A fond de cale

Chapter 5

Chapter 53,922 wordsPublic domain

Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise, laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.

Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une seconde à tenter l'ascension.

Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche amère qui devait finir par me noyer.

Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît l'endroit où je voulais l'assujettir.

Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois, pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y suspendre.

Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable.

Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur; cette opération terminée, je poussai mon noeud coulant jusqu'à la mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse.

Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place que j'avais enfin conquise.

Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau; j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis, à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit.

Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma détresse, et qu'on m'enverrait du secours.

Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage, se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi; c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné.

Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux, et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet.

CHAPITRE XIV.

En partance pour le Pérou.

Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir ne me servit pas de leçon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement qui accompagne le danger. Bientôt un désir excessif de traverser la mer, de voir des pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux sur la baie sans aspirer vers des régions inconnues qui passaient dans mes rêves.

Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les voiles blanches disparaissaient à l'horizon; avec quel empressement j'aurais accepté la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma présence à bord!

Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment après l'heure du départ si j'avais été plus heureux, c'est-à-dire si j'avais eu mon père et ma mère. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait au logis. De plus, il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme, et la vie agricole me déplaisait par-dessus tout.

L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes désirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont décrits dans les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient fait des récits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de lions, d'éléphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils avaient eues avec ces êtres surprenants, me faisaient souhaiter plus que jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux étranges, de les poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que j'écoutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de supporter la vie monotone que nous menions à la ferme, et que je croyais particulière à notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient quelquefois toutes les autres parties du globe étaient remplies d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures plus extraordinaires les unes que les autres.

Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de Man, je me le rappelle comme si c'était hier, racontait des épisodes si remarquables de son séjour parmi les nègres et les boas constricteurs, que je ne rêvais plus que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'étaient passées sous ses yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait poussé assez loin en écriture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de géographie, étude qui était fort négligée dans notre école; voilà pourquoi j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la première occasion.

Malgré ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais l'espérance de l'exécuter un jour. Il arrivait parfois des cas exceptionnels où un schooner sortait du port de notre village pour se rendre à cette île renommée; et il était possible que j'eusse la chance de me faire admettre à bord. Dans tous les cas j'étais décidé à tenter l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner, je les intéresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me prissent avec eux.

Tandis que je guettais avec impatience cette occasion désirée, un incident imprévu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tête le schooner, l'île de Man, ses nègres et ses boas.

À peu près à cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la côte, une ville importante, un vrai port de mer où abordaient de grands vaisseaux, des trois-mâts qui allaient dans toutes les parties du monde, et qui chargeaient d'énormes cargaisons.

Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des domestiques de la ferme qui allait mener du foin à la ville; j'étais envoyé pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un des quais où les navires faisaient leur chargement: quelle belle occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur fine mâture, et l'élégance de leurs agrès!

Un surtout, qui était en face de moi, attira mon attention d'une manière toute spéciale; il était plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses mâts élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était ni la grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes regards sur lui. Ce qui le rendait si intéressant à mes yeux, c'est qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante, placée dans l'endroit le plus visible du gréement:

L'INCA _met à la voile demain pour le Pérou._

Mou coeur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais été en face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'était l'irruption des pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau, tandis que mes yeux restaient fixés sur cette dernière partie de l'annonce;

_Demain, pour le Pérou._

Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient de cette réflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Pérou?

Et pourquoi pas?

Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle était responsable de ma personne, il devait me ramener à la ferme; et c'eût été folie que de lui demander la permission de m'embarquer.

Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît. Je n'étais pas assez simple pour ignorer qu'un voyage au Pérou devait être une chose coûteuse, et que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené gratis.

Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de payer mon passage était insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser.

Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient avec rapidité; bientôt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit du côté de la somme que je ne possédais pas, furent effacés de mon esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce beau vaisseau.

Quant à savoir dans quelle partie du monde était situé le Pérou, je l'ignorais aussi complétement que si j'avais été dans la lune; peut-être davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup d'oeil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourné vers cette partie de la terre; mais je le répète je n'avais qu'un peu de lecture, d'écriture et de calcul, et pas un atome de science géographique.

Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit maintes choses du Pérou; je savais, grâce à eux, que c'était un pays très-chaud, très-loin de notre village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse merveilleuse, des serpents, des nègres et des palmiers; précisément tout ce que je désirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays enchanté, et partir à bord de _l'Inca_.

La chose était résolue; mais comment faire pour la mettre à exécution, pour obtenir un passage gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon ami John, le conducteur de la charrette? La première de ces difficultés, qui vous paraît peut-être la plus grande, était celle qui m'embarrassait le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitté la maison paternelle, et s'étaient embarqués avec la permission du patron, qui les avait pris en qualité de mousses, et plus tard comme matelots. Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé qu'en allant à bord pour y offrir ses services on devait être bien accueilli, dès l'instant qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volonté.

Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât sur un brick? J'étais bien fait, bien musclé, bien pris dans ma petite taille; mais enfin j'étais petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On m'en avait raillé plus d'une fois, et je craignais que cela ne devînt un obstacle à mon engagement sur _l'Inca_.

Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions étaient les plus sérieuses. Ma première pensée avait été de prendre la fuite, et de le laisser partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce projet; le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme, peut-être accompagné de mon oncle, pour se mettre en quête de moi; ils arriveraient probablement avant que le navire mît à la voile, le crieur public s'en irait, à son de cloche proclamer ma disparition, comme celle d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait peut-être le navire où je me serais réfugié, on me prendrait au collet, je serais ramené au logis, et fouetté d'importance. Je connaissais assez les dispositions de mon oncle à cet égard pour prédire avec certitude le dénoûment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expédient que de laisser partir John et sa charrette sans moi.

Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette pensée; il fallait donc chercher un autre moyen, et voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais avec le domestique, et c'est de la maison même que je partirais le lendemain.

Bref, les affaires de John terminées, je montai avec lui dans la charrette, et nous trottâmes vers le village, en causant de différentes choses, mais non pas de ce qui me préoccupait.

CHAPITRE XV.

Fuite.

Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la maison, et j'eus soin, pendant tout le reste de la soirée, d'agir avec autant de naturel que si rien d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit. Combien mon oncle et les domestiques de la ferme étaient loin de se douter du projet caché dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le coeur.

Il y avait des instants où je me repentais d'avoir pris cette résolution. Quand je regardais les figures qui m'étaient familières, quand je me disais que je les voyais peut-être pour la dernière fois, que plus d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain, quand je songeais à la déception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les avoir trompés, je déplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un à qui demander conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donné l'avis de renoncer à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à la maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin mon esprit aventureux et mes goûts nautiques m'auraient toujours entraîné à la mer.

Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas été voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore été au village; mais il n'y était plus; il avait vendu son bateau, et s'était engagé dans la marine, il y avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût resté au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis qu'il nous avait quittés, je ne songeais plus qu'à suivre son exemple, et chaque fois que je regardais la mer, mon désir de m'embarquer se renouvelait avec une violence inexprimable.

Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux de sa prison n'aurait pas aspiré plus vivement après la liberté que je ne souhaitais d'être bien loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si j'avais eu près de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi différemment; mais il n'y était pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de mon secret. Il y avait bien à la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup et dont j'étais le favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout lui dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur mes lèvres. Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais à condition que je renoncerais à mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander un avis que je savais d'avance opposé à mes désirs.

On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire. Vous supposez que je fus debout peu de temps après, et que je m'échappai pendant la nuit; vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment où chacun se levait d'habitude. Je n'avais pas fermé l'oeil; les pensées qui se pressaient dans ma tête m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues, de grands mâts touchant les nues, de cordages goudronnés que je maniais avec ardeur, et qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.

J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais faire aisément sans réveiller personne. De temps immémorial on ne se rappelait pas qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes les portes, même celle de la rue, n'étaient fermées qu'au loquet. Cette nuit-là, surtout, rien n'était plus facile que de s'échapper sans bruit; mon oncle, trouvant la chaleur étouffante, avait laissé notre porte entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans même la faire crier.

Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est ordinaire à mon âge, je compris que cette équipée aurait le même résultat que si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon départ dès le matin, on se mettrait à ma poursuite; quelques-uns des chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais passé la nuit. Il était d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance: elle n'était qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais trop tôt si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas levé, et je serais obligé d'attendre son réveil pour me présenter à lui.

Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec impatience l'heure où je pourrais partir. À déjeuner quelqu'un fit observer que j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette ordinaire. John attribua mon malaise à la fatigue que j'avais eue la veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de l'explication.

Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnât quelque ouvrage qui ne me permît pas de m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque travailleur. Mais, ce jour-là, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et je gardai ma liberté.

J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le bassin du parc; d'autres enfants de mon âge avaient également de petits bateaux, des schooners ou des bricks; et c'était pour nous un grand plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le jour en question était précisément un samedi; l'école était fermée ce jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au bassin dès qu'ils auraient déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé, puisque je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et me fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon sloop, que je portai visiblement pour qu'on sût où je me rendais. Je traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le parc; il me sembla même prudent d'y entrer et de faire une apparition près du bassin, où plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis.

«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait parmi eux!»

Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me voir, et m'accueillirent de manière à me le prouver. J'avais été pendant ces derniers mois constamment occupé à la ferme, et les occasions où je pouvais venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares; aussi ma présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du bassin que le temps nécessaire à la flottille pour faire sa traversée. Je repris mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate en miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour à mes amis. Chacun fut étonné de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je ne sais quelle excuse dont ils se contentèrent.

Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je me détournai pour continuer ma route.

Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être aperçu, et me trouvai bientôt sur le chemin qui conduisait à la ville; je me gardai bien d'y rester, et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la même direction. Vous sentez de quelle importance il était pour moi de me cacher le plus tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du village qui m'aurait embarrassé en me demandant où j'allais, et qui du reste, en cas de poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient mis à ma recherche.

Une autre inquiétude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais à quel moment on lèverait l'ancre de _l'Inca_, j'avais craint, en partant de meilleure heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens, qui s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire pour me rejoindre avant qu'on eût mis à la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon désappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais à subir au sujet de mon escapade.

Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser mes services; j'avais oublié la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait élevé dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme.

J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le traversai complétement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en sortir, lorsque je fus arrivé au bout, et reprendre à travers champs; mais j'étais loin du village, à une certaine distance de la route, et je ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance.

Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui m'indiquèrent la direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fossés nombreux, suivant des chemins privés, des sentiers défendus, j'entrai dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues étroites, et finis par en trouver une qui conduisait au port. Mon coeur battit vivement lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât qui, de sa pointe, dépassait tous les autres, et dont le pavillon flottait fièrement au-dessus de la pomme de girouette.

Je courus devant moi sans regarder à mes côtés, je me précipitai sur la planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me trouvai sur _l'Inca_.

CHAPITRE XVI.

_L'Inca_ et son équipage.