait le même arpent de prairie dans la même heure, elle aura décrit une vaste courbe entre-temps; beaucoup de petits ruisseaux s'y seront jetés; le soleil aura pompé une grande partie de ses eaux; et quand même ce serait le même arpent, ce ne sera plus la même rivière Oise. Et ô grâces d'Origny, quand bien même la fortune vagabonde de ma vie me ramènerait aux lieux où vous attendez l'appel de la mort au bord de la rivière, ce ne sera plus le vieux moi qui parcourra la rue; et ces épouses et ces mères, dites, est-ce que ce sera vous?

Il n'y avait positivement pas à se tromper sur l'Oise. Dans ces parties supérieures de son cours, elle était toujours prodigieusement pressée d'atteindre la mer. Elle courait si vite et si allègre à travers tous les méandres de son lit, que je me foulai le pouce en luttant avec les rapides et qu'il me fallut pagayer tout le reste du parcours une main retournée. Parfois elle devait desservir des moulins et comme elle n'était encore qu'une petite rivière, ses eaux très basses couraient dans l'intervalle, laissant à sec une bonne partie de son lit. Il nous fallait sortir les jambes du bateau, et à l'aide des pieds nous pousser hors des sables du fond. Et cependant elle continuait son chemin, chantant parmi les peupliers et faisant une verte vallée dans le monde. Après une bonne femme, un bon livre et du tabac, il n'est rien sur terre d'aussi agréable qu'une rivière. Je lui ai pardonné d'avoir attenté à ma vie; après tout cela était imputable en partie aux vents déchaînés du ciel qui avaient abattu l'arbre, en partie à la mauvaise direction que j'avais imprimée à mon canoë, et pour une tierce partie seulement, à la rivière elle même; encore n'était-ce pas par méchanceté, mais par suite de sa grande préoccupation à atteindre la mer. Et ce n'était pas peu de chose, car les détours qu'elle avait à faire sont innombrables. Les géographes semblent avoir renoncé à les noter, car je n'ai trouvé aucune carte qui représentât les méandres sans fin de son cours. Un fait en dira plus qu'aucun d'entre eux. Après avoir, pendant quelques heures, trois si je ne me trompe, filé le long des arbres à ce galop de casse-cou toujours le même, quand nous arrivâmes dans un hameau et que nous demandâmes où nous étions, nous n'étions pas à plus de quatre kilomètres d'Origny. Si ce n'avait été pour l'honneur de la chose (selon le dicton écossais), il eût presque autant valu ne pas bouger.