A la pagaïe

Part 1

Chapter 13,736 wordsPublic domain

Au lecteur

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A LA PAGAIE

ROBERT LOUIS STEVENSON

A LA PAGAIE

SUR L'ESCAUT, LE CANAL DE WILLEBROECK, LA SAMBRE ET L'OISE

TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC AUTORISATION

PAR

LUCIEN LEMAIRE

Officier d'Académie Professeur au lycée de Valenciennes

PRÉFACE DE A. ANGELLIER,

Professeur de littérature anglaise Doyen de la Faculté des lettres de Lille

AVEC UN FRONTISPICE PAR WALTER CRANE

ET SIX ILLUSTRATIONS

PARIS LIBRAIRIE HISTORIQUE DES PROVINCES

EMILE LECHEVALIER 39, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 39

1900

_Il a été tiré 150 exemplaires sur papier Japon, numérotés de 1 à 150,

1 exemplaire sur papier de Chine, numéroté 151,

Et 50 exemplaires sur papier Hollande, numérotés à la presse de 152 à 201._

PREFACE A LA TRADUCTION

Dans l'œuvre très diverse de Robert Louis Stevenson, en dehors de ses romans fantastiques et de la série de ses romans historiques écossais, qui vivent d'une vie si active et si franche, il y a un coin particulièrement frais et charmant. Ce sont ses récits de voyages, mais non pas de voyages en chemin de fer ou en bateau à vapeur, avec séjours dans les grandes villes, et développements du Murray ou du Bœdeker. Ce n'est point là sa façon: il se plaît à parcourir des parties de pays ignorées, et il veut le voyage avec ses petites péripéties, ses efforts, ses ennuis, ses surprises, le voyage vraiment fait par le voyageur et non par quelque machine à laquelle il se confie. Tantôt il s'en va dans les montagnes avec un âne qu'il a chargé d'objets de campement et de cuisine, et il bivouaque en plein air. Tantôt il descend les rivières sur une fragile périssoire, non sans aventures et sans quelque danger. Il fait le vrai voyage, celui qui demande de l'énergie, du sang-froid, de l'effort physique, de l'endurance, et qui vous récompense par l'exercice et l'accroissement de ces qualités; sans compter le plaisir de mille incidents et de mille aspects inattendus; sans compter un délicieux sentiment d'indépendance. Les émotions et les rencontres du voyageur, notées au jour le jour, un peu à la façon de Topffer, mais avec un sens plus général et plus artistique, ont fourni les jolis carnets de voyage qui se nomment: _An Inland Voyage_, ou: _Travels with a Donkey_.

Ce sont des notations pleines de gaîté, de bonne humeur, parsemées de délicats paysages à la fois exacts et larges, de réflexions générales, d'observations bienveillantes, d'une sorte de cordialité envers les gens, du sentiment de la vie au grand air et de ce qu'elle a de _bracing_, pour employer le terme anglais. Tout cela est exprimé dans une langue qui a fait de Stevenson un des écrivains les plus rares et les plus distingués de l'Angleterre contemporaine; une langue aisée, élégante, naturelle, mesurée, disant tout sans effort, colorée sans surcharge, et d'une merveilleuse souplesse. Sans étalage quoique avec de grandes ressources de vocabulaire, sans tension de syntaxe, elle glisse facilement autour des idées, qui se trouvent saisies et enveloppées sans presque qu'on y ait pris garde, quelque subtiles et fuyantes qu'elles soient. Elle a cette simplicité qui semble naturelle, qui est au fond très savante, dont est fait en grande partie le talent d'un de nos écrivains contemporains: je veux dire d'Anatole France. Mais la langue de celui-ci, pour exquise qu'elle soit, sent le renfermé: elle a une odeur de cabinet de travail ou de salon, un parfum d'autrefois, de fleur desséchée: elle est dépaysée au grand air. Même ses paysages sont vus à travers des vitres: ils ont quelquefois la couleur, ils n'ont jamais la brise. La langue de Stevenson, moins pénétrante, est plus active, plus franchement vivante; elle a plus couru les grands chemins, elle est plus virile, plus saine. On sent qu'elle aurait pu devenir un instrument d'action, tandis que celle de M. France, féminine et comme lassée, n'a foulé que des tapis; elle est sans force et plie, quand elle s'emploie à autre chose qu'à l'art; elle peut toucher à tout, elle ne peut rien soulever.

C'est en France que Stevenson a accompli ses principaux voyages. Sans parler de ses fraîches et riantes pages sur la forêt de Fontainebleau, les _Travels with a Donkey_ ont été faits dans les Cévennes, et _An Inland Voyage_, au fil de l'Oise. Stevenson a pénétré ainsi dans la véritable vie française. Il la comprend et il l'aime; et s'il n'en fait pas une étude formelle, il la touche sans cesse en passant. Il est, avec Hamerton et Miss Matilda Betham-Edwards, (je ne parle pas du livre de Bodley qui est une enquête sociale), un des auteurs anglais qui ont fait amitié avec l'âme de ce pays, et tenté de la faire connaître à leurs compatriotes. Travail méritoire! Car si les Anglais sont vraisemblablement le peuple le mieux informé sur les autres, ils sont peut-être aussi celui qui comprend le moins les autres. Ils vivent, surtout en ce qui nous concerne, dans un chaos de préjugés héréditaires, de renseignements minuscules, d'ignorances capitales rendues plus dangereuses par une surabondance de détails futiles, dans un clapotis de menus faits, ou radicalement faux, ou déformés par le besoin d'effet, de grossissement et d'importance dont sont atteints, par détérioration professionnelle, les correspondants de leurs journaux. Dans tout cela roulent, plus souvent qu'il ne conviendrait, des mensonges ou des calomnies dont on ne comprend pas qu'ils sortent, sans être écrasés, d'entre les mains d'hommes qui passent pour avoir de l'honneur. Qu'on imagine cette étrange et incohérente matière, entretenue et exploitée par les desseins des hommes politiques, ressassée et exagérée par une hypocrisie à base ethnique et protestante, amplifiée et renouvelée pour fournir, par contraste, une pâture presque quotidienne à l'amour-propre national; qu'on imagine en outre ces déformations et ces grossissements répercutés incessamment par une presse formidable, et on aura une idée de ce que peut devenir, dans des moments d'excitation, le jugement du peuple anglais sur la France. C'est pourquoi nous devons de la reconnaissance aux hommes comme Stevenson, qui prennent la peine de nous connaître, vivent cordialement avec nous, et, se tournant vers leurs compatriotes, avec un sourire et un léger haussement d'épaules, rétablissent les proportions et remettent les choses au point.

Ces carnets de voyage sont des livres dont nous pouvons tirer plusieurs genres de profit. Outre que l'agrément et la belle humeur dont ils sont pleins, et leur irrésistible attrait de promenade intellectuelle sont en soi des choses agréables, ils nous apprennent à nous mieux connaître et à nous voir sous un angle qui est en dehors de nous. Une remarque nouvelle, comme un étranger en fait, nous ouvre parfois les yeux sur des parties inaperçues de nous-mêmes et pénètre dans l'ombre paisible des habitudes. Mais surtout il y a, dans ces pages, un sens si joyeux et si sain de la vie en plein air, un goût si vivant, si frais, des charmes de la nature, un regard si habile à les saisir et à discerner le caractère des sites, un chant si allègre de liberté, qu'elles communiquent leur esprit à ceux qui les lisent. On a envie de grand air, on rêve de voyages sur les rivières ou les grands chemins. Je sais des hommes pour qui les livres de Topffer ont été le premier attrait qui les a conduits en Suisse. Ils lui doivent ce qu'ils ont acquis, dans leurs courses sur les montagnes, de santé, d'entraînement et de hautes impressions. Les livres de Robert Louis Stevenson ont la même vertu qu'ils s'appliquent à des paysages plus voisins de nous, où le décor est plus familier et où l'homme fournit davantage. S'ils inspiraient à quelques-uns de leurs jeunes lecteurs français le désir, si aisément réalisable et à si peu de frais, de voyager à pied, ils seraient rien que par cela une bonne semence. Espérons qu'elle tombera sur quelques pierres qui aimeront à rouler.

M. Lemaire, qui est professeur au lycée de Valenciennes, a choisi avec raison _An Inland Voyage_, dont les paysages appartiennent à notre région et sont familiers à beaucoup de ceux qui le liront. Il l'a traduit avec beaucoup de conscience et une constante préoccupation d'exactitude. Peut-être ce souci méticuleux lui fait-il perdre parfois un peu du mouvement, de l'allure aisée de l'original. C'est un défaut _on the right side._ Il a su mener à bien une tâche très délicate. Je ne veux pas le féliciter d'avoir si utilement employé ses loisirs de professeur. Il en a été récompensé, chemin faisant, par l'intérêt de son travail, le plaisir de vivre avec un charmant et sympathique esprit, et le profit de lutter contre cette langue qui, par sa souplesse, est une adversaire redoutable. Je désire plutôt le féliciter de la persévérance avec laquelle, ayant fait ce travail, il a su, malgré l'apathie des éditeurs et la routine des revues, arriver à le produire. J'imagine que cela a dû lui demander plus de peine que sa traduction elle-même. J'espère, et c'est, je crois, sa seule ambition qu'il ne lui en coûtera que son temps. Dans l'Université on trouve que c'est là un encouragement suffisant: le travail se paye par lui-même.

Des tentatives comme celles de M. Lemaire sont le symptôme d'un important progrès accompli dans notre pays. Il ne faut pas être très âgé pour se rappeler dans quel état informe et rudimentaire étaient chez nous la connaissance et l'enseignement des langues vivantes. Par un effort efficace parce qu'il a été continu, les chaires des lycées et de la plupart des collèges ont été graduellement occupées par des hommes qui possèdent à fond la langue qu'ils enseignent. Ils ont tous fait un ou deux ans de séjour dans le pays où on la parle, ils en connaissent la littérature et les mœurs. La majeure partie d'entre eux en reçoit des journaux et des livres; ils continuent à s'intéresser aux œuvres et aux hommes qui y surgissent, aux évènements qui s'y succèdent, aux tentatives sociales ou politiques qui s'y produisent. Leur esprit s'est ouvert à voir autre chose que notre mesquine vie étriquée en d'étroits règlements: ils savent que, dans d'autres conditions, des peuples agissent et prospèrent. Ils parlent de ces choses; leurs conversations sont aussi utiles que leur enseignement; ils sont, à certaines heures, des professeurs, et, à d'autres, les témoins et les avocats de ce qui se fait au-delà de nos frontières. Leur influence sociale peut compléter leurs services professionnels. Si nos directeurs de Revues et de Magazines étaient plus entreprenants et plus avisés, ils trouveraient là une armée de collaborateurs très capables de tenir la France au courant de ce qui se passe au dehors. C'est assurément un grand progrès et un précieux élément infusé dans notre vitalité intellectuelle. Encore quelques années de persévérance et il ne se trouvera plus une seule petite ville, un trou perdu, où ne se rencontre au moins un homme qui soit un centre de culture étrangère, un intermédiaire de comparaisons avec le dehors. Ce seront autant de mèches de mine dans le bloc de notre ignorance et de notre routine; ils pourront contribuer à le disloquer. Par là l'Université aura rendu au pays un de ces profonds services de nutrition silencieuse, qui, heureusement, se poursuivent sous les fièvres, les incohérences et les crises hystériques de la surface.

AUG. ANGELLIER.

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Mettre une préface à un si petit livre, c'est, j'en ai bien peur, pécher contre la règle des proportions. Mais, il est au-dessus des forces d'un auteur de résister au plaisir de faire une préface, car c'est la récompense de ses travaux. La première pierre une fois posée, l'architecte apparaît avec ses plans et se pavane, une heure durant, aux yeux du public. L'auteur ne fait pas autre chose dans sa préface. Il se peut qu'il n'ait pas un mot à dire; toutefois il doit se montrer un instant dans le portique, le chapeau à la main, et dans une attitude polie.

Il vaut mieux, en telle circonstance, s'en tenir adroitement à un état intermédiaire entre l'humilité et la supériorité; comme si le livre était l'œuvre de quelque autre personne et que vous n'ayez fait que le parcourir et insérer ce qu'il a de bon. Mais, pour moi, je n'ai pas encore atteint à cette perfection. Je suis encore incapable de dissimuler la chaleur de mes sentiments envers le lecteur; et, si je le rencontre sur le seuil, c'est pour l'inviter à entrer avec une cordialité toute campagnarde.

A vrai dire, je n'eus pas plus tôt fini de lire les épreuves de ce petit livre que je me sentis en proie à une appréhension désespérante.

Il me vint à l'esprit qu'il se pourrait que je ne fusse pas seulement le premier à lire ces pages, mais aussi le dernier; qu'il se pourrait que j'eusse vainement fait œuvre de pionnier dans cette étendue de pays si riant, sans trouver une âme pour suivre mes pas. A force d'y songer, je ressentis pour cette idée une aversion, qui dégénéra en une sorte de terreur panique, et je me lançai dans cette préface, qui n'est rien de plus qu'un avertissement au lecteur.

Que dirai-je en faveur de mon livre? Caleb et Josué rapportèrent de Palestine une formidable grappe de raisin. Hélas! mon livre ne produit rien d'aussi nutritif; et, d'ailleurs, nous vivons dans un siècle, où l'on préfère une définition à n'importe quelle quantité de fruits.

Je me demande si une négation n'aurait pas quelque chose de séduisant? car, au point de vue négatif, je me flatte que ce volume a un certain cachet. Bien qu'il contienne beaucoup plus de deux cents pages, je n'y ai pas fait remarquer une seule fois que l'univers de Dieu n'a pas de but, et je n'y donne pas non plus une seule fois à entendre que j'en eusse pu créer un meilleur. Je ne sais réellement pas où j'ai pu avoir la tête. J'avais apparemment oublié tout ce qu'il y a de glorieux à être homme. C'est une omission qui enlève à ce livre toute importance philosophique; mais, j'ai l'espoir que son excentricité pourra plaire dans les sociétés frivoles.

A l'ami qui m'accompagna, je dois déjà beaucoup de remercîments; je voudrais bien, certes, ne lui devoir rien d'autre; mais, en ce moment, je me sens pour lui une tendresse presque exagérée. Lui, au moins, me lira, ne serait-ce que pour refaire en esprit ses propres voyages en suivant les miens.

R. L. S.

DEDICACE

A SIR WALTER GRINDLAY SIMPSON, BARONET

Mon cher Cigarette,

C'est assez pour vous d'avoir participé si généreusement aux pluies et aux portages de notre voyage; d'avoir pagayé si laborieusement, pour rattraper l'Aréthuse, abandonnée sur l'Oise grossie; d'avoir, dès lors, piloté une vraie épave humaine jusqu'à Origny-Sainte-Benoîte et jusqu'à un souper si ardemment désiré. C'est peut-être plus qu'assez, comme vous vous en êtes plaint une fois quelque peu piteusement, que je vous aie prêté tous les torts et que je me sois attribué toutes les réflexions convenables. Je ne pouvais pas, décemment, vous exposer à partager le désagrément d'un autre et plus notoire naufrage. Mais à présent, que notre voyage va paraître en une édition à bon marché, ce péril, espérons-le, n'existe plus, et il m'est loisible de mettre votre nom sur le pavillon.

Mais, je ne puis m'arrêter avant de m'être lamenté sur le sort de nos deux bateaux. Ce ne fut pas, sir, un jour fortuné que celui où nous projetâmes l'achat d'une péniche; il ne fut pas heureux, le jour où nous fîmes part de notre rêve au plus espérant des rêveurs. A vrai dire, tout sembla nous sourire un moment. Nous nous procurâmes la péniche, nous la baptisâmes «_les Onze mille Vierges de Cologne_», et elle demeura pendant quelques mois l'admiration de tous les admirateurs, dans les eaux d'une charmante rivière et sous les murs d'une vieille ville.

M. Mattras, le charpentier émérite de Moret, avait concentré sur elle toute la diligence de ses ouvriers rivalisant d'ardeur; et vous n'aurez pas oublié la quantité de champagne doux consommé à l'auberge, au bout du pont, pour donner du zèle aux ouvriers et activer le travail. Quant à la question pécuniaire, je préfère ne pas m'y arrêter. Notre péniche «_les Onze mille Vierges de Cologne_» pourrit dans la rivière où elle avait été embellie. Elle ne sentit pas l'impulsion de la brise; on n'y attela jamais le patient cheval de trait. Et, lorsqu'enfin le charpentier indigné de Moret la vendit, on vendit en même temps l'Aréthuse et la Cigarette, nos deux «canoës», l'un de cèdre, l'autre, comme nous le sentions si rudement dans les portages, de solide chêne anglais. A présent, ces bateaux historiques portent les trois couleurs et sont connus sous des noms nouveaux et étrangers.

R. L. S.

D'ANVERS A BOOM

Nous produisîmes une grande agitation dans les docks d'Anvers. Un arrimeur et un groupe de portefaix des docks enlevèrent nos deux «canoës» et coururent à l'embarcadère. Derrière eux venait une foule d'enfants, poussant des hourras. La Cigarette partit au milieu d'un clapotis de petites vagues qui se brisaient. L'instant d'après, l'Aréthuse la suivait. Un vapeur descendait le fleuve; des hommes, sur le tambour, crièrent de rauques avertissements, l'arrimeur et ses portefaix, sur le quai, nous braillaient de prendre garde. Mais, en quelques coups de pagaie, les canoës étaient hors d'atteinte au milieu de l'Escaut, et nous laissions derrière nous tous les vapeurs, et les arrimeurs et les autres vanités du rivage.

Le soleil brillait d'un vif éclat; la marée faisait gaillardement ses quatre milles à l'heure; le vent soufflait régulièrement avec, de temps en temps, des rafales. Pour ma part, je n'avais jamais été de ma vie à la voile dans un canoë, et ma première expérience, au beau milieu de ce large fleuve, ne se faisait pas sans me causer quelque appréhension. Qu'arriverait-il à la première bouffée de vent qui gonflerait ma petite voile? A mon avis, on courait presque autant de risques à tenter ainsi l'inconnu, qu'à publier un premier livre, ou à se marier. Toutefois, ma perplexité ne fut pas de longue durée, et vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'au bout de cinq minutes, j'avais fixé ma voile.

Cette circonstance, je le reconnais, ne fut pas sans me frapper quelque peu. Naturellement, comme le reste de mes semblables, j'avais toujours fixé la toile dans un bateau à voiles; mais, dans une embarcation aussi petite et aussi peu stable qu'un canoë, et avec ces rafales qui s'abattaient sur nous, je ne m'attendais guère à pouvoir agir d'après les mêmes principes; et ce fait m'inspira quelques réflexions pleines de mépris sur le cas que nous faisons de la vie. On est à coup sûr, plus à l'aise pour fumer quand la voile est attachée; mais il ne m'était jamais arrivé de mettre une bonne pipe de tabac en balance avec un péril évident, et de courir le risque de propos délibéré en choisissant la bonne pipe de tabac. C'est un lieu commun que nous ne pouvons répondre de nous-mêmes, avant d'avoir été mis à l'épreuve; mais il est moins commun et, à coup sûr, plus consolant, de penser que nous nous trouvons habituellement beaucoup plus braves et beaucoup meilleurs que nous ne croyions. Tout le monde, à mon avis, en a fait l'expérience: mais la crainte de nous démentir plus tard nous empêche de trompeter bien loin ce sentiment réconfortant. Bien sincèrement je voudrais, car cela m'eût épargné beaucoup de peine, je voudrais, qu'il se fût trouvé quelqu'un pour me faire envisager la vie avec courage, quand j'étais jeune, pour me dire combien les dangers sont plus effrayants, quand on les voit de loin; pour me montrer que ce qu'il y a de viril dans le cœur d'un homme ne se laisse pas étouffer et l'abandonne rarement, je dirai même jamais, à l'heure du danger. Mais nous sommes tous très forts pour jouer de la flûte sentimentale en littérature: et il n'y aura pas un homme parmi nous pour aller en tête de la colonne faire retentir les sons grisants du tambour.

Il faisait bon sur le fleuve. Un ou deux chalands passaient, chargés de foin. Des roseaux et des saules bordaient le cours d'eau: des bestiaux et de vénérables chevaux gris montraient leurs têtes placides par dessus le talus du rivage. Çà et là, un coquet village, parmi les arbres, avec un bruyant chantier de construction de bateaux: çà et là, une villa, au milieu d'une pelouse. Le vent nous favorisa pour remonter l'Escaut, puis le Rupel: et nous allions bon train, quand nous commençâmes à voir les briqueteries de Boom, qui s'étendent très loin sur la rive droite du fleuve. La rive gauche était toujours verte et champêtre, avec des allées d'arbres, le long de la digue, et, çà et là, un escalier pour desservir un bac, où l'on pouvait voir, tantôt une femme assise, les coudes sur les genoux, tantôt un vieux monsieur avec des lunettes d'argent et un bâton. Mais Boom et ses briqueteries devenaient à chaque instant, plus enfumées et plus sales; et bientôt, une grande église, avec une horloge, et un pont de bois, jeté sur le fleuve, indiquèrent le quartier central de la ville.

Boom n'a rien d'agréable et n'est remarquable qu'en un seul point: la plupart des habitants ont la ferme conviction qu'ils savent parler anglais: ce que d'ailleurs, l'expérience ne justifie pas. Ceci jeta une sorte de brume sur notre conversation. Quant à l'hôtel de la navigation, c'est, je crois, ce qu'il y a de pire dans l'endroit. Il possède deux salles, dont il est très fier, toutes deux parsemées de sable; la première donnant sur la rue, avec un comptoir à une extrémité; la seconde, plus froide et plus sombre, avec, pour tout ornement, une cage sans oiseau et un tronc tricolore où recevoir des souscriptions. Nous trouvâmes moyen de dîner dans cette seconde pièce, en compagnie de trois ingénieurs stagiaires peu expansifs et d'un commis-voyageur silencieux. La nourriture, comme il arrive d'ordinaire en Belgique, était en cette occasion d'un caractère indéfinissable. En vérité, je n'ai jamais été capable de découvrir quoi que ce fût qui ressemblât à un repas chez cet aimable peuple. Les Belges semblent becqueter leurs aliments, ils ont l'air de jouer avec les mets tout le long du jour en amateurs; ils essayent d'imiter les Français; ils font, en réalité, comme les Allemands; et à la rigueur, l'on peut dire qu'ils ont un genre intermédiaire.

Nettoyée et garnie de ses accessoires, la cage vide ne portait d'autre trace du favori qui y sifflait jadis, que l'écartement de deux barreaux, entre lesquels on mettait un morceau de sucre. Cette cage évoquait ainsi une sorte de gaieté de cimetière. Pas plus à nous qu'au commis-voyageur les ingénieurs ne daignaient adresser la parole: mais ils échangeaient entre eux quelques mots à voix basse et nous dévisageaient à la lumière du gaz avec leurs lunettes. Car, bien qu'ils fussent de beaux garçons, ils portaient tous des besicles.