A fond de cale

Chapter 9

Chapter 93,967 wordsPublic domain

Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc, j'en tâtai la surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de côté faisait saillie; j'enfonçai mon couteau entre cette planche et la voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas, en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher les pointes. Je n'avais pas renouvelé mon premier effort que la planche s'écartait déjà de celle où elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse violente avait préparé la besogne. Toujours est-il que le haut de cette planche ne tenait plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai mon couteau, je saisis la planche à deux mains et la tirai tant que je pus. Les planches grincèrent en s'arrachant, le bois éclata où elles me résistèrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent éveilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance, s'échappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher.

Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je suspendis mon travail, et cherchant à mes pieds, j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le contact me fit pousser un cri de joie.

On se rappelle que j'avais acquis au toucher la délicatesse d'un aveugle; mais alors même que ce sens eût été chez moi plus obtus que chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé. Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient bien deux biscuits.

CHAPITRE XXVII.

Une pipe d'eau-de-vie.

Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le fond d'une assiette, d'une épaisseur d'un centimètre et demi; ronds et lisses, agréables au toucher et d'une belle couleur brune. J'en connaissais la nuance, car je le sentais avec les doigts, c'étaient de vrais biscuits de mer, biscuits de matelots, comme on les nomme pour les distinguer des biscuits blancs du capitaine qui sont à mon avis bien moins bons et bien moins nourrissants.

Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien mangé qui me fît autant de plaisir. Un second, un troisième, un quatrième furent engloutis; peut-être le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais trop faim pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas dont j'ai gardé le meilleur souvenir.

À la jouissance qu'on éprouve à manger quand on a faim, et Dieu sait comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma découverte; plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à l'heure m'était bien et dûment épargnée; la Providence m'avait sauvé la vie. Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville qui pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr.

Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de biscuits, je peux supporter ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand même il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette idée par l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes.

Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonçai les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de délices qu'un avare plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper, d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les tirer de la caisse, de les y remettre, de les placer avec ordre pour les déranger de nouveau et les replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps à se calmer.

Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on échappe à la mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances imprévues, de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont point de dénoûment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en nous est inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tête, ou bien être foudroyés par la joie.

Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu après l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'étais fou.

Je ne sais pas combien de temps auraient duré mes transports sans un fait qui les calma tout à coup en me forçant à réfléchir: l'eau s'échappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché de l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches, et sans doute elle coulait depuis la dernière fois que j'avais bu, car je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était possible que je l'eusse oublié dans mon ivresse, et la perte devait être considérable.

Une heure avant je m'en serais moins inquiété; j'aurais toujours eu plus d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais à vivre; mais à présent c'était une chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs mois enfermé près de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'était indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on fût au port? Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais cru sorti, et ne serais préservé de la faim que pour subir une mort plus douloureuse.

J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le chiffon; et dès que celui-ci fut à sa place je me mis en devoir de le remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.

Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapté à l'ouverture qu'il devait clore.

Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau qu'il m'avait donné.

Mais combien du précieux liquide avais-je perdu?

Je me reprochais amèrement ma négligence, et je regrettais d'avoir percé la futaille aussi bas. C'était cependant une mesure de précaution; d'ailleurs à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre pensée que de boire le plus tôt possible.

Il était encore bien heureux que je me fusse aperçu de la fuite de l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en serait pas resté pour une semaine.

Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que l'avais faite. Il me fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau à différents endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne me permirent pas déjuger avec exactitude de la différence des sons. Je crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me causaient une anxiété pénible. Heureusement que l'ouverture de la futaille n'était pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer, et à cette époque il n'était guère plus gros qu'une plume de cygne. Il fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât par un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler quand j'avais bu la dernière fois. Il ne me semblait pas qu'il y eût longtemps; mais dans l'état d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais alors je n'étais pas à même d'apprécier la durée des heures, et j'échouai dans mes calculs.

Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers, tous les préposés aux caves des docks savent reconnaître la quantité de liquide renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à la jauge; seulement j'ignorais leur procédé.

Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir, qu'enfermée dans un tube, l'eau remonte toujours à une hauteur égale à celle d'où elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché à l'ouverture de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où cette dernière était pleine.

Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune espèce, et ne m'arrêta pas davantage à ce procédé.

Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en vint une autre d'une exécution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout d'abord. C'était de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle ne l'était déjà, puis successivement jusqu'à l'endroit où l'eau cesserait de couler. Je saurais alors à quoi m'en tenir. Si je commençais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec une cheville, et ainsi des autres.

Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en étais pas fâché; le travail fait passer le temps, et une fois occupé, je songerais moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.

Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre en perce la futaille qui se trouvait au bout de ma cabine. Si par hasard elle était remplie d'eau, je n'avais plus besoin de m'inquiéter; j'en aurais suffisamment pour faire le tour du monde.

Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en question et me mis à l'oeuvre. J'étais moins surexcité que la première fois, le résultat n'ayant pas la même importance, et pourtant la déception que j'éprouvai fut bien vive lorsque la douelle, percée d'outre en outre, laissa échapper un jet d'eau-de-vie à la place de l'eau pure que j'avais espérée.

Il fallut revenir à mon premier dessein, reconnaître où en était ma provision d'eau, maintenant ma seule ressource.

Attaquant le chêne près du milieu de la futaille, je procédai comme je l'avais fait pour l'ouverture précédente, et après un travail d'une heure je sentis la mince pellicule de bois céder sous la pointe de mon couteau. Mon coeur battit bien fort: si le danger de mourir de soif n'était plus immédiat comme il l'avait été, il n'en existait pas moins, et je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet humide me couler sur les doigts. Je m'empressai de clore cette ouverture et d'en pratiquer une autre à la douelle supérieure.

Le bois ne fut ni moins résistant, ni moins épais, mais j'eus la récompense de mes efforts en me sentant mouillé par l'eau qui sortait de la futaille.

Une troisième douelle fut traversée, j'obtins le même résultat. Une quatrième, et cette fois l'eau ne vint pas; cela n'avait rien de surprenant; j'étais presqu'à l'extrémité de la barrique; mais j'avais trouvé le liquide à l'avant dernière ouverture, et la futaille était encore pleine aux trois quarts. Dieu soit loué! j'en avais pour plusieurs mois avant de souffrir de la soif.

Enchanté de ma découverte, j'allai m'asseoir et dégustai un nouveau biscuit avec autant de délices que si j'avais mangé de la soupe à la tortue et de la venaison à la table du lord maire.

CHAPITRE XXVIII.

Rations.

Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une tranquillité parfaite. L'expectative d'être enfermé pendant six mois aurait été fort pénible en toute autre circonstance; mais après la crainte de la mort, crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon emprisonnement ne me paraissait plus rien, et je résolus de le supporter avec une entière résignation.

J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était pas probable que j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour un captif, bien long à passer, même dans une chambre où pénètre la lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où l'on mange des repas bien préparés, où l'on voit chaque jour quelque figure humaine, où l'on entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, où soi-même on a l'occasion d'échanger quelques mots avec l'individu qui vous garde.

Mais six mois dans un espace où je ne pouvais ni me redresser ni m'allonger entièrement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans l'obscurité la plus profonde, respirant un air fétide, couché sur la planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste régime, suffisant bien juste à l'homme pour l'empêcher de mourir; six mois sans la plus légère distraction, n'entendant rien que les craquements continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient certes point une perspective agréable.

Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais trop heureux de ne pas mourir pour me préoccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse réclusion.

J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance qu'elle m'inspirait. Non pas que cette quiétude allât jusqu'à me faire oublier d'être prévoyant; j'en revenais toujours à la question des vivres: il était nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin; j'en savais la nature, mais non la quantité, et je repris mes calculs, afin d'être certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.

Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse de biscuits était inépuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais après un instant de réflexion, j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une quantité d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide par une perte continue, quelque légère que soit cette déperdition constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents jours.

Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma confiance. Pourquoi ne pas mettre un terme à mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je suis menacé de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence indique, et me rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris plus tard au dépourvu.

Quand je me rappelle le passé, je suis surpris de la raison que j'avais alors pour mon âge. On ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui éveille l'instinct de conservation, et qui fait appel à toutes ses facultés.

Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire une période de cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas même abstraction du temps qui s'était écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire était sorti du port. Cela devait suffire, et au delà, pour que le vaisseau fût arrivé au Pérou; mais en étais-je bien sûr?

On compte six mois pour faire la route que nous avions à franchir; était-ce la durée moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui fût assigné? Cela pouvait être celui d'une traversée rapide. J'étais, à cet égard, d'une ignorance complète.

Nous pouvions avoir un calme plat dans la région des tropiques, des tempêtes dans le voisinage du cap Horn, où les vents sont pleins de violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la marche du navire et prolonger le voyage bien au delà des six mois.

C'est avec cette appréhension que je procédai à mon enquête. Il était bien simple de savoir quelles étaient mes ressources nutritives; je n'avais qu'à compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y eût pas de quoi engraisser sous ce régime. À la rigueur, un par jour m'aurait soutenu, et je me promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais pas même eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je pouvais en juger, était de quatre-vingt-dix centimètres de long, soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait quinze en diamètre, ce qui aurait donné trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le contenu de la caisse.

Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était un jeu que de les compter un à un. Je les tirai de la boîte pour les y ranger de nouveau, et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit, dont je connaissais l'emploi.

Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre biscuits; ôtez les huit que j'avais mangés, il en restait encore trois cent soixante-seize, qui, divisés par deux pour chaque ration quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours. C'était un peu plus de six mois; mais dans la crainte où j'étais que le voyage ne durât plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer la ration que je m'étais allouée d'abord.

Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrière celle que j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette; je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au contraire, la chose était probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se préoccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et de leur volume; d'où il résulte que les choses les plus disparates sont juxtaposées, d'après la dimension de la caisse, de la barrique ou du ballot qui les renferme. Il était donc possible de rencontrer deux caisses de biscuits à côté l'une de l'autre.

Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait complétement l'ouverture par laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus était impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser par-dessous.

«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée subite, je vais passer à travers.»

Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche que j'avais arrachée, et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur de la caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou, m'assurer de ce qu'il y avait derrière.

Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un peu l'entrée du colis, de manière à y travailler plus à l'aise, et j'attaquai la planche qui était en face de moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu de résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus une autre idée. Je venais de découvrir que le fond était simplement fixé aux parois avec des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui pouvaient m'en servir. Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de pied, que bientôt l'une des planches du fond se détacha et alla se heurter contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus loin.

Je me retournai bien vite pour examiner mon succès. Les pointes étaient arrachées, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait pas de sentir ce qui se trouvait derrière elle.

Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à la pousser un peu de côté, puis à la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y passer la main.

C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts, une caisse d'emballage pareille à celle que j'avais brisée; mais rien ne m'en faisait pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le fond détaché dans une position horizontale, de manière qu'il ne me fît plus obstacle. Il y avait à peine cinq centimètres d'une caisse à l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer une brèche.

Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière laineuse, des couvertures ou du drap tellement comprimé, qu'il offrait à la main la résistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je n'avais plus qu'à me contenter de la première caisse, et à diminuer mes rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim.

CHAPITRE XXIX.

Jaugeage du tonneau.

Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération indispensable, car j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient la moitié de ma cabine et m'empêchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les remettre avec soin, tels que le fournisseur les y avait placés; lorsque j'eus compté mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais fait disparaître.

J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins quant au solide. Je résolus de ne jamais dépasser ma ration (deux biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim. Cette disposition économique, si toutefois je l'observais avec fidélité, rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au delà des six mois du voyage ordinaire.

Il n'était pas moins indispensable de régler ma portion d'eau quotidienne; mais il restait toujours à établir la quantité contenue dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de parts de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne tonne de vin ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais, car, sur les navires de cette espèce, c'est en général ce qui sert à embarquer la provision d'eau pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle avait contenu jadis, il m'aurait été facile de faire mon calcul, et d'une façon exacte: je possédais sur le bout du doigt ma table des liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups de férule, que j'avais fini par la répéter d'un bout à l'autre sans me tromper d'un gallon[11]. Pipes, tonneaux, pièces et futailles, barils de liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifiés par leur contenu. Était-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du malaga, du ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût été alors une belle et bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait être le bouquet du madère, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était du porto, mieux encore du whisky d'Écosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne m'y serais pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette saveur particulière que le whisky donne à l'eau, quelle que soit sa dose infinitésimale.

[11] 4 litres et demi.

Après tout, il était possible que je ne m'en fusse pas aperçu; j'avais tellement soif, que je n'avais pensé qu'à boire et à me désaltérer. J'ôtai le fausset et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait à dire lequel; et du madère au xérès, la différence (je parle de la dimension de la pipe) était trop grande pour baser mon calcul sur un soupçon que rien ne venait justifier. Il fallait chercher autre chose.

Heureusement qu'à l'école de mon village, notre bon magister avait joint quelques principes de géométrie à nos leçons d'arithmétique.

Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès scientifique.

Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre, le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base.

Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je voulais employer comme étalon.

Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé; mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces mesures?