Chapter 8
Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer dans un délai plus ou moins long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui étaient morts de soif après des tortures indicibles; j'essayai de me rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta. Comment supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'était au-dessus de mes forces, et je demandai à la mort de mettre un terme plus rapide à mes douleurs.
Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine cédé à cet accès de découragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes pensées, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses.
CHAPITRE XXIII.
Son plein de charme.
J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine, et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S, et je n'en étais pas moins courbaturé.
Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais la main.
Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez moi un revirement si prompt et si heureux.
Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille, par suite des ondulations du navire.
À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la crainte d'être le jouet d'une illusion.
La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue, toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive, j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la communiquer au fluide que renfermait le tonneau.
L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin récompensée: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le moindre doute, la futaille était pleine d'eau!
Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait rendre l'âme, se retrouve près du rivage.
La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur.
Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.
Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.
Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles; et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement fermée.
Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.
Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du chêne, qui m'opposait la résistance du roc.
C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge brûlante!
S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune espèce.
Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir.
J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je succombais, et qui me rendit toute mon activité.
CHAPITRE XXIV.
La barrique est mise en perce.
Étendu sur les planches de ma cellule, la tête reposant sur mon bras, je sentis quelque chose me blesser à la cuisse; était-ce un noeud du bois ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous les cas c'était un objet qui me faisait souffrir, et j'étendis la main pour l'éloigner. À ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher était parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma poche.
Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement; j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit et du fromage.
Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié.
Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion, j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me gênât plus, je me recouchai sur les planches.
Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la futaille et de me procurer de l'eau.
Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place à la joie la plus vive.
Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur; c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en servir pour arriver au but que je me proposais.
C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë, solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts, n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne.
Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau, c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts faits qu'il m'a permis d'accomplir.
Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin d'en attaquer le chêne.
Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions; vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine.
Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif; mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau; où trouver des aliments?
C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.
Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine, et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.
Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma bonne lame s'enfonça dans la douelle.
J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne pensais même pas à la lumière qui me manquait.
Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais j'avais la certitude que j'avançais dans mon oeuvre, et je n'en demandais pas davantage.
La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un redoublement de prudence.
Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation que j'avais faite.
Ma main trembla, mon coeur battit avec violence, ce fut un moment d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit: était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité.
Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.
Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon couteau; j'hésitais à faire la dernière entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir!
Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je poussai mon outil, et les dernières fibres du chêne cédèrent. Au même instant, un jet rapide et froid s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et se répandit sur ma manche.
Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le jet sortit avec force, et mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce n'était ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau fraîche et pure comme celle qui jaillit du rocher.
CHAPITRE XXV.
Le fausset.
Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en rassasier. À la fin cependant la quantité d'eau absorbée fut suffisante, et je ne sentis plus la soif.
Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la première libation ne me désaltéra qu'un instant; mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la barrique, et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement soulagé.
Il est impossible, même à l'imagination la plus puissante, de se figurer les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire une idée; qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels ont eu recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgré cette angoisse indicible, aussitôt qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec la rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit aussi vite guérie.
Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à mon supplice. Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée pleine de prudence.
Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt passé dans la douelle, et je cherchai un objet qui pût me servir de bouchon. Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit morceau de bois dont on pût faire une cheville, J'avais toujours mon index à la futaille, je n'osais pas l'en ôter, et cela paralysait mes recherches.
Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma poche; il s'émietta dès que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas été meilleur; c'était fort embarrassant.
Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de gros molleton, et en en déchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille.
À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau enlevait une pièce de mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement à travers mon tampon; mais c'était peu de chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me permît de trouver mieux, c'était tout ce que je demandais.
J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion, et je n'ai pas besoin d'ajouter que le désespoir en fut bientôt la conséquence. À quoi me servirait d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures de plus, c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir de faim, mes provisions étaient presque épuisées: deux biscuits et quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me restait. À la rigueur cela pouvait suffire pour un repas; mais après?... viendrait la faim, puis la faiblesse, le vertige, l'épuisement complet et la mort.
Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue tant que la soif m'avait dominé. À différents intervalles j'en avais bien eu le soupçon; mais les tortures présentes me faisaient oublier celles de l'avenir.
Une fois que les premières avaient été calmées, je compris que la faim ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de bien-être que j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours un peu de place à l'espérance, c'était l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou trois jours à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile à imaginer.
Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à moins que je n'eusse recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possédais une arme plus que suffisante pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui, dans les premiers instants de désespoir, m'aurait poussé immédiatement à cet acte de démence, était dissipé, et j'envisageais la situation avec une tranquillité d'esprit qui m'étonnait.
Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes: la faim, la soif et un coup de couteau pouvaient également terminer ma vie; la première était inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et j'examinai quel était celui qui devait me faire le moins souffrir.
Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange calcul; songez à la position où je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre idée que celle de la mort.
Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer la soif; je venais d'en subir les tortures, et je savais par expérience que de toutes les manières de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une à l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la préférence. Malheureusement j'étais dépourvu de tout principe religieux; à cette époque, je ne savais même pas que ce fût un crime d'attenter à ses jours, et cette considération n'entrait pour rien dans mes pensées; la seule chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit plus haut, de choisir le genre de mort qui devait être le moins pénible.
Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgré mon ignorance de païen, une voix intérieure me disait qu'il était coupable de se détruire, alors même que le supplice vous sauvait du supplice.
Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant tout mon courage, je pris la résolution d'attendre les événements, quelle que pût être la date que Dieu eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances.
CHAPITRE XXVI
Une caisse de biscuits.
Je pris non-seulement la résolution de ne pas me suicider, mais celle de vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant d'intervalles que la faim me le permettrait.
Le désir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'était pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par inanition; et si léger, si fugitif que fût cet espoir, il soutint mon courage et me rendit un peu de force.
Je ne saurais dire où je puisais cette confiance; mais quelques heures auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais assez pour me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait été favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, après m'avoir sauvé de la soif? Je ne voyais pas comment elle me délivrerait; mais la première chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le pressentiment que j'échapperais à la faim.
Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif était revenue; puis ayant rebouché la futaille, je m'assis à côté d'elle. Je ne songeais pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon espoir reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine, et j'attendis qu'elle voulût bien se manifester.
Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque chose de si affreux que le murmure intérieur dans lequel résidait ma force devint de plus en plus faible, et fut bientôt étouffé par le découragement. Il y avait à peu près douze heures que j'avais mangé ma première part de biscuit; j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la quantité d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon appétit.
Six heures après, la troisième portion avait disparu, et ma faim croissait toujours; à peine attendis-je vingt minutes pour finir mon biscuit. C'était ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas passé qu'il ne me restait plus rien. Que devenir? Je pensai à mes chaussures j'avais lu quelque part que des hommes s'étaient soutenus pendant quelque temps en mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou leurs selles. Le cuir, étant un produit animal, conserve quelques propriétés nutritives, même après avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines.
Comme je me baissais pour en défaire les cordons, je fus saisi par quelque chose de froid qui me tombait sur la tête; c'était un filet d'eau. Le chiffon que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé, et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon étonnement cessa dès que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt, je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouvée à tâtons, je la replaçai le mieux que je pus.
L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec terreur que si la chose se répétait pendant que je serais endormi, la futaille serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel moyen? Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une bûchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du coeur de chêne, recouvert de peinture, et sa dureté défia tous mes efforts. Avec de la persévérance j'y serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait être du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon.