Chapter 6
Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où cinq ou six matelots entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans la cale au moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises, portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout barbouillés de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de travailleurs était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec un pantalon du même; je fus persuadé que c'était le capitaine, car je me figurais que le chef d'un aussi beau navire devait être un homme de grande taille et superbement vêtu.
Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obéissait pas toujours; les travailleurs se permettaient même d'émettre un avis contraire à celui du chef, et parfois les opinions étaient si différentes qu'on finissait par se disputer au sujet de ce qu'il y avait à faire.
Cela vous prouve que sur _l'Inca_ la discipline était peu observée, ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout cela faisait un bruit dont on n'a pas d'idée: j'en fus littéralement pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce qui se passait autour de moi.
Au bout de quelques instants l'énorme tonneau qu'il s'agissait de descendre ayant gagné le fond de la cale, et se trouvant mis en place, le bruit s'apaisa et les hommes se reposèrent. C'est alors que je fus aperçu par un matelot, qui s'écria en me regardant d'un air railleur:
«Ohé! petit épissoir[10], qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour qu'on t'embarque?
[10] Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que l'on veut _épisser_, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les torons qui les composent.
--Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son navire.»
C'était une allusion au petit schooner que je tenais à la main.
«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?» cria un troisième en regardant de mon côté.
Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards à la fois curieux et railleurs.
Déconcerté par cette réception peu bienveillante, je ne savais que dire pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme en vareuse qui, s'étant approché, me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.
Je lui répondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours qu'il était le chef du bâtiment, et que c'était à lui que je devais présenter ma requête.
«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous à lui demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la même chose, vous n'avez qu'à parler.»
J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait le capitaine et je crus pouvoir lui déclarer mes intentions.
«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant d'empêcher ma voix de trembler.
Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore plus fort maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses éclats de rire à ceux de tous les matelots.
«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à un camarade qui se trouvait à distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait être marin? Bonté divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long pour faire seulement un chevillot! un marin! Bonté du ciel!
--Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le camarade.
--Oh! que non, dit un troisième, pas plus que son père, je le garantirais bien; le fanfan leur a tiré la révérence. Tu les as plantés là, n'est-ce pas, jeune épinoche.
--Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu, retournez auprès de votre mère; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera bien de vous y tenir amarré pendant cinq ou six ans.»
Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire. Dans mon humiliation, et ne sachant que leur répondre:
«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je tout confus.
Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitôt d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie.
Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le même ton:
«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre père, et dites-lui de vous donner le fouet.
--Mon père est mort, répondis-je en baissant la tête.
--Pauvre petit diable! c'est tout de même un orphelin, dit un matelot d'une voix compatissante.
--Si vous n'avez pas de père, continua l'homme en vareuse, qui paraissait être une brute sans coeur, allez chez votre grand'mère, chez votre oncle ou chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un câble, et donner dix coups de corde; m'avez-vous entendu?»
Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans mot dire; j'avais gagné le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis un homme se diriger vers le navire que j'étais en train de quitter. Il portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je ne sais quoi m'annonça qu'il appartenait à la marine; son teint bruni par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard, dans la démarche, étaient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de mer; et il me vint à l'idée que ce devait être le capitaine.
J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur le pont de manière à montrer qu'il était le maître, et je l'entendis aussitôt donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait pas de réplique.
Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore la chance de réussir, et je le suivis sans hésiter vers le gaillard d'arrière, dont il avait pris le chemin.
En dépit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins à rejoindre le capitaine, et j'arrivai près de lui, juste au moment où il allait entrer dans sa cabine.
Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air étonné, et me demanda ce que je lui voulais.
Je lui adressai ma requête aussi brièvement que possible, et j'attendis avec émotion. Pour toute réponse il se mit à rire, appela un de ses hommes, et d'une voix qui n'avait rien de méchant:
«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules, et mettez-le sur le quai.»
Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et disparut à mes yeux.
Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du matelot, qui, après avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques pas et me déposa sur le pavé.
«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute bien Jack Waters: gare-toi de l'eau salée le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouchée de ta personne.»
Il s'arrêta et sembla réfléchir.
«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu n'as ni père, ni mère?
--Ni l'un ni l'autre, répondis-je.
--Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est égal, tu es un brave petit marmot; tu voudrais être marin, ça mérite quelque chose. Si j'étais capitaine, moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne le suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et tu auras peut-être grandi. En attendant, garde ça comme souvenir; à mon retour n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître; et qui sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te protége! Retourne au logis, comme un bon petit garçon, et n'en sors pas que tu ne sois un peu plus grand.»
En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau; puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai.
Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement machinal, je restai immobile à la place où m'avait quitté Jack Waters.
CHAPITRE XVII.
Pas assez grand.
Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu. Tous mes rêves s'étaient évanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'étais repoussé, chassé du navire où j'avais cru me faire admettre, et sur lequel j'avais fondé tant d'espérances.
Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'étais persuadé que tous les passants devinaient ma déconvenue; et les matelots, dont je voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient avoir une expression railleuse, qui mettait le comble à ma douleur. Je n'eus pas la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de l'endroit où il m'était imposé.
D'énormes caisses, des futailles, des ballots de marchandises étaient rassemblés sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand pour qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces étroits passages qui m'offraient un asile, et j'y fus caché à tous les gens du port, qui, de leur coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on éprouve au sortir du péril, tant il est agréable d'échapper au ridicule, alors même qu'on est certain de ne pas l'avoir mérité.
Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une assez petite pour me servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes tristes réflexions.
Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à la marine, retourner à la ferme, et vivre chez mon oncle?
C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre, le plus sage, surtout le plus naturel. Peut-être avez-vous raison; mais si la pensée en vint à mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement sur ma conduite.
«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je en moi-même; ils ne m'ont pas abattu; je suis entré dans la voie que je veux suivre, et j'irai jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre sur _l'Inca_, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un soit enchanté de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle tentative avant de renoncer à mes projets.
«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue. Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services? je travaillerais de si bon coeur! Peut-être n'ai-je pas la taille nécessaire? Les autres m'ont comparé à un épissoir, à un chevillot; je ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette comparaison injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand pour être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais un mousse! la chose est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être moins petits. Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mètre pour le savoir au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré avant de quitter la ferme.»
Le cours de mes pensées fut interrompu en ce moment par la vue de quelques chiffres grossièrement tracés à la craie sur l'une des caisses voisines. Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris qu'ils se rapportaient à la longueur de la caisse. Peut-être le charpentier les avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-être pour l'instruction des matelots qui devaient charger le navire.
Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de connaître ma taille à deux centimètres près, et voici de quelle façon: je me couchai par terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des extrémités de la caisse, je m'étendis de tout mon long, et je posai ma main à l'endroit où atteignait le dessus de ma tête. Hélas! il n'arrivait pas à l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il s'en fallait d'au moins cinq centimètres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette caisse. J'avais donc à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour un garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette découverte.
Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment bien loin de me croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui, à douze ans, ne s'imagine pas qu'il est bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était pas étonnant que Jacques Waters m'eût appelé marmouset, et ses camarades épissoir et chevillot.
Le découragement s'était emparé de mon âme; pouvais-je, en bonne conscience, renouveler mes démarches? Quel est le capitaine qui voudrait m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui eût un mètre quinze. À vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions, à bord des schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y avait donc plus d'espérance, et rien autre chose à faire que de rentrer au logis.
Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de réfléchir à ce parti désespéré. J'ai toujours eu l'esprit inventif, même dès ma plus tendre enfance, et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons qui devaient me permettre d'exécuter mes projets dans toute leur étendue. On m'avait parlé d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord d'un vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge qu'au moment où l'on se trouvait en pleine mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les renvoyer.
À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils revenus à l'esprit, que je fus décidé à suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer furtivement dans l'un des navires dont le port était rempli, dans celui même dont on m'avait chassé d'une façon si injurieuse. Il était le seul, à vrai dire, qui parût sur le point de mettre à la voile; mais il y en aurait par douzaines qui dussent partir en même temps que lui, que je lui aurais encore donné la préférence.
Il est aisé de le comprendre; c'était me venger des railleries dont j'avais été l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un pareil tour à ces messieurs, et d'être embarqué sur _l'Inca_ en dépit de leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus le bord; à l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas été méchant. Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais ils avaient fait entendre des paroles de pitié, dès qu'ils avaient su que je n'avais ni père ni mère.
Il était donc résolu que je partais pour le Pérou; et cela dans le grand vaisseau d'où l'on m'avait chassé.
CHAPITRE XVIII.
Entrée furtive.
Mais comment faire pour m'introduire à bord; comment surtout m'y cacher à tous les yeux?
Telles étaient les difficultés qui s'offraient à mon esprit; rien n'était plus facile que de me rendre sur le pont, comme je l'avais fait une heure avant; mais je serais certainement vu par quelqu'un, peut-être même par le second, et renvoyé à terre, ainsi que la première fois.
Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir qu'il me fourrât dans un coin où personne ne serait allé? Mais comment acheter sa discrétion? Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent; mon sloop et mes habits, qui ne valaient pas grand'chose, formaient tout mon avoir. Je songeais à me défaire de mon navire; mais je pensai, en y réfléchissant, qu'un matelot n'attacherait aucun prix à un objet qu'il pouvait faire lui-même. Il n'y avait pas d'espoir de séduire un marin avec un pareil joujou.
Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la valeur ne devait pas être bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et qu'elle me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une autre infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considérable; mais mon oncle se l'était appropriée, et m'avait permis en échange de me servir de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se trouvait dans mon gousset. N'était-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un matelot consentit à me passer en contrebande, et à me cacher dans un coin du navire? La chose était possible; à tout hasard je résolus d'essayer.
Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'était pas là ce qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait être et je ne m'éloignai pas de _l'Inca_ dans la prévision qu'un des hommes de l'équipage se rendrait à la ville, et que je trouverais le moyen de lui parler.
Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât pas, il me restait l'espoir de me faufiler à bord sans le secours de personne. À la chute du jour, lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et seraient dans l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais inaperçu auprès de la sentinelle, je me glisserais par l'une des écoutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.
Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison et troublait mon espoir: _l'Inca_ resterait-il jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas retrouvé par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse introduit dans ma cachette?
Je dois avouer que la première de ces craintes n'était pas des plus vives; l'écriteau, qui la veille avait attiré mes regards, était au même endroit, et c'était toujours _demain_ que le vaisseau devait partir. Il y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient à _l'Inca_, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait été fixé. J'avais donc à peu près l'assurance que mon navire ne mettrait à la voile au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y entrer à la nuit close.
Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi, la crainte qu'il m'inspirait s'évanoui également. Les gens de la ferme ne s'apercevraient de mon absence qu'après la journée faite; ils n'auraient pas d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le temps de se consulter, d'arriver à la ville, en supposant qu'on devinât la route que j'avais prise, et je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques de mon oncle se mettraient sur ma piste.
Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai plus qu'à prendre les dispositions nécessaires à l'accomplissement de mon entreprise.
Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau, il me faudrait y rester vingt-quatre heures, même davantage, sans révéler ma présence, et je ne pouvais pas être jusque-là sans manger. Mais comment faire pour se procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et vous savez qu'on n'achète rien sans argent.
Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant valait m'en séparer.
Je sortis du monceau de caisses et de futailles où j'avais trouvé asile, et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement, et après avoir débattu le prix pendant quelques minutes, je reçus un shilling; et ce fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gréé valait de cinq à six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en serais pas défait, même pour une somme plus forte; mais le juif auquel je m'étais adressé vit à mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et comme tous ses pareils il spécula sans honte sur l'embarras où je me trouvais.
Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient considérables, et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entière: j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi, je bourrai mes poches de mon emplète, et je retournai m'asseoir au milieu des colis où j'avais passé une partie du jour. C'était l'heure où l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon biscuit de manière à singulièrement alléger ma cargaison.
Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flâner aux environs du vaisseau, afin de reconnaître les lieux; je voulais m'assurer de l'endroit où il était le plus facile d'escalader le bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus sûrement d'arriver à mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'était bien égal; ils ne pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le quai, et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient pas mes intentions. En supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en profiterais pour leur répondre, et cela me donnerait le temps de mieux voir ce que je voulais observer.
Je quittai de nouveau ma place, et me promenai çà et là, d'un air d'indifférence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre attention à ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face de _l'Inca_, et m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait toucher à sa fin; car le pont du navire était presque au niveau du quai, preuve que son chargement était à peu près complet. Toutefois la hauteur du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je vis néanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon, une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que je m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur. À vrai dire, il me faudrait mille précautions pour ne pas faire de bruit en exécutant mon escalade; j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez profondes, ou si j'éveillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle; je serais pris, soupçonné, peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir.
Un calme profond régnait à bord de _l'Inca_. Pas une parole, pas l'ombre d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé; mais personne ne travaillait, les abords de l'écoutille et le passavant étaient déserts. Où pouvaient être les matelots?
J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au navire; de ce poste avancé j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap bleu, ni les vêtements tachés de graisse de l'équipage.
Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui s'entretenaient de chose et d'autre. J'en étais là quand un individu apparut tout à coup à l'ouverture du passavant. Il portait un vase énorme où fumait quelque chose; c'était sans doute de la viande, et je compris pourquoi on avait déserté l'embelle.
Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée qui me passait dans la tête, je franchis l'embarcadère, et me glissai furtivement sur _l'Inca_. J'aperçus les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis sur le tourniquet, les autres sur le pont même, tous ayant leur couteau à la main et leur assiette sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne tourna les yeux de mon côté.
«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même; puis, entraîné par une force irrésistible, je traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers le grand mât.
J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille; c'est ce que j'avais voulu. On en avait retiré l'échelle; mais il s'y trouvait la corde qui avait servi à descendre les marchandises; elle était attachée au palan, et atteignait au fond de la cale.