A fond de cale

Chapter 7

Chapter 73,945 wordsPublic domain

Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à deux mains, je glissai jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne étoile voulut que je ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai belle; j'en fus quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale un peu plus tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout immédiatement, et après avoir grimpé sur des ballots et des caisses qui n'étaient pas encore à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse futaille, où je me blottis dans l'ombre.

CHAPITRE XIX.

Hourra! nous sommes partis!

À peine était-je accroupi derrière ma futaille que je tombai dans un profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas réveillé. On sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente n'avait guère mieux valu; car John et moi, nous étions partis de grand matin pour aller au marché. Puis la fatigue, surtout les émotions m'avaient complétement épuisé; bref, je dormais comme un sabot, excepté toutefois que je dormis bien plus longtemps.

On avait dû cependant faire assez de bruit pour réveiller un mort; les poulies avaient grincé, les hommes crié, les caisses et les tonneaux s'étaient heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais je n'avais rien entendu.

«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant. Je sentais que mon sommeil avait été de longue haleine, et j'aurais cru que nous étions au matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient de toute part. Lorsqu'après être descendu je m'étais caché derrière le tonneau, j'avais observé que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant je ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un four; il fallait que la nuit fût terriblement sombre.

Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots devait être dans son hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail.

Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tête. J'écoutai, il n'était pas besoin d'avoir l'ouïe fine pour en acquérir la certitude; on jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient tout le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses parvinrent à mon oreille, je crus distinguer des paroles qui ressemblaient à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé! enlève!» que les matelots chantaient en choeur. Il n'y avait plus à en douter, on finissait le chargement du navire.

Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage afin de pouvoir profiter du vent ou de la marée.

Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais à ce que le bruit cessât bientôt; mais les heures se succédaient sans amener la fin de ce tintamarre.

«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement pressés! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû partir, et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne heure. Tant mieux pour moi; plus ils se dépêcheront, plus tôt je serai délivré de cette position détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché; cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà la faim me talonne.»

En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage, auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger pendant la nuit.

Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tête; loin de diminuer, le bruit augmentait. «Quelle rude besogne pour ces pauvres matelots! m'écriai-je; il est probable qu'ils auront double paye.»

Tout à coup les chants cessèrent; un profond silence régna sur le navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit.

«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant il va bientôt faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme eux: ce sera toujours autant de gagné.»

Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite cachette, où je dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me réveilla en sursaut.

«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se coucher, me dis-je à moi-même; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs hamacs, et les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire! Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi pendant que l'autre veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui viennent relever leurs camarades.»

Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'était impossible de me rendormir, et je continuai de prêter l'oreille.

Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus longue; les hommes continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se remettaient à l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.

Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais les minutes pour des heures. Mais j'avais alors un appétit féroce; car à trois reprises différentes j'étais tombé sur mes provisions avec une faim qui les avait épuisées.

Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit cessa complétement; j'écoutai, rien ne frappa mes oreilles, et je m'endormis au milieu du silence le plus complet.

Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le navire allait s'éloigner du port.

J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson, et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de fer de l'écubier.

Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée, le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce murmure annonçait que _l'Inca_ était en mouvement. Nous étions donc enfin partis!

CHAPITRE XX.

Mal de mer.

Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans l'extase.

Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une; ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.

Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes voeux le moment de la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais possédée, pour me procurer un verre d'eau.

La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive, et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs, n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.

Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une humiliation que je ne pouvais accepter.

En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur _l'Inca_, nous étions encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai.

J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la résolution de rester dans ma cachette.

Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux; sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en faisaient craquer le bordage.

J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»

Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence jusqu'à notre arrivée au Pérou.

Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine.

Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude; elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes. Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation, comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater, et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait mon agonie.

D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la poitrine.

L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de coeur finirent par être intolérables.

Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait de moi.

Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant sur le tonneau, qui m'aidait à me conduire, car je marchais à tâtons. Lorsque je fus au bout de la futaille, j'étendis la main pour retrouver l'issue par laquelle j'étais entré; mais elle me parut close. Je n'en pouvais croire mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse énorme fermait l'endroit par lequel je m'étais introduit, et le fermait tellement bien que je pouvais à peine fourrer le bout de mon petit doigt entre cette caisse et les ballots entassés qui la bloquaient de toute part.

J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'épaule, j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas même ébranlée.

Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec l'espoir de passer derrière la futaille et faire le tour de cette malheureuse caisse; nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille exactement pareille; une souris devait être obligée de s'aplatir pour se glisser entre ces deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement à la paroi du vaisseau.

Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me faufiler au-dessus de la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du tonneau et une grande poutre qui s'étendait en travers de la cale, c'est tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimètres, et si petit que je pusse être, il ne fallait pas songer à m'y introduire.

Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis la certitude d'être enfermé dans la cale au milieu des marchandises, emprisonné, muré par la cargaison tout entière.

CHAPITRE XXI.

Enseveli tout vivant!

Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait paru si longue. La lumière avait brillé, mais je n'en avais rien su; les matelots avaient travaillé pendant le jour, tandis que, plongé dans les ténèbres, je croyais qu'il était nuit. Il y avait sans doute plus de trente-six heures que je me trouvais à bord; voilà pourquoi j'avais eu faim, pourquoi ma soif était si ardente, et mon corps si douloureux.

Les instants de repos qui, au milieu du bruit continuel, me paraissaient revenir d'une façon méthodique, étaient les heures de repas; et le silence qui avait précédé notre départ, silence dont la prolongation m'avait frappé, était la deuxième nuit que je passais dans la cale.

J'y étais à peine installé que je m'étais endormi. C'était le soir. Il est probable que, le lendemain matin, je ne m'éveillai pas de bonne heure; et c'était pendant mon sommeil que les matelots, en arrangeant la cale, avaient rempli les vides qui m'avaient permis d'y entrer.

Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma situation. J'étais enfermé, je savais de plus que tous mes efforts pour m'ouvrir un passage seraient complétement inutiles; mais les hommes vigoureux qui avaient empilé toutes ces caisses pouvaient les remuer une seconde fois, et je n'avais qu'à les appeler pour qu'ils vinssent immédiatement.

J'étais loin, hélas! de penser que mes cris les plus forts ne pouvaient être entendus; j'ignorais que l'écoutille, par laquelle je m'étais introduit dans la cale, était maintenant couverte de ses panneaux, recouverts à leur tour d'une épaisse toile goudronnée, qui devait peut-être y rester jusqu'à la fin du voyage. Quand même l'écoutille n'eût pas été fermée, il y avait peu de chances pour que ma voix fût entendue; l'épaisseur de la cargaison l'aurait interceptée, ou elle aurait été couverte par le bruit des flots et par celui du vent.

Comme je vous le disais, mon inquiétude fut d'abord peu sérieuse; je ne me préoccupais que du temps plus ou moins long que j'aurais à passer avant d'avoir de l'eau, car ma soif était vive. Pour que je pusse sortir de la cale, il faudrait enlever les caisses qui se trouvaient au-dessus de moi; cela devait demander beaucoup de travail, et jusque-là je souffrirais énormément, car le besoin de boire devenait de plus en plus impérieux.

Ce n'est qu'après avoir crié de ma voix la plus aiguë, frappé sur les planches à coups redoublés, répété mes cris et mes coups mainte et mainte fois, sans recevoir de réponse, que je compris ma situation. Elle m'apparut dans toute son horreur: pas moyen de remonter sur le pont, aucun espoir d'être secouru; j'étais enseveli tout vivant sous les marchandises qui remplissaient la cale.

Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes forces, et ne m'arrêtai qu'au moment où ma gorge ne rendit plus aucun son. J'avais prêté l'oreille à différents intervalles, espérant toujours une réponse; mes cris éveillaient tous les échos de ma tombe; mais pas une voix ne répondait à la mienne.

J'avais entendu chanter les matelots pendant qu'ils levaient l'ancre; mais à présent tout était silencieux; le navire était immobile, les vagues restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les grosses voix de l'équipage n'arrivaient pas jusqu'à moi, comment pouvais-je espérer que mes cris d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne m'écoutaient pas?

C'était impossible; on ne pouvait pas m'entendre, et j'étais condamné à mort, condamné sans appel.

J'en avais la conviction, et aux souffrances du mal de mer succédait un affreux désespoir. Les douleurs physiques revinrent et, se joignant à la torture morale, produisirent une agonie que je ne saurais vous dépeindre. Je ne pus y résister; mes forces m'abandonnèrent, et je tombai, comme atteint de paralysie.

Malgré ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance; il me semblait que j'allais mourir, et je le désirais sincèrement. Puisque la mort est inévitable, pensais-je, il valait mieux qu'elle mît le plus tôt possible un terme à mes souffrances. Je suis persuadé que si je l'avais pu, j'aurais hâté ma dernière heure; mais j'étais trop faible pour me tuer, quand même j'aurais eu des armes à ma disposition. J'avais totalement oublié que j'en possédais une, tant il y avait de confusion dans mon esprit!

Vous êtes étonné d'apprendre que je désirais mourir; mais pour se faire une juste idée de l'étendue de mon désespoir, il faudrait avoir passé par la position où j'étais alors; et Dieu veuille qu'elle vous soit épargnée!

Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le désespoir ne suffit pas pour tuer l'homme; il est plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce bas monde.

Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins complétement insensible, et restai longtemps dans cet état voisin de la mort.

À la fin cependant, je repris connaissance; peu à peu je retrouvai une partie de mes forces. Chose étrange! la faim se faisait vivement sentir; car le mal de mer aiguise l'appétit d'une façon toute spéciale. Néanmoins, la soif me torturait davantage, et ma souffrance était d'autant plus vive que je ne voyais aucun moyen de la calmer. Il me restait un peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une fois; mais où trouver de l'eau pour éteindre le feu qui me desséchait les veines?

Il n'est pas nécessaire de vous rapporter les réflexions poignantes qui me venaient à l'esprit; qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme d'une douleur sans nom amena un délire dont j'eus un instant conscience, et qui, à mon grand soulagement, se termina par un profond sommeil.

Le corps épuisé perdit le sentiment de ses douleurs, et l'esprit oublia ses tourments.

CHAPITRE XXII.

Soif.

Cet instant de repos fut de bien courte durée, un cauchemar effroyable ne tarda pas à troubler mon sommeil, et me réveilla brusquement, pour me rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves.

Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais; mais il me suffit d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De chaque côté, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; à peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de ma cellule.

Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu ma position, fut de crier de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'énorme quantité de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tête, et je ne savais pas que toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées.

Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais devenu fou; mais les lueurs d'espérance qui, de temps en temps, suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment où il me fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le péril qui me menaçait.

Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perçants jusqu'à ce que la voix me fît défaut; et lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je retombai dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le sommeil m'avait trouvé. Néanmoins cet engourdissement qui s'était emparé de mon esprit laissait à la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'étais dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point d'exaspération, est peut-être le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pensé que le manque d'un peu d'eau pût vous causer des tortures aussi vives. En lisant que des naufragés ou des voyageurs égarés dans le désert étaient morts de soif, après une horrible agonie, j'avais toujours cru à l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, né dans un pays où l'on rencontre à chaque pas des sources et des ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je éprouvé cette sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce n'est pas une douleur, et l'espèce de malaise que l'on ressent alors est plus que compensé par la satisfaction que l'on éprouve en se désaltérant. Il est rare que ce besoin soit assez impérieux pour vous faire boire une eau marécageuse; la délicatesse de vos habitudes conserve toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier degré de la soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance où l'on est de trouver bientôt à boire. Mais perdez cette conviction rassurante, soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas même de fossé bourbeux; que vous êtes à cent kilomètres de la source la plus voisine, et la soif, que vous supportez facilement, prendra un nouveau caractère et sera des plus douloureuses.

Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps sans boire, et que je n'en eusse pas éprouvé la souffrance qui me torturait au moment dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilité de la satisfaire: c'est là ce qui était cause de mes angoisses.

Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'étaient pas complétement épuisées; mais quand mon appétit aurait été plus fort, j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'était arrivé lors de mon dernier repas; et ma gorge brûlante ne demandait qu'un peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la chose du monde la plus précieuse.

C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer, j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même elle eût été à ma portée, mais c'était le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et il ajoutait à mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant.